35 ans de promesses d’Europe sociale en bref

Dans une tribune récente de François Hollande publiée dans Le Monde, intitulée « L’Europe que je veux », on retrouve absolument tous les poncifs traditionnellement servis par le PS pour nous vendre le projet européen : (1) L’Europe c’est la paix, la plus grande puissance économique du monde, une promesse de prospérité et d’emploi – (2) Renoncer à l’UE ou à l’euro c’est se replier sur soi, s’enfermer derrière des barrières, arrêter d’échanger avec nos voisins, entrer en guerre avec eux, s’isoler dans la mondialisation, s’effondrer bandeau_voter-europe-sociale-1024x382économiquement, s’appauvrir, décliner – et bien sûr (3) Il faut améliorer cette Europe trop libérale, avec moins de dumping fiscal et social, plus de démocratie, plus de solidarité, moins de spéculation,  et bien entendu plus de progrès social. Sur ce dernier point, cette tribune tombe bien, j’étais justement en train de finir de rassembler des extraits vidéo des plus grands ténors du PS nous promettant l’Europe sociale pour demain. Et ces extraits commencent avec Mitterrand lors des premières élections européennes de 1979, en l’occurrence mon année de naissance. Bref, depuis que je suis né, il y a 35 ans, le PS me promet l’Europe sociale ! Sans jamais vraiment définir en quoi elle consisterait d’ailleurs…

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J’avoue que même si je savais évidemment à quoi m’attendre en me lançant dans cette vidéo, j’ai quand même halluciné de voir à quel point les mêmes arguments et promesses étaient réutilisés par les socialistes à chaque campagne oui_afficheeuropéenne : oui l’Europe est trop libérale, mais promis avec le prochain Traité elle sera un peu plus sociale, notamment parce qu’on va y ajouter une Charte sociale bidon en annexe. Et dans le même temps, les mêmes socialistes ont toujours voté les Traités en question qui se sont succédés (Acte unique, Maastricht, Pacte stabilité, Traité constitutionnel, TSCG), avec pour conséquence de graver au fur et à mesure dans le marbre des contenus substantiels de politique économique de droite : liberté de circulation des marchandises et capitaux, libre échange, libéralisation financière, règles budgétaires contraignantes, monnaie forte, flexibilisation du marché du travail, etc… Pendant 35 ans, à la télé, dans les journaux, ils nous ont notamment vendu la nécessaire harmonisation evolution-impot-benefices-ZoneEurofiscale et sociale en Europe, et ont pourtant accepté d’intégrer des paradis fiscaux au sein de l’UE ou de l’élargir aux pays de l’Est dans lesquels les coûts du travail sont 10 fois plus faibles, ouvrant ainsi la voie à une harmonisation certes, mais vers le bas. Pourtant, ils auraient pu s’inspirer des analyses visionnaires d’un des leurs, Pierre Mendès France, qui dès le Traité de Rome en 1957, alertait sur la contradiction manifeste entre le fait de vouloir préserver ou améliorer notre modèle social grâce à l’Europe, et le fait d’accepter la libre circulation des capitaux, marchandises et travailleurs avec des pays moins disant socialement et fiscalement (voir certains extraits de son fameux discours de 1957 dans cet article du blog).

Ce montage sur l’Europe sociale, j’aurais pu faire exactement le même sur 35 ans de promesses d’Europe moins technocratique et plus démocratique, avec cette fois d’autres partis concernés comme le MODEM par exemple (ex UDF) ou les Verts. Ainsi, Hollande et Bayrou (parmi d’autres) nous annoncent aujourd’hui une Europe plus démocratique grâce à l’élection du président de la Commission par le Parlement, exactement avec le même enthousiasme que Simone Veil en 1979, qui nous assurait qu’avec la première élection au suffrage universel des députés européens, l’Europe allait enfin être moins technocratique. Il n’y a qu’à observer Michel Sapin se rendre tout tremblant à Bruxelles pour tenter de négocier un délai avec la Commission sur les 3%, pour comprendre à quel point le pouvoir des technocrates a été réduit en 35 ans..

