Category Archives: Crise de l’euro

Lordon, Piketty ou les deux ?

C’est avec grand plaisir que j’ai regardé il y a 3 semaines le débat entre Lordon et Piketty chez Taddéi, l’une des dernières émissions (télé et radio confondues depuis l’arrêt de « Là-bas si j’y suis ») dans laquelle on peut encore entendre des intellectuels et économistes qui pensent en dehors du cadre et de la doxa. J’en ai extrait un court passage sur l’Europe et l’Allemagne, qui est selon moi le plus intéressant, et sur lequel je reviendrai.

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Entretien avec Laurent Herblay sur l’élection de Syriza et le retour de la souveraineté nationale

Déjà plus d’un mois que Syriza est arrivé au pouvoir en Grèce, et difficile de dire si les espoirs de changement en Europe et de retour de la démocratie nés à cette occasion sont encore d’actualité aujourd’hui. Comme prévu, la confrontation a été violente avec les institutions européennes et les autres Etats Membres, et malgré une réelle volonté    greece-election-2015-what-would-syriza-victory-mean-europe     d’instaurer un rapport de force, les premiers compromis ont été plutôt décevants et les discussions des prochains jours confirmeront peut être que la Grèce a décidé de plus ou moins rentrer dans le rang. Ce n’est pas encore certain, mais cela démontre en tout cas qu’il a peut être manqué une carte dans le jeu de la Grèce, à savoir la menace de quitter et donc déstabiliser la zone euro. C’est ce que prédisait Frédéric Lordon dès janvier en appelant Syriza à renverser la table, et c’est également l’avis de Laurent Herblay que j’ai rencontré pour photo-laurent-pinsolle-conference-19-mars1revenir avec un peu de recul sur cette élection. Il est l’animateur d’un blog passionnant que je lis depuis des années, Gaulliste libre, qu’on a bien du mal à classer à droite quand on lit ses articles jour après jour. Il revient aussi dans cet entretien sur la notion de souveraineté populaire et nationale, et sur la possibilité d’alliances stratégiques en France entre gauche critique et gaullistes sociaux ou souverainistes modérés, sur le modèle de ce qu’a fait Syriza en Grèce pour obtenir la majorité. Cela me semble indispensable d’y réfléchir et de trouver des passerelles entre ces deux familles, car sans cela, l’alternative se limitera à l’UMP-PS d’un côté, éventuellement unis un jour et représentés par Juppé ou Valls, et le FN de l’autre. Le blog de Laurent Herblay me semble être l’une de ces passerelles.

Nico : Votre famille politique n’est pas celle de la gauche critique, mais vous vous étiez pourtant réjouis sur votre blog de l’élection de Syriza en janvier dernier, pour quelles raisons ? Qu’est-ce que cette élection a symbolisé pour vous ?

Cette élection avait envoyé un message d’espoir formidable. Continue reading

Steve Ohana : « Mon utopie d’une Europe fédérale ne se réalisera probablement pas »

En guise d’article de relance de ce blog, j’ai eu l’opportunité de rencontrer et interviewer l’économiste Steve Ohana, dont j’avais vraiment apprSteve-Ohana-La-France-malade-de-l-euro-1914.pngécié le dernier essai « Désobéir pour sauver l’Europe ». Cet essai est sorti en 2013 mais n’a rien perdu (malheureusement) de son actualité, puisque son analyse du mauvais diagnostic de nos dirigeants et de la spirale déflationniste dans laquelle rigueur et compétitivité allaient nous entrainer s’est révélée très pertinente. Il proposait également un certain nombre d’alternatives dans cet essai, avec en fil conducteur l’idée qu’il y avait encore matière à sauver l’idée d’une Europe plus politique et démocratique, à condition d’assumer le rapport de force avec l’Allemagne et de mettre en place l’ensemble des institutions nécessaires au bon fonctionnement d’une zone monétaire 41tJezERx-L._SY344_BO1,204,203,200_comme la zone euro. L’évolution du contexte depuis deux ans l’amène dans cet entretien à revenir sur cet espoir d’une autre Europe, et à honnêtement reconnaître que l’avenir lui semble désormais très incertain, notamment sur le plan politique. Un retour sur la crise européenne et ses perspectives qui me semblait intéressant à quelques jours d’une élection en Grèce qui ouvre de nouveau le champ des possibles.

