Circus Politicus, quelques entretiens avec les auteurs

Pour en savoir plus sur certains thèmes du bouquin que j’ai évoqués, je vous conseille ci-dessous quelques interviews ou interventions des 2 auteurs.

1) Deloire chez Mediapart, un bon tour d’horizon des sujets du bouquin (15 mn)

C’est l’interview la plus complète, durant laquelle Deloire a le temps de revenir sur la plupart des sujets du livre.

Il explique notamment que si l’on connaît peu le fonctionnement des institutions européennes, c’est entre autre parce que les journalistes français en poste à Bruxelles, étonnamment de moins en moins nombreux au fur et à mesure que l’Europe prend de l’importance, sont à 99% des pro-européens et vivent en osmose avec les responsables européens, les experts, les lobbys basés à Bruxelles, etc.. Certains d’entre eux sont d’ailleurs devenus chargés de communication ou des relations avec la presse au sein de l’UE. Difficile dans ces conditions de garder une distance critique.
Il revient aussi dans cette interview sur le fait que leur livre n’est pas anti-européen, loin de là. Ce qu’ils dénoncent c’est le fait que dans le fonctionnement actuel de l’Europe, il y a une volonté de remplacer le choix politique et démocratique par la règle, la discipline budgétaire, le droit, les normes et que toutes ces règles sont édictées par des institutions dont le citoyen ne sait quasiment rien, et sur lesquelles nos élus ont très peu de possibilités de contrôle.
Enfin, il conclue sur le fait qu’ils n’ont pas voulu faire un livre désespérant, donnant l’impression que voter en France ne sert à rien. Pour lui au contraire, il est important de connaître ces lieux de pouvoir et de décision et d’être lucide sur la façon dont le monde réel fonctionne aujourd’hui. C’est la première étape avant d’envisager un changement.

embedded by Embedded Video

2) Dubois répond aux questions de lecteurs dans 20 minutes

Vous évoquez le Club du Bilderberg et la Commission Trilatérale. Quelle est la différence entre ces deux clubs ?
Il s’agit de deux clubs du genre des rencontres de Davos, mais beaucoup plus discrets, dans lesquels se rencontrent des patrons de multinationales, de banques d’affaires, d’organisations internationales et des responsables politiques. Sans oublier des patrons de services de renseignements… Le Bilderberg a été créé au milieu des années 50, et la Trilatérale au début des années 70 pour recevoir des membres asiatiques, ce que le Bilderberg avait refusé.

Club du Siècle, Club Bilderberg, Commission Trilatérale… Il me semble normal que les politiques puissent rencontrer et échanger des personnalités d’entreprise, des médias…  Peut-on vraiment croire que ces rencontres ont une influence sur les décisions qui sont prises aux plus hautes fonctions?
La présence régulière dans ces cénacles a une influence politique, idéologique. Il s’agit notamment pour les deux derniers de laboratoires dans lesquels les esprits de nos dirigeants ont été sensibilisés à la mondialisation ultra-libérale, à l’ouverture la plus large possible des frontières commerciales. Par ailleurs s’y rencontrent des responsables politiques et des businessmen à propos desquels ils doivent prendre des décisions : des commissaires européens à la Concurrence et des patrons dont les entreprises font l’objet ou sont à l’initiative de procédures… D’où le risque de conflits d’intérêts.

Vous évoquez des “réseaux invisibles et puissants”. Plutôt que de les combattre, comment faire pour y entrer selon vous ?
A notre avis, il est surtout important que les électeurs se réapproprient la démocratie. Et pour cela il faut être en mesure de contrôler les gens qui exercent le vrai pouvoir, pas ceux qui font semblant. Le Circus politicus c’est le décalage entre les décisions telles qu’elles nous apparaissent et telles qu’elles sont prises. La démocratie suppose que l’on sorte du théâtre d’ombres et qu’enfin les politiques, et les médias, montrent la réalité du pouvoir. Peu importe à quel niveau fonctionne la démocratie, national ou européen, pourvu qu’elle fonctionne.

Vous dites que les médias français ignorent les problématiques de politique union européennes. Que les journalistes politiques se sentent hors de l’eau à Bruxelles, Luxembourg ou Strasbourg. Comment expliquez-vous cela? Pouvez-vous nous donner l’exemple d’un événement politique européen non traité par les médias français ?
Lorsqu’ils parlent d’Europe, les médias français traitent essentiellement des événements tels que les Conseils européens. Ainsi suit-on Sarkozy, et l’entend-on livrer sa version à la sortie. Grâce aux comptes-rendus que nous publions, nous racontons ce que se disent vraiment Sarkozy, Merkel et les autres. C’est très différent de ce qu’ils racontent lors des conférences de presse. Et l’actualité politique européenne ce n’est pas que ça. Quand entendons-nous parler de la Réunion du Collège, qui est l’équivalent du conseil des ministres à Bruxelles? Jamais. Quand entendons-nous parler des consultations de la Commission européenne, des textes en préparation, ou soumis au vote du parlement? Jamais. Nous n’entendons parler des textes, au mieux, que lorsque nos parlementaires les adoptent à la fin des fins. Et donc nous avons l’impression de subir Bruxelles, alors qu’il faudrait s’approprier ces questions. Nous avons d’autant plus l’impression de subir que nos responsables politiques tiennent un double discours. Parfois, ils accusent Bruxelles de décisions qu’ils ont eux-mêmes soutenues.