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Je suis tombé aussi sur un nombre incalculable de belles promesses de croissance et d’emploi grâce à l’Europe, ou sur de multiples mises en UnionEuropeenne_ChomageJeunesgarde grandiloquentes sur le fait que remettre en question la construction européenne, c’était vouloir le retour de la guerre. Sur ce point, je ne peux pas m’empêcher de signaler cette déclaration récente de Martin Schulz, qui s’inscrit parfaitement dans cette tradition de terrorisme intellectuel qui avait atteint des sommets lors de la campagne de Maastricht en 92.

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Bref, une génération entière de socialistes ou sociaux-démocrates européens est entièrement discréditée par la comparaison entre 35 ans de promesses et la situation actuelle en Europe, notamment sur le plan économique et social (voir denord-schwartzcet article récent sur l’état dramatique de la Grèce). En France plus particulièrement, le choix qui a été fait par Mitterrand dès 1983 a été de privilégier l’Europe au détriment du social, même si tous les discours ensuite ont voulu faire croire le contraire. Tout cela est connu, je n’invente rien et j’en ai souvent parlé ici. De moins en moins de gens sont de toute façon dupes de ces promesses socialistes, ce qui va certainement se traduire par une raclée pour le PS lors des prochaines élections européennes.

L’enjeu plus important, pour les prochaines années, sera par contre de savoir à qui profitera cette désillusion sur l’Europe dans un contexte de crise, et j’aimerais croire encore possible que ce ne soit pas seulement à l’extrême droite. C’est en cela que ce montage s’adresse aussi à la gauche du PS, de son aile gauche disons jusqu’au Front de gauche, en passant par Nouvelle Donne, une partie des Verts et d’autres organismes comme ATTAC par exemple. Je partage avec eux énormément d’analyses et de critiques sur l’Europe libérale et austéritaire, l’euro et le statut de la BCE, la mondialisation, la financiarisation, etc… Mais je ne crois malheureusement pas comme (la plupart d’entre) eux que l’on s’en sortira en parvenant à changer de l’intérieur l’Europe, l’euro, voire même la mondialisation. Ou alors pas avant 100 ans, mais l’urgence économique et sociale est là.

Et je pense en plus qu’un tel discours venant de la gauche, même s’il est porté par des gens sincères qui y croient vraiment, n’est plus audible du tout. j_aime_l_europeJustement parce que cela fait 35 ans que le PS utilise les mêmes mots, promet de réorienter, d’aller vers moins de libéralisme, plus de social, et fait le contraire en expliquant qu’il fera mieux la fois d’après. Ces propositions de réorientation, d’autre Europe, ont perdu toute crédibilité, et notamment dans l’électorat populaire si souvent trahi et qui préfère bien souvent se réfugier dans l’abstention ou prête attention au discours beaucoup plus concret et habile du Front National.

Il me semble important que la gauche du PS et ses électeurs acceptent enfin l’idée qu’un recours temporaire à des solutions nationales n’est pas mauvais en soi, pas nécessairement porteur de repli sur soi et de xénophobie, et a pour vertu essentielle d’être plus rapidement atteignable que l’obtention d’un accord unanime de 28 pays aux histoires et aux intérêts si bernierdifférents. Il peut permettre également de reconstruire dans un deuxième temps des solidarités et des unions avec un nombre plus restreint de pays, si les peuples le souhaitent. C’était l’objet de mes deux entretiens avec Aurélien Bernier et Coralie Delaume qui font partie de ceux qui, à gauche, ne considèrent pas la souveraineté nationale ou la rupture avec l’UE comme des tabous. J’ai l’impression heureusement que les idées évoluent dans ce sens, et que derrière des précurseurs comme Sapir, Todd ou Lordon, d’autres se rallient progressivement à ces idées de souveraineté nationale et populaire, de sortie de l’euro, de protectionnisme intelligent ou solidaire, comme Jacques Généreux ou Bernard Maris récemment. L’écart n’est plus si grand entre ceux qui pensent qu’il faut d’abord tenter un rapport de force pour changer Europe-couv-2014l’Europe, mais assumer de rompre avec l’UE et l’euro en cas d’échec, et ceux qui pensent que la première étape est illusoire. Entre ceux qui veulent passer de la situation actuelle à 28 à une Union avec un nombre plus restreint de pays, plus  homogènes entre eux, et ceux qui pensent qu’avant de l’envisager, il faut dans un premier temps désobéir et rompre avec l’UE de façon unilatérale. Il me semble qu’il s’agit de plus en plus de questions de stratégies, mais que sur le fond, une position commune pourrait se dégager dans les prochaines années.