Nico : Pour commencer, quelle est votre analyse de la situation en Europe plus de six ans après le début de la crise. Certains parlaient en 2014 de sortie du tunnel, d’autres insistent sur la situation sociale dramatique dans beaucoup de pays européens. Où en sommes-nous début 2015 ? Continue reading

De retour…

Je dois bien admettre qu’il ne s’était plus passé grand-chose sur ce blog depuis les élections européennes et cette dernière vidéo sur l’Europe sociale, et j’avoue que ces derniers mois, j’ai un peu hésité à poursuivre l’aventure. Peut-être une forme de lassitude classique du blogueur qui a l’impression de radoter depuis 3 100138608_oans sur l’Europe, la mondialisation, la critique des choix du gouvernement, etc…Et puis continuer à taper sur Hollande et ses renoncements, quand d’une part on n’avait pas cru à ses promesses de 2012 (cf article d’avril 2012), et quand d’autre part tout le monde se met à lui taper dessus, ne me semblait pas forcément utile ou indispensable. Constater enfin que cette vidéo sur l’Europe sociale avait beaucoup mieux marché sur les sites d’extrême-droite qu’à la gauche du PS m’avait mis mal à l’aise, avec le sentiment que le FN avait décidément une stratégie redoutable de récupération de certaines critiques et alternatives portées pourtant depuis longtemps par la gauche critique au sens large, et que 2017 s’annonçait vraiment mal.

Mais le drame de Charlie Hebdo m’a secoué et fait réfléchir, et je me suis dit que la liberté d’expression devait certes être défendue dans son principe même, mais qu’elle devait aussi et surtout être utilisée, et qu’après tout, j’avais peut-être encore certaines colères à partager, ou certaines alternatives portées par des intellectuels que j’apprécie à relayer. J’avais d’ailleurs été choqué en septembre de la disparition de l’émission « Là-bas si j’y suis » de la grille de France inter, émission dont j’ai si souvent parlé ici et qui m’a permis, à partir du débat sur le référendum de 2005, de réfléchir autrement et de construire peu à peu ma pensée critique. J’y repensais d’ailleurs pendant le drame, parce qu’avant de 4427697_11-1-752460290_545x460_autocropdécouvrir Là bas si j’y suis, c’est Bernard Maris qui avait été l’un des premiers à me faire réfléchir différemment sur la gauche, les socialistes, la libéralisme, la financiarisation de l’économie. Je l’avais moins suivi ces dernières années, trouvant qu’il s’était un peu adouci et édulcoré en devenant plus médiatique, et que ses propositions manquaient de clarté sur l’euro ou la mondialisation par rapport à d’autres comme Lordon, Sapir, Todd, etc… Mais je trouvais encore du plaisir à lire certains de ses textes et sa disparition m’a évidemment énormément touché. Continue reading

Entretien avec Coralie Delaume sur l’Europe, de Monnet à Draghi

A un mois des élections européennes, le débat semble un peu plus ouvert que lors des précédents scrutins. Des sujets autrefois tabous comme la monnaie unique ou le libre-échange se sont faits une (petite) place après 5 ans de crise de la zone euro et dans le cadre des négociations UE-USA sur le traité transatlantique europe_(TAFTA). L’allemand Martin Schulz, candidat de la « gauche » pour la Commission, a bien essayé de refermer le débat en qualifiant les critiques de l’UE de racistes et populistes qui veulent réveiller les démons du 20ème siècle, mais il n’y parviendra sans doute pas. Parmi ces va-t-en-guerre populistes se trouve en tout cas Coralie Delaume, responsable du blog « L’arène nue », que j’ai rencontrée pour discuter de son dernier essai passionnant « Europe, les Etats Désunis ». Dans ce livre très clair et pédagogique, elle nous rappelle que le projet européen visait dès le départ à écarter les peuples des prises de décision et abolir le cadre national, et en paie les conséquences aujourd’hui avec une montée des nationalismes extrémistes, et un rejet de plus en plus grand d’institutions européennes qu’elle dissèque par ailleurs avec précision. Pour éviter que les divergences politiques et économiques entre Europe du Sud et du Nord ne deviennent un gouffre, elle plaide pour une vraie remise en question du cadre européen et 4831321305797notamment de la monnaie unique, et veut croire que de nouvelles formes de coopération entre européens resteront possibles, à condition de respecter les souverainetés nationales et de sortir des politiques libérales et austéritaires. Elle refuse en tout cas de laisser le monopole de certaines réflexions et alternatives au Front National, ce qui me semble absolument indispensable. On a donc discuté de Monnet, de la Paix, de BCE, d’Europe sociale, d’Allemagne, de sortie de l’euro et de souveraineté, entre autres choses.

