Circus Politicus, un livre passionnant sur l’architecture du pouvoir

Pour changer un peu, je voudrais cette semaine recommander le livre Circus Politicus, sorti en ce début d’année, et que j’ai trouvé vraiment passionnant. Il est écrit par deux journalistes français connus pour leur goût pour l’enquête et l’investigation, Christophe Dubois et Christophe Deloire.

1) De quoi parle ce bouquin ?

Pendant plus de deux ans, ces deux journalistes ont mené une enquête approfondie en France, en Europe et dans le monde, dans un grand nombre de lieux de pouvoir que nous connaissons très mal (ou pas du tout), et sur lesquels les citoyens et leurs élus ont de moins en moins de moyens de contrôle démocratique.

Ce qu’ils appellent Circus Politicus, c’est ce spectacle permanent de la politique française, mis en scène par les médias, particulièrement pendant les campagnes électorales, qui donne l’impression que tout se joue chez nous, que nos hommes politiques ont le pouvoir à eux seuls de changer les choses, qu’il suffit de voter pour l’un ou pour l’autre pour que tout bascule. Mais dans le monde réel, ça ne fonctionne plus comme ça. Derrière cette mise en scène franco-française, les vrais lieux de pouvoir sont ailleurs, à Bruxelles par exemple, à Francfort avec la BCE, dans les grandes institutions internationales comme l’OMC, ou même à Bâle avec son Comité qui s’occupe des questions de régulation financière.

Et au sein de ces enceintes, ou dans des cercles beaucoup plus privés et inconnus du grand public comme la Commission Trilatérale ou le Groupe Bilderberg, des technocrates soi-disant apolitiques croisent des experts soit-disant neutres ainsi que de grands PDG ou banquiers, et tous partagent d’après les auteurs une vraie volonté de réduire autant que possible le champ de la démocratie, de soustraire les grands décisions au choix politique, jugé trop pulsionnel, versatile, incontrôlable, dangereux, etc…

Beaucoup de témoignages recueillis ou de comptes-rendus de réunions récupérés témoignent de cette volonté de privilégier une espèce de despotisme éclairé et rationnel, jugé plus apte que la démocratie à imposer les fameuses « mesures de rigueur douloureuses mais nécessaires », et à permettre ainsi de maintenir les privilèges des derniers 1% de la population qui bénéficient aujourd’hui du système.

Si j’ai beaucoup aimé ce livre, c’est donc d’abord parce que je partage complètement ce point de vue critique sur la crise démocratique que nous traversons, sur l’évolution vers un régime oligarchique et technocratique qui essaie autant que possible de se passer du suffrage universel (ou de l’annuler quand les gens ne votent pas comme ils devraient, comme en 2005), sur cette tentative de remplacer le choix politique par la discipline budgétaire froide et automatique. C’est pour cette raison que j’ai déjà beaucoup insisté sur ce blog sur le Mécanisme Européen de Stabilité imposé en catimini, ou les opinions de Trichet ou Draghi sur les « réformes structurelles » nécessaires, parce que je pense que beaucoup de choses essentielles se jouent désormais à leur niveau.

Mais en dehors du point de vue exprimé par les auteurs, le livre est passionnant parce qu’il apporte énormément d’informations objectives sur le fonctionnement de ces nouveaux lieux de pouvoir ou de décision. Les auteurs ont recueilli des témoignages très variés, exprimant tous les points de vue, de droite comme de gauche, pro-européens ou opposants à une Europe trop libérale, hommes politiques mais aussi gouverneurs de banque centrales, commissaires européens, ministres, députés, anciens directeurs du FMI ou de l’OMC, etc.. Ils laissent donc la possibilité à ces différentes personnes de réagir au point de vue exprimé par le livre, de le préciser ou de le contredire, et d’apporter des éléments montrant comment cela s’est construit, d’où ça vient.