Un événement en particulier vous a-t-il poussé à écrire ce livre ?
Ce qui nous a poussé à écrire ce livre c’est la découverte que dans les élites s’est propagée l’idée que la démocratie ne permet pas de traiter les questions de long terme et que les peuples sont dangereux. L’un des membres les plus influents des réseaux dont nous parlons est Mario Monti, qui a pris le pouvoir en Italie lorsque Sarkozy et Merkel ont influé pour un changement à la tête du pays. Mario Monti publie cet après-midi dans Le Monde une tribune en faveur de plus de démocratie. Pourtant nous avons retrouvé des déclarations dans lesquelles il disait très clairement que ce qu’il apprécie dans l’Europe c’est une “démocratie éloignée des contraintes électorales”. Tout est dit.

3) Interview sur France Info de Dubois, toujours sur Bilderberg et la Trilatérale (5 mn)

Dubois évoque ces différents clubs privés et les documents qu’ils ont retrouvés témoignant du type d’idées qui s’y propagent. Il estime que ce sont des lieux d’influence importants que tous les médias devraient évoquer et décrypter. Si jusqu’à cette enquête, Bilderberg ou la Trilatérale n’étaient évoqués que sous l’angle complotiste par certains sites internet, c’est justement  parce qu’aucun média traditionnel n’en parlait, ce qui renforçait cette impression de secret et de collusion entre élites et médias.
embedded by Embedded Video

4) Interview de Deloire à la Cité du livre, sur le despotisme éclairé notamment (8 mn)

Dans cette interview, Deloire revient surtout sur l’idée partagée par beaucoup au sein des élites économiques et financières qu’un « despotisme éclairé » conviendrait mieux aujourd’hui pour l’Europe qu’une démocratie, en raison des aléas dus aux humeurs versatiles des peuples. Il cite Monti et DSK notamment qui sont sur cette ligne et plaident pour des instances supranationales, permettant de se soustraire aux contraintes électorales.

Pour Deloire, la question de la souveraineté budgétaire des Etats est fondamentale, et la volonté actuelle des dirigeants européens de profiter de la crise des dettes publiques pour la réduire, à travers notamment le dernier Traité et le MES est pour lui très dangereuse, surtout dans un contexte de campagne électorale.

Il évoque aussi d’autres sujets, notamment le parlementaire européen Joseph Daul dont j’ai parlé, président du groupe PPE (regroupant les partis de droite), et que personne ne connaît en France..

embedded by Embedded Video

5) Passage de Deloire chez Taddéi, avec accusation de complotisme par Franz Olivier Giesbert (10 mn)

Comme souvent, le seul endroit où il y a eu esquisse de débat télévisuel sur ce bouquin pourtant passionnant et important, a été chez Taddéi, pendant 10 minutes…c’est toujours ça de pris.

Après avoir évoqué le Comité de Bâle, instance en charge de la régulation financière, Deloire explique aussi qu’aujourd’hui, une seule agence privée, l’IASB (International Accounting Standards Board) est en charge d’édicter les normes comptables utilisées par toutes les entreprises européennes, normes qui peuvent avoir des conséquences très importantes notamment pour les banques lors d’une crise. Deloire revient aussi sur les Commissaires européens à la concurrence (anciens et actuel), dotés d’un pouvoir énorme, qui ont toujours fréquenté au sein de Bilderberg ou de la Trilatérale les grands patrons d’entreprises qu’ils sont censés par ailleurs surveiller et sanctionner pour ententes, ce qui potentiellement représente un réel conflit d’intérêts.
Il débat ensuite avec Giesbert qui bien évidemment, ne veut absolument pas rentrer dans le débat sur le fond, sur l’Europe, sur la perte de souveraineté de nos représentants, etc….mais accuse ce bouquin de faire du complotisme. L’accusation est évidemment rejetée par Deloire, qui ne considère pas du tout que ces lieux d’influence et d’élaboration de l’idéologie dominante, sont par ailleurs des gouvernements secrets, qui prennent des décisions importantes à notre insu. D’ailleurs, Giesbert se moque un peu du monde avec cette critique sur le complotisme, parce qu’en tant que patron de l’hebdo Le Point, il publie à peu près tous les 2 mois une « enquête » sur le pouvoir secret des réseaux francs maçons, avec une couverture sensationnaliste qui s’étale sur tous les kiosques pendant une semaine…
embedded by Embedded Video

6) Deloire chez Ardisson, en présence de Mélenchon (à partir de la minute 28)