Nico : Vous parlez beaucoup d’Europe sur votre blog depuis 2011, vous venez de publier un essai « Europe, les Etats Désunis », pourquoi un tel intérêt pour ce sujet ? Continue reading

Entretien avec Aurélien Bernier sur la gauche, le FN, l’Europe et la mondialisation

Dans son dernier essai passionnant, «La Gauche radicale et ses tabous», Aurélien Bernier se demande pourquoi la gauche radicale (celle qui n’est pas 4d3d8b694bbbba3f27769fb9123c0360-500x500  sociale-libérale en gros) échoue face au Front National, alors que les circonstances devraient lui être favorables depuis la crise financière de 2008. La raison majeure selon lui est que, depuis la fin des années 90, cette gauche radicale a abandonné au Front National le quasi-monopole de la réflexion et des propositions sur des thèmes aussi essentiels que la rupture avec le cadre juridique européen et l’euro, le protectionnisme et plus largement la souveraineté nationale, préférant de son côté défendre la réforme des institutions de l’intérieur. Ce faisant, elle est beaucoup moins convaincante que le FN, notamment parce que le PS dit grosso modo la même chose depuis 30 ans, et plus grand monde aujourd’hui ne croit encore à l’Europe sociale. Les dernières élections ont confirmé son analyse, avec une montée du FN et de l’abstention, et un score correct mais sans plus du Front de Gauche. Pour l’auteur, tout n’est pas perdu à condition que la gauche accepte l’idée que sans réappropriation au niveau national des principaux leviers économiques et AurelienBerniermonétaires, aucune politique alternative de gauche n’est possible. Contrairement à la caricature habituelle des médias, le retour à une souveraineté nationale ne serait d’ailleurs pas synonyme de repli sur soi, mais au contraire la première étape pour établir de nouvelles formes de coopération internationale qui ne soient plus basées uniquement sur la libre concurrence. Je partage évidemment cette analyse, c’est même pour cela que j’ai lancé ce blog il y a deux ans, afin de contribuer (modestement) à faire connaître ceux qui à gauche se sont emparés de ces sujets clés comme Lordon, Sapir, Todd, Giraud ou Ruffin. Je suis donc ravi d’avoir pu en discuter directement avec Aurélien Bernier. Continue reading

Rappel : Gaël Giraud sur la course à la compétitivité et la déflation

Ces derniers temps, en dehors des passionnantes affaires Gayet ou Dieudonné, la question de la compétitivité a fait son grand retour dans le débat public suite à la conférence de presse de Hollande. Débat public, c’est beaucoup dire puisque 95% des commentateurs estiment que Hollande doit faire son Schröeder et baisser drastiquement le coût du travail, sous peine pour la France de ne pouvoir lutter àGael_GIRAUD--resized-174x168 l’international et notamment avec nos voisins  du Sud de l’Europe, qui font la même chose pour faire plaisir à la Troïka. [NB : j’avais évoqué ce conformisme intellectuel de nos élites dans la série « Rigueur et réformes structurelles »].

La question de la compétitivité interne ou externe à l’Europe se pose réellement et elle mériterait un vrai débat abordant d’autres sujets que le coût du travail, notamment le coût du capital, l’euro ou encore le libre-échange, et d’ailleurs j’y reviendrai certainement. Mais nos élites n’ont qu’un remède (courageux paraît-il !) en poche, les efforts des ménages, avec baisse des salaires et fin de notre modèle social à la clé. En même temps, et comme prévu, ces pressions à la baisse sur les dépenses publiques et les salaires en Europe se traduisent par une baisse de la demande et une baisse des prix, et l’inquiétude monte actuellement sur le fait que l’Europe pourrait entrer en déflation (voir notamment la dernière note de Natixis) comme dans les années 30.1389265335_defla2_zoom Compétitivité, déflation, ces thèmes m’ont rappelé mon entretien avec l’économiste Gaël Giraud, fin 2012. A l’époque, j’étais surtout intéressé par ses propositions de réforme bancaire et de financement de la transition énergétique par création monétaire (ici et ici). Mais il avait assez longuement évoqué ce risque pour l’Europe d’entrer dans un scénario à la japonaise de trappe déflationniste si les politiques de rigueur et de baisses du coût du travail se poursuivaient. En revisionnant la vidéo, je me suis dit que ses propos éclairaient parfaitement la situation en ce début 2014, et j’ai donc extrait et retranscrit la partie de l’entretien concernant ces sujets et plus largement son analyse de la crise européenne. En attendant de nouveaux entretiens à venir dans les prochaines semaines…

