22 février 1984, Vive La Crise !

Il y a très exactement 30 ans, le 22 février 1984, plus de 20 millions de téléspectateurs étaient devant leur poste pour regarder sur Antenne 2 l’émission « Vive La Crise » (VLC), présentée par un Yves Montand en grande h-20-1352487-1228906081forme. Cette émission avait été accompagnée à l’époque par un numéro spécial du journal Libération qui, sous la plume notamment de Serge July et du jeune Laurent Joffrin, célébrait avec enthousiasme le tournant de la rigueur opéré un an avant par le gouvernement socialiste, et plaidait pour une conversion enthousiaste au libéralisme et au culte de l’entreprise, pour sortir de la crise et du chômage qui occupait déjà les esprits à l’époque. Difficile de ne pas faire le lien avec la crise existencielle que traverse 30 ans plus tard ce journal. J’ai découvert personnellement l’existence de « Vive La Crise » en écoutant l’émission « Là-Bas si J’y suis » de Daniel Mermet en 2006, qui revenait plus largement sur le tournant libéral de la décennie 80, dont j’avais parlé dans deux articles (partie 1 et   partie 2). Pierre Rimbert et Serge Halimi du Monde Diplomatique commentaient avec Mermet certains extraits assez édifiants de « Vive La Crise » et j’avais trouvé ça vraiment passionnant. Tous deux montraient àimagesCA1JKGXP quel point VLC avait été symbolique du basculement idéologique de la gauche socialiste en cette période 83-84, et avait marqué le début d’une ère de propagande médiatique dans laquelle nous baignons toujours 30 ans plus tard, en faveur du moins d’Etat, de la précarisation du travail et plus largement du libéralisme comme seul moyen de sortir de la crise. Pour marquer le coup de l’anniversaire des 30 ans, j’ai donc retranscrit et réorganisé les principaux extraits de l’émission de Mermet, en y ajoutant quelques commentaires en fin d’article sur les liens étroits avec certains sujets qui font l’actualité de février 2014. Je conseille quand même d’écouter l’émission de Mermet en entier, disponible par exemple sur ce lien : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=824

1) Introduction : « Vive la Crise », un beau moment de pédagogie de la rigueur et du libéralisme

Montand (extrait de VLC) : « Tous les jours, comme moi, vous entendez parler de catastrophes économiques, d’inflation et de chômage, alors qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce qui s’est déréglé dans le monde ? Certains disent que c’est un cafouillage passager de l’économie, d’autres qu’il s’agit d’une catastrophe durable, d’autres enfin qu’il s’agit d’une véritable mutation, qu’un monde nouveau commence, mais tout ça c’est abstrait. Puis moi, je suis comme vous, j’aimerais bien y voir clair. Alors j’essaie de comprendre, et de me faire expliquer ça clairement. Et en fin de compte, je me suis rendu compte que leur fameuse crise, quand on en raconte toute l’histoire, ça peut devenir aussi passionnant qu’un film. Vous allez voir. »

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Pierre Rimbert

Pierre Rimbert (commentaire) : « Vive La Crise (VLC) est un vrai exercice de pédagogie de la rigueur. Nous sommes en 1984, et un an auparavant, le gouvernement socialiste vient de renoncer à son programme. La mise en scène, la mise en spectacle de ce renoncement, va être réalisée par Antenne 2 avec VLC, relayée par un supplément de 100 pages de Libération, diffusé à plus de 200 000 exemplaires. C’est un supplément historique dont Serge July va donner le ton dans l’éditorial en expliquant que l’heure a sonné d’une grande révolution culturelle. Il est fidèle en cela à son passé d’ex-maoïste, sauf que cette fois, il s’agit d’une grande révolution libérale. L’objectif est selon lui de « transformer les sujets passifs en sujets actifs, de faire de citoyens assistés des citoyens entreprenants ». La glorification de l’entreprise et la rigueur, ce sont les thèmes de VLC si on y ajoute aussi la nécessaire rétraction de l’Etat social. On s’est beaucoup moqué des films de propagande communistes, montrant le réalisme socialiste. VLC c’est le réalisme libéral. Deux ans plus tard vous aurez Bernard Tapie qui vous apprendra en direct à fabriquer une entreprise. Le réalisme libéral c’est aussi ces intellectuels qui, à partir de VLC, vont désormais plastronner sur les plateaux pour expliquer aux victimes de la crise économique qu’il faut se serrer la ceinture, faire des efforts, des sacrifices, et renoncer aux conquêtes sociales. »