Car Circus Politicus est aussi un livre d’histoire, qui revient sur certaines décisions jugées insignifiantes à l’époque où elles ont été prises, mais qui ont un impact énorme aujourd’hui. A titre d’exemple, ils expliquent comment, en 1973, la décision d’interdire à la Banque de France de financer directement le budget de l’Etat a été prise, sans aucun débat public, dans le cadre d’un simple amendement voté en catimini au Parlement. A partir de ce moment là, le financement de la dette publique a basculé vers les marchés, et les intérêts versés sont devenus peu à peu un poste à part entière du budget de l’Etat, contribuant (parmi d’autres raisons) à l’augmentation inexorable de la dette.

2) Une mine d’informations sur l’Europe

Bref, que vous partagiez ou non le point de vue des auteurs, vous apprendrez énormément de choses dans ce livre, notamment sur les institutions européennes qui en constituent la plus grande partie.

Déjà, pour la première fois, vous apprendrez ce qu’il s’est réellement dit dans certains des Conseils Européens de 2009-2010, qui réunissaient les chefs d’Etat européens pour tenter de juguler la crise et d’imposer des mesures d’austérité. Les journalistes ont récupéré des notes absolument secrètes, rédigées par des diplomates lors de ces réunions à huis clos. Ces notes sont passionnantes, on y apprend notamment que Merkel, appuyée par Sarkozy, a essayé d’obtenir la suspension du droit de vote des pays n’appliquant pas les mesures de rigueur budgétaire, en invoquant une clause des traités valable seulement pour les pays ne respectant pas les droits de l’homme…On y voit aussi un Sarkozy beaucoup plus discret dans ses interventions que ce qu’il raconte devant la presse à la sortie de chaque Conseil, où il donne l’impression d’avoir convaincu tout le monde de se rallier à son point de vue.

En dehors de ces « scoops », le livre est aussi l’occasion de se rendre compte (en tout cas c’est mon cas) que l’on connaît très mal l’Union européenne, ses différentes instances de décision, le rôle de chacune, et encore moins les personnes qui occupent des postes importants au sein de ces instances. Allez, un petit quizz pour vérifier ça :

  • Est ce que vous connaissez bien le président de l’Europe, Herman Van Rompuy ? D’où vient-il, qu’a t-il fait avant, quelles sont ses opinions, est-il de droite ou de gauche, comment a t-il été choisi, quel est son rôle ?

  • Est ce que vous avez déjà vu Barroso le président de la Commission au 20 heures de TF1 ? Est ce que vous connaissez bien son rôle et ses positions sur des sujets clés ? Est ce que vous savez comment fonctionne la Commission d’ailleurs ?

  • Combien de Commissaires européens, en quelque sorte les Ministres de l’Europe, connaissez vous ? Moi à part Michel Barnier, j’ai séché…Savez-vous comment ils sont nommés, quel est leur rôle ?

  • Est ce que vous savez que 50 à 80 % (selon les sujets) de nos lois, votées au parlement français, ne sont que la transcription de directives européennes ? Mais avez-vous une idée de la façon dont sont élaborées ces directives qui touchent pourtant à notre vie de tous les jours, dans les domaines des services publiques, de l’internet, de la téléphonie, de l’environnement, de l’agriculture, des normes alimentaires, etc…Avez-vous une idée du type de groupes d’experts que l’on réunit pour travailler avant l’élaboration de telles directives ? Qui sont-ils, pour qui travaillent-ils ?Et surtout savez vous que nous devons payer des amendes exorbitantes si nous ne transcrivons pas assez vite les directives en droit français ?

  • Vous pouvez citer combien de parlementaires européens ? Suivez vous de près ou de loin la position de vos députés européens lors de leurs votes sur tel ou tel texte important au Parlement européen ? Est-ce que vous avez entendu parler de M.Joseph Daul ? C’est pourtant un parlementaire européen français, de l’UMP, et c’est le parlementaire le plus important en Europe, capable d’appeler à tout moment Merkel ou Sarkozy sur leurs portables.

Bon, c’étaient juste quelques exemples parmi d’autres du type d’informations que vous trouverez dans ce livre.