Nico : Gaël Giraud, est-ce que selon vous, depuis 2010 et la mise en oeuvre de politiques de rigueur, la situation de la zone euro est en train de se dégrader ? Continue reading

Lordon parle de la crise et de l’euro chez Laure Adler

Frédéric Lordon sur France Culture ? C’est tellement rare que j’ai décidé de retranscrire une partie de son entretien avec Laure Adler, en laissant de côté le début de l’émission qui traite du Lordon38dernier livre de Lordon « La société des affects ». C’est d’ailleurs principalement pour discuter de philosophie et de Spinoza que Laure Adler avait invité Lordon. Mais à partir d’une réflexion autour de l’absence de révolte des peuples européens aujourd’hui, malgré la crise et la violence des mesures prises par la Troïka dans certains pays, la discussion bascule vers l’économie, les marchés financiers et l’échange devient particulièrement savoureux quand on en vient à l’euro et à l’éventualitéfrancecu1 d’un retour aux monnaies nationales. Laure Adler se met alors à paniquer et à dérouler un catalogue d’idées reçues absolument caractéristique des médias traditionnels, avec notamment le classique renvoi au Front National et les caricatures sur le repli sur soi, la fermeture des frontières, etc… Mais l’intérêt de ce passage est que, très posément, sans s’énerver alors qu’il doit bouillir intérieurement, Lordon parvient à placer quelques idées intéressantes permettant de démonter ces idées préconçJEU@REI@P02@LAURE_ADLER_1.jpgues, montrant ainsi qu’on peut tenir un discours de gauche sur la souveraineté populaire et la sortie de l’euro, sans être pour autant anti-européen. Sur le fond, et en résumé, il ne croit pas aux solutions comme le Front de gauche ou plus récemment Nouvelle Donne que l’on peut espérer changer l’Europe simplement en tapant du point su1446665-gfr la table de négociation avec nos voisins et sans en passer au moins transitoirement par une sortie de l’euro. Bien sûr, il n’a pas réellement le temps d’argumenter dans l’émission, mais je pense qu’en seulement quelques minutes il a pu faire réfléchir des auditeurs peu habitués à ce type de discours, et qui auront peut-être envie d’en savoir plus sur lui et ses arguments. Et je regrette donc, même si je comprends en partie ses raisons, qu’il refuse lui-même parfois les (rares) invitations de médias traditionnels. J’y reviens à la fin de l’article.

Pour écouter l’émission radio complète : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-frederic-lordon-2013-11-26 Continue reading

Doisy, Hollande et le retour des alternatives

Il y a exactement un an, j’avais commenté sur ce blog la passionnante interview du financier Nicolas Doisy, Chief economist chez Chevreux, par François Ruffin, journaliste à France Inter et Fakir. Un mois avant l’élection, avec un cynisme et une franchise inhabituels, Doisy expliquait à quel point il n’était pas angoissdoisy06-300x187é par la probable élection de Hollande. Selon lui, sous la pression des marchés et de l’Europe, Hollande n’hésiterait pas une seconde une fois élu à trahir ses électeurs de gauche et à revenir sur ses maigres promesses, pour appliquer la seule politique possible : baisser les dépenses publiques et flexibiliser le marché du travail. J’avais donc envie de réaliser un rapide bilan un an après, mais comme je l’ai déjà en partie fait (notamment dans cette vidéo) et que c’est vraiment déprimant, je ne souhaitais pas non plus en rester là et, à l’inverse, tenter de voir dans certains évènements récents, notamment à Chypre, les premières fissures dans ce TINA (There Is No Alternative) popularisé par Margareth Thatcher. Symboliquement d’ailleurs, peut-être que sa disparition récente coïncidera au final avec un début de remise en question de cette doxa libérale, qui espérons-le s’amplifiera dans les prochains mois pour aboutir à renversement complet du cadre actuel des politiques économiques. Evidemment, quand on entend Harlem Désir expliquer récemment que la politique du gouvernement n’est pas la seule Les-Unes-des-journaux-britanniques-consacrees-au-deces-de-Margaret-Thatcher-le-9-avril-2013-a-Londres_univers-grandepossible, mais tout simplement la meilleure possible, on se dit qu’on en est encore loin et que le PS est en train de nous inventer le TIBA : This Is the Best Alternative… Mais les grands retournements de l’histoire sont très largement imprévisibles, et qui sait si l’affaire Cahuzac ne jouera pas au bout du compte le rôle de l’étincelle conduisant à l’explosion d’un mécontentement populaire retenu depuis trop longtemps. A suivre dans les prochains mois… Continue reading