2) Le contexte international en 1984 : un tournant libéral généralisé, sous l’impulsion de Reagan et Thatcher, mais bien souvent porté par des partis de gauche qui s’adaptent et renoncent à mener des politiques alternatives

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Serge Halimi

Serge Halimi : «1984 est une année très importante à l’échelle du monde occidental. Récemment le gouverneur de la Banque Centrale de Nouvelle Zélande, pour souligner à quel point le libéralisme avait été aussi produit par des partis de gauche, rappelait que fin 1984, les ministres des finances de 6 pays de l’OCDE (Nouvelle Zélande, Australie, Espagne, France, Suède et Royaume Uni) étaient les porte-parole actifs de la libéralisation. Or, tous sauf le Royaume-Uni, appartenaient à des gouvernements de gauche. Aux Etats-Unis, 1984 c’est l’année d’émergence d’une tendance moderne, au sein du parti démocrate, dans la partie la plus proche des milieux d’affaires et la plus éloignée des syndicats, qui va célébrer systématiquement le culte des entrepreneurs dynamiques. Au Royaume Uni, c’est le début de la grève des mineurs, qui durera un an et sera un terrible échec. Il est évident que ces réformes libérales qui se répandent dans les années 80, exigent comme conditions préalables la liquidation, ou en tout cas l’affaiblissement du syndicalisme. A la suite de cette grève, le parti travailliste deviendra de plus en plus ce New Labour, incarné ensuite magnifiquement par Tony Blair, mais à l’époque par Neil Kinnock quibritain-thatcher-and-reagan_jpeg-1280x960 sera ensuite le président très libéral de la Commission européenne. Enfin, dernier exemple, 84 c’est l’arrivée au pouvoir en Nouvelle Zélande d’un gouvernement travailliste qui sera l’artisan de la réorientation la plus fondamentale de l’économie dans la voie ultralibérale, autour d’un modèle libéral libertaire, puisqu’il mènera un programme ultralibéral au plan économique mais en même temps la décentralisation, le droit des femmes et des homosexuels, la défense de l’environnement et des minorités.»

3) Le contexte français : le gouvernement a opéré en mars 1983 le fameux tournant de la rigueur (j’en ai parlé ici récemment) et il l’entérine l’année suivante avec le remplacement de Mauroy par Fabius.

Rimbert : «Pour les publicitaires, les journalistes de télé, pour certains intellectuels, 1984 c’est l’année du bonheur. La publicité explose avec le début de la libéralisation des télés et des radios, c’est la création de Canal +, les playmates de Colaro à la télé, bref le socialisme télévisuel et culturel. Mais l’autre réalité de 1984, beaucoup plus importante et beaucoup moins présente dans VLC c’est l’année noire du social et en particulier pour le monde ouvrier. La barre des 2 millions de chômeurs a été franchie quelques mois auparavant, et lesgreves_des_mineurs_et_des_siderurgistes plans sociaux et suppressions d’emplois se succèdent. Le 8 février, quelques jours avant l’émission, le gouvernement annonce le grand plan Fabius de restructuration industrielle : 20 000 suppressions d’emplois dans la sidérurgie, suivis de 5 000 dans la construction navale, 25 000 dans les charbonnages, 7 000 chez Renault, 6000 chez Citroën, et les annonces vont se succéder toute l’année. Les ouvriers avaient porté la gauche au pouvoir pour sauver leurs emplois, et assurer un avenir à leurs enfants, et la gauche vient tout simplement de renoncer à ce programme.»

4) VLC marque le moment charnière de la fin de la polarisation droite-gauche et le début du discours sur le nécessaire retour au « réalisme » économique, le réalisme étant bien entendu de droite.