Par contre, on voit aussi dans ce livre que si le citoyen français moyen connaît très mal ces différents lieux de décision, nos grandes entreprises, elles, les connaissent très bien. Elles ont très bien compris qu’il se joue aujourd’hui beaucoup plus de choses à Bruxelles qu’à Paris, et y sont présentes en force. On dénombre plus de 3 000 groupes d’intérêts (ou lobbys) présents à Bruxelles, soit plus de 10 000 personnes, qui fréquentent en permanence députés européens, commissaires, groupes d’experts et les abreuvent en permanence de notes d’information sur les sujets qui les concernent.

Au final, que l’on soit pour ou contre l’Europe telle qu’elle se construit depuis une trentaine d’années, je pense qu’on a dans les deux cas tout intérêt à mieux connaître son fonctionnement, et ces deux journalistes nous y aident en levant le voile d’opacité qui l’entoure aujourd’hui.

3) Une enquête au sein d’institutions internationales, dont on ne sait presque rien en France

En dehors de l’Europe, le livre plonge aussi au coeur d’une multitude d’institutions internationales que l’on connaît sans doute encore moins, notamment parce qu’elles cultivent dans leur mode de fonctionnement le goût du secret et de l’opacité dans la prise de décision.

Par exemple,selon le traité de Lisbonne, les décisions de la Banque Centrale Européenne sont prises sous le sceau du secret. Son Président n’est tenu de rendre compte devant le Parlement européen que quatre fois par an.

A l’OMC (Organisation mondiale du commerce) les décisions sont prises à l’unanimité, mais dans le huis clos de la « green room », en cercles restreints. L’OIT, l’OMS, l’OCDE, les G8, G20, G24 et G77, le FMI, la BRI … fonctionnent également en circuits fermés.

Le livre évoque aussi d’autres instances dont le rôle est fondamental, comme par exemple le Comité de Bâle qui a l’initiative sur les propositions de régulation des banques depuis 1974, et qui est constitué de gouverneurs de banques centrales des différents pays. La procédure est la suivante : le comité de Bâle propose, le G 20 donne une impulsion politique, l’Union européenne adopte une directive, cette directive est transposée en droit national. Entre les deux, les élus français ou européens ont-ils une influence sur les textes ? Les auteurs ont interrogé Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, qui reconnaît qu’il y a très peu de différences entre le texte initial et celui adopté au final par les députés français. Pourtant s’il y a bien un thème que tous nos hommes politiques reprennent depuis 2007, avec beaucoup de mauvaise foi pour certains, c’est bien celui de la régulation financière…mais on voit que ça se passe ailleurs, même si les auteurs expliquant aussi que certains députés européens (notamment Pascal Canfin des Verts) tentent de porter ce sujet au sein du Parlement.

4) Des informations inédites sur des cercles privés de rencontre entre élites politiques, économiques et financières

Pour finir, Deloire et Dubois nous font pénétrer au sein de cercles de rencontre très privés entre élites mondiales économiques et politiques, dont nous n’avions guère entendu parler, comme le Groupe Bilderberg ou laCommission Trilatérale. En France, existe aussi le Diner du Siècle, une fois par mois Place de la Concorde, qui réunit nos plus brillants journalistes, patrons de presse, industriels, hommes politiques et banquiers…le documentaire « Fin de concession » » en parlait il y a quelques années pour la première fois, et « Les nouveaux chiens de garde » en reparlait récemment.

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Fondées dans l’immédiat après-guerre, ces instances de réflexion et de concertation, se déroulant à huis clos, ont largement contribué à l’élaboration d’un milieu et d’une culture antidémocratiques, ainsi qu’à la propagation de l’idéologie néolibérale. On y organise des conférences, des colloques comme celui présidé en 2008 par notre Elizabeth Guigou nationale, dont le thème était « sauver l’Europe de la tyrannie des référendums ». Des comptes-rendus de ces réunions « strictement confidentielles », retrouvés par les auteurs, attestent qu’influencer les décideurs politiques est bien l’un de leurs objectifs, même si contrairement à ce que certains sites complotistes suggèrent, il ne s’y prend pas de décisions en tant que telles.