Entretien avec J.Sapir (2/2) : Pas de sortie de crise sans sortie de l’Euro

Comme promis, voici la deuxième partie de mon entretien avec l’économiste Jacques Sapir, réalisé le 26 mars dernier, au cours de laquelle nous avons quitté l’actualité chypriote du moment pour revenir de façon plus large sur l’un de ses thèmes de prédilection, l’Euro. Pour Sapir, la mise en place de l’Euro en 2002 est l’une des raisons majeures des difficultés économiques traversées par la zone euro depuis cette date, longtemps masquées par un endettement public ou privé élevé, et son maintien coûte que coûte explique en grande partie que nous n’arrivions pas à sortir de la crise depuis 2008. Il ne prétend pas pourFaut-il-sortir-de-lEuro-Jacques-Sapir autant que l’Euro est l’unique cause des problèmes européens, et j’aurais aimé évoquer par exemple avec lui le thème de la démondialisation dont il a été l’un des promoteurs. Mais, actualité aidant, nous sommes restés sur l’Euro, et j’ai été notamment marqué par la façon dont il montre qu’en soutenant cette monnaie, les dirigeants et technocrates européens mènent en réalité une lutte de classes qui ne dit pas son nom, et qui conduit à sacrifier les salariés au profit des rentiers. Il fait donc de la sortie de l’Euro l’une des mesures indispensables de tout programme de gauche qui voudrait réellement changer la donne, et s’emportait encore récemment (voir ici) contre la position floue du Front de gauche sur le sujet. J’ai quand même envie d’être plus positif que lui sur les déclarations de Mélenchon au dernier Congrès du Parti de Gauche, car en off, il semblait prêt à faire le pas de la remise en question de l’Euro (voir ici) même si ses discours officiels sont restés plus confus sur le sujet. L’important en tout cas est que ça commence à faire débat à gauche, car dès que l’on creuse le sujet, il devient difficile je trouve de penser que l’on pourra à la fois sortir de la crise et garder l’Euro, même si au départ et sur le principe, on était plutôt pour.

Nico : Si on fait le bilan après 3 ans de mesures exigées par la Troïka en contrepartie de plans d’aide, il semble que la situation économique et sociale des pays du sud de l’Europe ne cesse de se dégrader ?

Sapir : Oui, mais cela était tout à fait prévisible. Les mesures de la Troïka sont des mesures qui visent notamment à garantir les intérêts des prêteurs, et en particulier de l’Allemagne. Continue reading

Entretien avec Jacques Sapir (1/2) : la crise à Chypre et ses conséquences

Cette semaine, nouvel entretien exclusif pour le blog, avec l’économiste Jacques Sapir que j’ai pu rencontrer cet après-midi pour recueillir son point de vue sur la crise européenne. A vrai dire, cet entretien était programmé depuis quelques semaines, bien avant le déclenchement de la crise chypriote, et j’avais prévu de discuter de façon assez large de la situation dans la zone euro et des 71b5b211c2824457bc94d45f5a7a5ad3alternatives qu’il propose aux politiques actuelles. Nous l’avons fait, et ce sera l’objet de la deuxième partie que je publierai bientôt, mais nous avons d’abord passé un certain temps sur Chypre, ce petit pays dont on se souvenait à peine qu’il était entré dans l’euro en 2008…et qui fait trembler l’Europe depuis 10 jours ! L’occasion était belle en tout cas d’en parler avec Jacques Sapir, car en dehors de ses travaux sur l’euro ou la démondialisation, il est aussi un grand spécialiste de la Russie. Dans cette première partie, il revient donc sur le plan B adopté dimanche, le décortique et en critique certains aspects tout en reconnaissant qu’il est meilleur que le premier qui taxait tous les déposants. Sa grande crainte concerne la fuite de capitaux qui semble avoir eu lieu avant l’adoption de ce plan, par l’intermédiaire de filiales des banques chypriotes, et qui pourraient se traduire par l’impossibilité pour Chypre de récupérer au final les 5.8 milliards prévus. Il évoque aussi les risques de propagation de la crise chypriote à d’autres pays similaires, comme la Slovénie ou Malte, et enfin s’inquiète de la gravité de la crise en Italie.