Montand : « La crise, quelle crise ? Tout le monde en parle autour de nous comme d’un désastre. Sans démagogie, je pense que les gens aux conditions modestes, ils sentent bien que c’est difficile, qu’il y a quelque chose qui ne va pas, que ce n’est pas les idéologies qui peuvent résoudre les problèmes, ils savent que c’est de la blague. Dieu merci ils commencent à comprendre ça. »

Rimbert : « Pour Montand, effectivement, il n’y a aucune crise. Depuis quelques mois, il est la star des médias. Ce qui est plus étonnant est que la charge d’Yves Montand se fait au nom de la fin des idéologies. C’est un thème que l’on retrouve tout au long de VLC, il s’agit de repouss4166K0E6T4L__SY300_er les idéologies en général, mais dans le contexte de l’époque, ça veut dire repousser les idéologies de gauche pour revenir au réel. Le social-libéralisme que vont prôner dans VLC les Minc, Joffrin ou Rosanvallon, ce n’est pas de l’idéologie, c’est présenté comme du réalisme économique. Evidemment, avec le recul, on a compris que le thème de la fin des idéologies est lui-même une idéologie. Mais VLC marque le moment où la dernière digue va céder. Cette dernière digue c’est la polarisation du champ politique français : il y avait une droite de droite et une gauche de gauche et jusqu’ici elles s’affrontaient. Cet affrontement était insupportable pour les gens qui se disaient modernistes, et auraient préféré une République du centre. On les retrouve pour la plupart dans VLC. »

Halimi : «Cette idéologie qui a consisté au final à importer le libéralisme à gauche, est effectivement très présente dans les milieux intellectuels et journalistiques de l’époque, et aura comme principal véhicule la Fondation Saint-Simon. Fondée à la fin de l’année 82, Minc en sera le trésorier et on y retrouvera Furet, Rosanvallon, Julliard, ou Ockrent, ainsi qu’un grand nombrepierre-rosanvallon-cover d’industriels, et c’est en quelque sorte dans ce cénacle que l’on va abolir les clivages. On y est soit de droite moderne soit de gauche intelligente, et on essaie de favoriser des liens plus étroits entre les mondes de l’intelligentsia, de la presse et de l’entreprise. VLC, c’est l’intellectuel et le journaliste qui célèbrent l’entreprise capitaliste, comme créatrice d’efficacité, de modernité, de dynamisme. »

5) Le message central véhiculé par VLC est le suivant : la crise peut être une opportunité de rebond et de modernisation de la société si les gens (modestes bien sûr) sont prêts à faire des efforts et renoncent notamment à une grande partie de leurs acquis sociaux jugés dorénavant archaïques

Montand : «Et si jusqu’à présent, grâce aux Trente glorieuses, on a pu vivre cette crise à crédit, et bien maintenant il va falloir payer. Cessons donc de rêver, parce que vraiment c’est grave. L’Europe aujourd’hui est en voie de sous-développement. Pour la plupart des gens, la crise ce n’est encore qu’un mot. Nous sommes en bonne santé, nous mangeons à notre faim, et malgré quelques inégalités nous bénéficions de privilèges incroyables. Le problème c’est que ces privilèges nous y sommes tellement habitués que nous ne les remarquons plus…»

Michel Albert : « La crise, c’est nous qui l’avons faite par nos défauts d’organisation, notre inconscience, le retard avec lequel nous avons entamé les restructurations industrielles inévitables. »

Rimbert : « Un des thèmes de VLC est que cette grande crise n’est pas vraiment une crise, c’est une mutation. Si l’on consent suffisamment d’effort, on pourra s’en sortir et éviter de devenir un pays en développement. $T2eC16d,!zkFJK97jI)PBSZTe)P+gQ~~60_35Pour cela il faut accepter de faire des sacrifices, il va falloir payer dit Montand, et c’est la condition pour passer d’un monde archaïque, celui des Trente Glorieuses où les salariés disposaient d’un certain nombre de droits, à un monde moderne. C’est plus largement le contexte intellectuel du début des années 80 qui rend possible cette émission. Depuis 1982, les librairies croulent sous des montagnes d’essais politico-économiques, qui vont tous dans le même sens. En 1982, De Closets vend plus d’un million d’exemplaire de « Toujours plus », bestseller anti-syndical, qui fustige les avantages acquis. Deux ans plus tard, Sorman propose pour en sortir « La solution libérale ». Là, ce sont des gens classés à droite, mais des gens classés à gauche vont dire exactement la même chose. Parmi eux, Michel Albert, publie « Le pari français ». C’est un haut fonctionnaire, figure0052781 emblématique du technocrate, Commissaire au plan sous Barre, et VLC s’inspire directement de son bouquin, mais aussi de celui d’Alain Minc, déjà là, qui a publié « L’après-crise est commencée » en 1982. Avec toujours autant de clairvoyance, il y explique que la crise est une chance pour réussir la mutation de la société française, et son livre sera salué dans les colonnes de Libération par un jeune chroniqueur économique, Pierre Rosanvallon, également intervenant de l’émission VLC. Ces gens-là ont pour point commun de saluer avec enthousiasme l’austérité et il y a quelque chose de frappant dans ce ralliement des intellectuels à la rigueur économique : dans les années 50-60, ces intellos, on les voyait très souvent aux cotés des ouvriers, ils se prévalaient de leur proximité à la classe ouvrière, parce qu’elle était forte, organisée. Ils l’ontoccasion-le-pari-francais-michel-albert suivie tant qu’elle pouvait leur servir de promontoire. Mais dès le début des années 80, au moment où le chômage, la précarité commencent à monter, ils tournent le dos au monde ouvrier et vont parader dans les médias, pour préconiser des solutions économiques qui vont frapper en premier lieu les ouvriers justement. » 