Un court passage où Mélenchon, député européen, va dans le sens de Deloire sur la confiscation des prises de décision au niveau européen par le Conseil européen, au détriment des parlementaires. Il explique que les députés européens n’ont reçu les textes en français liés au Mécanisme Européen de Stabilité que 48 heures avant le vote ! Deloire rappelle aussi qu’en Allemagne, le contrôle démocratique sur les décisions européennes est plus grand qu’en France, puisqu’aussi bien le Bundestag allemand que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe demandent des comptes à Merkel avant et après tout Conseil européen.

embedded by Embedded Video

Bonus : Analyse de Claude Rochet sur la logique de discipline qui remplace peu à peu la démocratie

Allez pour finir, je cite un passage de l’introduction d’un autre bouquin passionnant que je lis en ce moment, « Comment les riches sont devenus riches et pouquoi les pauvres restent pauvres », d’Erik Reinert, sur le protectionnisme notamment. L’introduction est rédigée par Claude Rochet, spécialiste des questions de politiques publiques et par ailleurs directeur des Editions du Rocher. Dans ce passage, il analyse de façon très claire cette volonté des élites à vouloir réduire le champ de la démocratie au profit d’une logique de discipline, dans le but d’imposer un agenda de réformes libérales et de mesures d’austérité dont les populations ne veulent pas.  Je trouve que ça résume de façon limpide l’un des thèmes centraux de Circus Politicus, mais aussi tout ce que j’ai essayé (plus laborieusement) d’expliquer sur ce blog sur la Banque centrale européenne ou le MES.

La logique de discipline est partie du postulat que le système démocratique ne permettait pas de faire des choix à long terme et impopulaires (équilibre budgétaire, stabilité monétaire, réduction des dépenses publiques) nécessaires à la réalisation du programme de l’économie néoclassique.
Dans un rapport pour la Trilatérale intitulé « crise de la démocratie », Crozier, Huttington et Watanuki mettaient en avant 2 arguments : la « gouvernabilité  » des sociétés démocratiques, qui deviennent trop complexes pour être gouvernables, et la « théorie de la surcharge » qui voit l’expansion de la démocratie accroitre la demande envers les gouvernements et affaiblir les marges de manoeuvre des représentants qui ne peuvent résister à cet afflux de demandes.
L’expansion de la démocratie affaiblit la démocratie, il faut donc contrecarrer ces tendances autodestructrices par des dispositifs appropriés. La solution choisit fut la logique de discipline.
L’économie devient un territoire interdit aux politiques publiques, et face à l’apparition de déficits structurels des budgets publics, les sociétés doivent se soumettre à une discipline financière au travers du renforcement du pouvoir des ministres des finances et au delà des fameux marchés financiers. Afin de pouvoir faire respecter cette discipline dont les peuples ne sont pas capables, les banques centrales deviennent autonomes, les taches de régulation sont confiées à des agences dites autonomes, d’autres structures autonomes vont gérer les infrastructures critiques pour la mondialisation comme les ports ou aéroports. Leur développement est largement ouvert au privé par les partenariats public-privé.

Cette mutation a donc consisté à transférer le pouvoir à des « technocrates » gardiens, indépendants du pouvoir politique, qui définissent ce que doivent être les « bonnes institutions« . L’idée sous-jacente est qu’il existe des principes universels de bonne gouvernance, et que si un pays adopte les bonnes institutions – résumées pour les pays en développement dans le consensus de Washington –  il se développera.

L’Etat devient constitué de deux systèmes séparés : les activités critiques pour la mondialisation sous la garde des technocrates gardiens et soustraites aux pouvoirs politiques, et les activités non critiques autour desquelles s’organise une repolitisation assez artificielle de la société.
Le problème est que cette supposée disparition du politique est un mythe : les décisions de gestion de la logique de discipline ont été en fait un choix politique pour la mondialisation financière au service des intérêts qui y étaient attachés et non le fruit d’une rationalité intemporelle et apolitique.

2 responses to “Circus Politicus, quelques entretiens avec les auteurs

  1. Merci beaucoup pour ce développé sur la base du livre Circus Politicus , comme d’ailleurs d’autres sujets, notamment celui sur DOISY Nicolas suite à ma recherche sur d’autres sources d’infos dont vous êtes.
    Votre blog, vos analyses, les liens? enrichissent et favorisent la compréhension, bref, un travail de bon journaliste, un travail très respectable, très intéressant.
    Merci.

  2. Merci pour ce très bon travail de synthèse qui nous permet également d’élargir nos références et nous faire notre propre idée.
    J’ai lu également ce livre très intéressant et effectivement très révélateur des centres réels du pouvoir.
    Concernant le comité de Bâle, les vidéos des conférences de Frédéric Lordon sont passionnantes pour comprendre les évolutions entre Bâle I, II et III et appréhender non seulement l’ignorance mais la totale impuissance des politiques malgré leurs sermons moralisateurs. C’est criant quand on regarde a posteriori les entretiens de notre ex-président dont je ne veux plus me souvenir du nom.
    Je suis vraiment ravie d’être tombée tout à fait par hasard sur votre blog que je vais désormais consulter régulièrement.