Nico : Selon vous, la crise qui se déroule depuis 10 jours à Chypre est-elle terminée et doit-on se réjouir au final du deuxième plan qui a été adopté ?

Jacques Sapir : Tout d’abord, il est extrêmement symptomatique qu’un pays dont le PIB ne représente que 0.2% du PIB de la zone euro, ait pu provoquer cette commotion généralisée sur l’ensemble de la zone. Cela veut dire que la zone euro est dans un état d’extrême fragilité et que la crise est très loin d’être terminée. Continue reading

Entretien avec Gaël Giraud (3/3) : La transition écologique et son financement

Dernière partie de cet entretien avec l’économiste Gaël Giraud, et pas la moins importante puisqu’elle touche à un sujet qui me tient à cœur, à savoir l’environnement et la transition écologique. C’est le deuxième thème important de son livre « Illusion financière » avec la question de la régulation financière, et il définit cette transition comme étant le processus par lequel nos sociétés pourraient évoluer d’une organisation économique centrée sur la consommation d’énergies fossiles vers une économie de moins en moins énergétivore et polluante. Pour Gaël Giraud, il s’agit d’une nouvelle révolution industrielle à mettre en œuvre, pourvoyeuse d’énormément d’emplois en France mais aussi en Europe. Car Gaël Giraud voit dans cette transition écologique une possibilité de redonner du sens à un projet collectif européen complètement dévoyé  par le libéralisme et la financiarisation, et plus largement des perspectives à une jeune génération à qui l’on promet seulement l’austérité et le déclin. Bien sûr, pas de transition sans financement, et si Gaël Giraud n’abandonne pas l’idée d’une grande réforme fiscale, il propose dans ce livre de se réapproprier la création monétaire, aujourd’hui confisquée par les banques commerciales et les banques centrales indépendantes, pour la mettre au service de cette transition. Au passage, il s’interroge sur ce que devrait devenir l’Europe pour mener à bien un tel projet, et faisant le deuil d’une Europe fédérale (et donc notamment d’une monnaie unique) impossible à mettre en place et rejetée par les peuples, il propose plutôt d’avancer vers des institutions européennes hybrides, permettant de gérer collectivement et démocratiquement certains biens communs, dont la monnaie.

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Comme pour les parties précédentes, un résumé succinct de l’entretien  ci-dessous : Continue reading

Entretien avec Gaël Giraud (1/3) : origine de la crise et perspectives

Chose promise, chose due, je viens de réaliser un entretien avec l’économiste Gaël Giraud sur la crise européenne et sur ses propositions pour en sortir. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, j’ai mis en fin d’article une vidéo du début de l’entretien dans laquelle il se présente et rappelle notamment son parcours atypique : il a d’abord travaillé sur les marchés de dérivés de crédit, avant de tout quitter pour devenir jésuite et chercheur en économie. Il se définit lui-même comme économiste critique et engagé, révolté par la situation actuelle en Europe et les politiques antisociales mises en œuvre dans certains pays, politiques qu’il juge par ailleurs totalement inefficaces. Pour faire une comparaison rapide avec d’autres économistes que j’apprécie et dont je parle régulièrement sur ce blog, ses idées présentent des similitudes avec celles de Frédéric Lordon sur la critique de la finance dérégulée, et celles de Sapir-Todd-Murer sur la démondialisation et les défauts structurels de la zone euro. Il travaille beaucoup également sur les questions de création monétaire, et estime notamment que la monnaie (crédit et liquidités) est un bien commun vital pour nos sociétés, dont la gestion ne doit pas être totalement privatisée comme c’est le cas aujourd’hui.