Montand : «Tout le monde réclame, le 13ème, le 14ème, parfois le 17ème mois, la sécurité de l’emploi, des avantages de vacances, moins de soucis, etc, etc, etc. Parfois on a raison, mais souvent on exagère… »

Rimbert : « A l’antenne, on va alors mettre en avant deux cas de privilégiés, et c’est assez symptomatique du ton de l’émission. Le premier, c’est un médecin qui s’indigne des conséquences d la crise sur son niveau de vie puisqu’il va être obligé d se séparer de son domestique. Suit alors un deuxième cas de privilégié, un ouvrier d’EDF qui tient à la quasi gratuité de son électricité comme élément de son pouvoir d’achat. Le procédé est vraiment grotesque, mais c’est l’une des techniques de VLC pour faire passer la pilule de la rigueur. Car une fois cette opération réalisée, mettre sur le même plan des gens très riches et des ouvriers, pour les déclarer privilégiés, on va attribuer à ces soi-disant privilégiés, mais surtout aux classes ouvrières, la responsabilité de la crise, et en particulier du chômage. L’idée motrice de VLC et de ses architectes, c’est de dire que les fonctionnaires, les ouvriers, les petits employés, par leurs acquis sociaux sont responsables du chômage. Il s’agit là d’opposer les dominés entre eux. C’est une technique encore employée aujourd’hui. »

Laurent Joffrin : « Depuis 10 ans, la part des revenus prélevée sous forme d’impôts et de cotisations sociales est montée à près de 50%. Cet argent sert pour une grande part à financer les salaires de la fonction publique. Mais cetv-8-1022625-1240214279 argent a fait défaut aux entreprises. Depuis 10 ans l’investissement industriel a cessé de progressé, l’Europe compte aujourd’hui 12 millions de chômeurs. »

Rimbert : « Celui que l’on entend c’est Laurent Joffrin, jeune journaliste économique à Libération, aujourd’hui directeur de la rédaction du Nouvel Obs, qui s’est ensuite un peu repenti de VLC en disant qu’il était allé trop loin. En 1998 il dira notamment : « Nous pensions que la remise en question des acquis sociaux se ferait au service des plus exclus ». Il faut dépouiller les salariés de leurs conquêtes pour sauver les chômeurs du chômage, voilà la logique absurde de ces gens. De façon plus générale, ces solutions tournent le dos au programme sur lequel la gauche a été élue en 81, et passent toujours par moins d’Etat, moins de fonctionnaires, et plus d’initiatives individuelles. Le supplément de Libération rappelle que si les gens qui travaillent se contentent de tendre la main, ça en fait des assistés et que c’est dangereux pour eux. »

6) Conclusion de Halimi et Rimbert

Halimi : « Il y a beaucoup d’émissions ou de livres qui racontent l’histoire du totalitarisme, il serait bon que, de temps en temps, nous fassions l’histoire du libéralisme, et que l’on marque à quel point l’imposition de cette idéologie1984 s’est faite grâce à des mécaniques qui ne sont pas du tout naturelles et qui sont le produit d’un véritable matraquage médiatique, dont VLC est un parfait symbole. En un sens, Orwell l’avait prévu, 1984 serait une année importante, mais pas tout à fait comme il l‘avait envisagé. »

Rimbert : «On ne voit pas bien rétrospectivement la violence de cette émission quand on l’écoute aujourd’hui. Il faut rappeler que ça se passe dans un contexte de crise économique très aigue. Il faut imaginer la réaction de certains téléspectateurs lorsqu’ils voient apparaitre à la télé à 21h un quarteron d’inspecteurs des finances, des gens payés par la collectivité pour gérer l’Etat et qui proposent de faire moins d’Etat, ou des journalistes pour qui la crise va devenir une source de notoriété, qui écrivent déjà des bouquins sur le dos des pauvres et se permettent de leur intimer l’ordre de se serrer la ceinture. Il y avait une très grande violence là-dedans. »