La poursuite de la politique austéritaire menée par Valls, qui va se traduire notamment par un démantèlement progressif de notre modèle social, aura peut-être comme seule vertu d’accélérer cette évolution, de précipiter des kak_50_milliards_paysruptures au sein du PS et des recompositions à sa gauche qui permettront, je l’espère, de reconstruire un discours crédible et audible de sortie du cadre actuel, alternatif à celui de Marine Le Pen qui a aujourd’hui le champ libre.

J’espère aussi que mon petit bonhomme qui est né l’an dernier et a été biberonné comme moi avec des promesses de réorientation à gauche de l’Europe, ne sera pas en mesure de faire le même genre de montage dans 35 ans. J’espère surtout qu’à mon âge, il aura des perspectives d’emploi, disposera encore d’un système de protection sociale de qualité et aura envie lui-même de fonder une famille.

5 responses to “35 ans de promesses d’Europe sociale en bref

  1. Bonjour,
    Il est vrai qu’en retraçant chronologiquement l histoire de l’Europe(40 dernières années) on peut se rendre compte des mensonges du Ps (et aussi de l’UMP.)
    Ton travail dresse un portrait réaliste de l’Europe d’aujourd’hui et sincèrement je crois que ça ne s’arrangera pas. Je suis de la même génération que toi (1978) j’ai toujours cru au modèle social Français et ayant 2 enfants et m’intéressant à l’avenir, je me suis posé des questions comme par exemple nos gouvernants sont-ils naïfs ou bêtes pour avoir créer cette Europe. Je ne le crois pas. Il est clair, pour moi, que le projet Europe Unis a été motivé par les Usa et donc voilà la direction que l’Europe va prendre.Tous nos élus le savent. Un monde occidental unifié sous modèle économique et social Américain. Ya qu’à voir le traité transatlantique qui est une abomination. Si tu veux compléter tes connaissances je te conseille de lire Anthony Sutton sur la Réserve Fédéral US et à partir de là je pense que tu comprendras pourquoi nous en somme là et dans quel futur nous nous dirigeons.
    Cordialement.

    • Tu as tout à fait raison et sur Anthony Sutton aussi…L’UE est une invention américaine pour prendre possession du territoire.

  2. Votre billet (excellent au demeurant) a été cité et la video reprise
    par Marianne . Comme, à lire leur article, je crois comprendre qu’ils ne vous ont pas contacté, j’ai pensé qu’il était peut-être utile de vous le signaler !

  3. Effectivement, à la lecture de cette rétrospective particulièrement fouillée et documentée, on ne peut que constater les redites et promesses vaines en matière d’Europe sociale , rabâchées sur plusieurs décennies et qui, aujourd’hui plus encore alimentent , entre autres, l’argumentation de politiques plus extrémistes. On pourrait sans doute l’étendre à d’autres domaines ou idées, laissant penser que c’est un peu l’apanage de la Politique, de manière plus générale.
    Pour autant, faut-il sans doute mettre en parallèle, sur la même période, l’évolution de l’Europe elle-même, qui au fil du temps est passée d’une petite dizaine à une trentaine de pays, aussi différents que l’Allemagne et la Grèce, n’ayant pas forcément la même conception de l’Europe sociale, et la même capacité d’y parvenir; sans doute aurait t’il fallu procéder par étapes et assoir des acquis avant d ‘élargir. Mais il est toujours plus simple de refaire l’histoire.
    Par ailleurs, il ne faut peut-être pas jeter le bonhomme avec l’eau du bain, et penser à un certain nombre d’avancées et de progrès réalisés, sans que ce soit de manière béate et excluant tout autres possibilités.
    Pour autant, il ne me semble pas que la solution miracle, qui réglerait tous les problèmes, serait de sortir de l’Europe et de l’euro; tout n’était pas « rose » quand cohabitaient des souverainetés nationales, et sans brandir les démons, qui peut avoir la certitude absolue qu’aucun risque de conflit ne pourrait exister , dans le cas d’un retour à des états indépendants et uniquement attachés à leurs intérêts nationaux ?

  4. Ravi de votre retour sur la toile.