Au final, il s’attaque comme d’autres hétérodoxes au cadre structurel qui contraint nos politiques économiques et empêche toute vraie alternative, et que Lordon avait défini ainsi : le libre-échange, la politique monétaire européenne et la finance dérégulée. C’est sans doute pour cette raison qu’on le voit trop peu dans les médias traditionnels…Il agrandit même le cadre d’un dernier volet, qui me semble fondamental : la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales et énergétiques. Ceci le conduit à penser qu’il ne faut pas attendre notre salut d’un retour de la croissance et d’un remake des 30 Glorieuses. Il est proche en cela d’économistes comme Alain Grandjean et Jean Gadrey. Bref, j’étais  ravi de pouvoir discuter pour la première fois avec lui, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Illusion financière, que je recommande par ailleurs. Dans cette première partie de l’entretien, Gaël Giraud fait le point sur la situation en Europe, en rappelant comment on en est arrivé là et quelles sont les perspectives pour 2013 et les prochaines années, si les politiques actuelles sont poursuivies.

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Le TSCG, la crise et les socialistes

La semaine prochaine, l’Assemblée va, sauf énorme surprise, voter très majoritairement la ratification du TSCG, le fameux Pacte budgétaire. Ce nouveau Traité durcit les critères de Maastricht et grave dans le marbre les politiques actuelles qui mènent  l’Europe au chaos. Malgré l’importance de l’enjeu, malgré les voix qui s’y opposent (Front de gauche, Verts, certains socialistes, Debout la République, associations, syndicats), et malgré l’importante manifestation de dimanche dernier, le sujet n’occupe qu’une place limitée dans le débat public et médiatique. Le gouvernement y est pour beaucoup puisqu’il a refusé tout débat de fond, et appelé les députés PS à voter massivement pour soutenir le Président. Une fois de plus (de trop ?), le PS vote donc avec la droite un traité qui renforce les politiques libérales, tout en disant qu’il ne l’aime pas vraiment, mais que l’important ce sera de réorienter ensuite l’Europe dans une autre direction. Personnellement, je négocie un contrat qui m’est défavorable avant de le signer, mais peut être que la stratégie du PS est plus subtile et qu’elle m’échappe.

Bref, je voulais écrire un long article pour dire à quel point tout cela me met en colère, mais j’ai préféré le faire sous forme de vidéo, pour changer !

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L’euro, stop ou encore ? (5/5) Entretien avec Philippe Murer

Pour clore cette série sur l’euro, qui en appellera certainement d’autres, je vais m’appuyer sur un entretien exclusif réalisé avec Philippe Murer, le 30 août dernier. Cette discussion a été l’occasion d‘approfondir certains sujets évoqués dans le précédent article : divergence de compétitivité due à l’euro, désindustrialisation du sud de l’Europe, compétition sur les salaires comme seule option envisageable. Philippe Murer revient aussi sur la politique allemande, assez longuement, en critiquant d’une part le fameux «modèle allemand» mis en œuvre depuis Schröder en 2000, et d’autre part la position intransigeante de Merkel depuis 2010 en faveur de la rigueur budgétaire et des plans d’austérité, qui conduit la zone euro dans la récession. Cela permet de faire le lien avec l’actualité du moment : l’acceptation par Hollande du TSCG qui va graver l’austérité dans le marbre, et le revirement récent de la BCE prête à racheter des dettes publiques en échange de l’application stricte de ces plans de rigueur. Pour conclure, Murer explique pourquoi la voie du fédéralisme et des transferts budgétaires ne lui paraît ni réaliste ni souhaitable, et préconise une sortie coordonnée de l’euro, avec mise en place d’une monnaie commune, politique de relance industrielle et protectionnisme européen. Il reste malgré tout pessimiste sur la faisabilité d’une telle sortie concertée, vu la situation dramatique actuelle et les tensions de plus en plus fortes entre pays.

J’ai découpé l’interview en 3 parties pour en faciliter la lecture, et je vais résumer les thèmes qui sont évoqués dans chacune d’elle en y apportant de légers compléments. Pour ceux qui préfèrent l’option audio, le fichier MP3 de l’interview complète est à télécharger ici :

Partie 1 : Les déséquilibres créés par l’introduction de l’euro, le modèle allemand et le fédéralisme

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