Commentaires annexes :

Je ne vais pas m’étendre sur l’effarante proximité entre les discours entendus dans VLC et ceux dont nous sommes abreuvés jour après jour 30 ans après. Sauf que, dans l’intervalle, la plupart des recommandations des intervenants de VLC ont été appliquées : libéralisation financière et des échanges, privatisations, flexibilisation et précarisation du monde du travail, baisse des charges et des impôts sur les sociétés, etc… Sans parler de la construction européenne, relancée en 1984 et évoquée dans VLC9782021057713 comme la solution d’avenir pour la France, qui va lui permettre de retrouver la croissance perdue et de régler le chômage. 30 ans et je ne sais combien de traités européens plus tard, sans parler de l’euro, la croissance n’est évidemment pas là, le chômage a explosé, mais c’est toujours « plus d’Europe » qui est censé nous aider à sortir de la crise. Bref, on en est toujours au même point, seuls les modèles ont changé : après avoir encensé le modèle américain en 84, puis anglais sous Blair, c’est le modèle allemand que nos éditorialistes préconisent désormais, avec le même discours sur les efforts que les allemands ont su faire sous Schroeder, et que les français refusent toujours. Bref, on tourne en rond dans la pensée unique, et on peut s’en rendre compte par exemple en voyant la proximité entre la tribune de Laurent Joffrin en 1984 dans le supplément VLC de Libération, et son édito dans le Nouvel Obs en janvier 2014 suite aux annonces de Hollande sur la rigueur et la baisse de charges.

1984 dans Libé : «Très longtemps pourtant les Français ont refusé de voir la crise en face. Pendant presque une décennie, ils ont cultivé l’illusion du bout du tunnel, refusant toute baisse du pouvoir d’achat, poursuivant leur quête sans fin du bien-être matériel, négligeant l’investissement; comme si le ralentissement de la croissance et la montée du chômage devaient vite s’évanouir, comme un mauvais rêve économique. Une « autre politique », une « autre logique » devaient permettre de libérer la production, de créer des emplois, de sauvegarder le pouvoir d’achat. Y croyaient-ils vraiment? En tout cas, ils voulaient en avoir le coeur net. Ce fut le défi du 10 mai. « L’autre logique » s’est brisée non sur le mur de l’argent, mais sur celui de la réalité.liberation-de-sartre-a-rothschild Quoi qu’il ait fait pendant cette période d’illusion lyrique des jeunes barbes socialistes, le gouvernement s’est contenté de mettre en pratique un slogan hérité de soixante-dix ans de jacobinisme à la sauce Marx : de l’Etat, encore de l’Etat, toujours de l’Etat. Relance, nationalisations, impôts nouveaux, plans industriels : tout allait à l’Etat, tout y revenait. Mais tout a raté, ou presque. On ne pouvait trouver meilleure réhabilitation de l’initiative et de l’individu. Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’Etat français ressemble de plus en plus à un château-fort inutile. La vie est ailleurs, elle sourd de la crise, par l’entreprise, par l’initiative, par la communication. Ironie d’une histoire qui joue à qui perd gagne. C’est la gauche pétrie de révérence étatique qui en a fait la preuve. »

 2014 dans l’Obs : « François Hollande a fait un choix politique clair : il ouvre une nouvelle phase dans l’histoire de la gauche française. Il s’agit de passer un compromis avec le patronat en espérant une reprise de l’embauche. Baisse des charges, notamment par le transfert des cotisations familiales, vieille revendication du Medef, maîtrise des hausses d’impôts,6845939 réduction des dépenses, et remise en ordre des comptes sociaux : c’est un catalogue très patronal qui a été égrené par le président. A-t-il viré de bord ? Pas vraiment. Mais il acte de la manière la plus officielle le changement de culture de la gauche française de gouvernement. Autrefois il s’agissait de distribuer pour relancer la production. Cette fois on aide la production – et donc les entreprises privées – pour redistribuer ensuite. Libéralisme ? Le mot est d’emploi malaisé dans un pays qui détient le record européen des prélèvements obligatoires et où les tranches supérieures de l’impôt atteignent les 75%. Réalisme à coup sûr. Au fond, les socialistes français se posent désormais quelques questions simples : le déficit est-il de gauche et l’équilibre de droite ? La dépense publique incontrôlée est-elle de gauche et de droite le bon emploi des deniers publics ? Est-ce passer à l’ennemi que de rendre l’action de l’Etat moins coûteuse et plus efficace ? Est-ce trahir que de passer un accord stratégique avec le Medef ? Il y avait un socialisme de la demande. Peut-il y avoir un socialisme de l’offre ? Si les mesures annoncées sont mises en oeuvre, si la ligne est suivie avec constance, la gauche française aura définitivement quitté ses anciens oripeaux pour se fondre idéologiquement dans la social-démocratie européenne. »

Frappant non ? Au final, on pourrait penser que l’ampleur des mesures libérales prises par Hollande a rassuré Joffrin&co sur le fait que la gauche française s’est définitivement rangée au réalisme de droite.  Mais je n’y crois pas, les mesures prises n’iront jamais suffisamment loin pour eux et ils trouveront toujours un pays plus en avance et plus moderne, dont la France ferait bien de s »inspirer sous peine de décliner.

A noter pour finir le récent rapport de la Cour des Comptes (critiqué ici), qui, comme dans VLC, stigmatise les honteux avantages acquis des privilégiés de la SNCF ou de EDF, ainsi que le dernier bouquin du décliniste Nicolas Baverez, « Lettres béninoises » qui imagine, comme Michel Albert avant lui, une France devenue pays en développement parce qu’elle n’a pas su faire les réformes libérales indispensables…

Pour en savoir plus, quelques autres articles qui évoquent « Vive la Crise » :

Pierre Rimbert dans le Monde diplomatique en 1999

Sur Acrimed 

Sébastien Fontenelle sur Bakchich 

 Dans Fakir 

Dans Télérama

Bonus : Minc et Attali en 1984

J’avais fait un petit montage de l’émission Apostrophe de 1984, dans laquelle on retrouvait notamment Minc et Attali pérorant sur le même thème que dans VLC : pédagogie de la crise comme opportunité extraordinaire de modernisation (entendre libéralisation) de la société française.

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3 responses to “22 février 1984, Vive La Crise !

  1. Bravo pour cet article.
    En 1981, je votais pour la première fois avec enthousiasme pour la gauche.
    Sans être très politisée, je me rappelle avoir été dégoûtée par cette émission.
    Par la suite, j’ai cessé de voter pendant un quart de siècle à quelque election que ce soit. Jusqu’en mai 2012, grâce au FdG. Trente ans de dégoût !

  2. Je suis rarement laudateur, mais pour le coup, vous avez merveilleusement fait œuvre d’éducation populaire en réalisant cet article que je m’en vais diffuser le plus largement possible, c’est un très beau travail. Cette mutation/trahison (crise artificielle) je l’ai personnellement vécu de A à Z ayant 67 ans. Après les « 30 glorieuses », 1945-1975, dues au CNR et à lui seul, nous avons vécu les « 30 affreuses », 1975-2005, que nous devons essentiellement à la gauche socialiste française, merci posthume à monsieur François Mitterrand, qui fut pourtant tant espéré en 1981. Ironie de l’histoire, l’homme tant attendu pour libérer la France de Nicolas Sarkozy, de la droite et de sa cohorte de gangsters en cols blancs, François Hollande ce scélérat élu grâce à l’appoint des voix du Front de gauche, qui s’évertue à trahir le peuple français, encore mieux que Mitterrand ne le fit 30 ans plutôt. Serions-nous en train de vivre les « 30 cauchemardeuses », 2005-2035, je crois que oui. Ma génération n’aura vraiment pas eu beaucoup de chance malgré l’embellie de mai 1968, fut-ce vraiment une embellie ? Pourtant, je suis toujours au combat. Mais maintenant, c’est à vous les jeunes de faire le gros du travail, à notre âge, nous sommes trop fatigués des combats perdus. Ne baissez pas les bras, la vie est trop belle pour ça, vous devez être fier et orgueilleux, et il ne faut pas leur en laisser, à eux seul, le privilège.

  3. Bonjour,

    Ce débat F. Lamy . F. Delapierre devrait vous intéresser…

    http://www.dailymotion.com/video/x1hnwtg_bfm-politique-francois-delapierre-face-a-pascal-lamy_news