Les auteurs rappellent quand même que Mario Monti, premier ministre italien, Loukas Papademos, premier ministre grec et Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne ont été tous les trois très actifs au sein du Groupe Bilderberg et de la Commission Trilatérale et partagent cette hostilité envers les référendums et plus largement le suffrage universel. Mario Monti apprécie par exemple que « l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui soit à l’abri des aléas de l’humeur de l’électorat » et soit « éloignée des contraintes électorales ».

Vous trouverez plus d’infos sur ce sujet dans les interviews des deux auteurs, mais je finis juste par cette citation de Marcel Gauchet au sujet de ces élites : « Ils nous disent qu’ils sont impuissants parce que la mondialisation met les problèmes hors de leur portée, et pourtant ils n’arrêtent pas de se concerter, gardés dans des forteresses. Rien de plus propice à faire naître l’idée qu’ils nous mentent et qu’ils déterminent entre eux, hors de tout contrôle, une politique qui ne nous veut pas du bien. » 

Pour conclure, je recommande vraiment ce livre qui est à la fois un cri d’alerte sur la dérive anti-démocratique de nos institutions, mais aussi une source d’informations très importante. En plus c’est un livre très agréable à lire, on suit vraiment les journalistes dans leur enquête et on a du mal à décrocher…

Il peut certes y avoir un côté un peu déprimant par rapport à nos élections présidentielles, parce que c’est vrai que le livre renforce l’idée que le futur président n’aura pas que peu de leviers d’action pour impulser de réels changements même si tel est son souhait.

Mais en même temps, je trouve que ce livre permet d’être lucide sur le monde d’aujourd’hui, ce qui est déjà la base, et donne envie au contraire d’écouter plus attentivement les discours des candidats, pour voir quels sont ceux qui ont bien conscience de cette réalité du pouvoir aujourd’hui, et donc parlent d’Europe et proposent des changements dans son fonctionnement, refusent la confiscation du choix politique par la discipline budgétaire et se positionnent donc clairement par rapport au nouveau traité et au MES, proposent éventuellement des réformes pour des institutions comme la BCE, l’OMC ou le FMI, etc…

Bon courage pour éplucher tous les discours et les programmes mais je pense que ça en vaut la peine !

5) Commentaire d’Emmanuel Todd

Emmanuel Todd a publié une critique très positive de ce livre dans Marianne (voir ici). J’en ai extrait et raccourci quelques passages intéressants :

Sur un mode libéral et léger, postmoderne mais qui n’exclut pas les pulsions xénophobes, nous sommes clairement dans une période de dégénérescence démocratique. Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique. Dénoncer ne suffit pas, il faut comprendre, percer le voile de l’opacité, dire qui sont les oligarques, quels sont leurs réseaux, quelles sont leurs valeurs, morales ou boursières.

On sait que le dogme économico-religieux de la « concurrence libre et non faussée » est central à l’idéologie européiste. Pourtant, ce que nous voyons ici, c’est la circulation hallucinante des mêmes hommes entre la Direction de la concurrence de la commission, le Bilderberg, la Trilatérale, les banques Goldman Sachs et UBS. Nous ne rêvons pas, il s’agit bien de ces gens que l’on essaye de nous vendre aujourd’hui, en pleine crise de l’euro, de la dette et des banques, comme des technocrates désintéressés et austères. Quelle blague !

Christophe Deloire et Christophe Dubois nous donnent, avec Circus politicus, vaste enquête sur la réalité des mécanismes du pouvoir français et européen, un instrument de compréhension incomparable. Entre Paris, Bruxelles, Francfort, Berlin, Milan, New York et Washington, ils ont été partout où vivent, se fréquentent, se corrompent, et décident, les hommes d’en haut. Deloire et Dubois sont les anthropologues de ce milieu mou, fluide et dominant. Circus politicus marque une étape décisive dans notre compréhension de la globalisation. Elle cesse d’y apparaître comme un processus abstrait et impersonnel. Les mécanismes s’incarnent dans des hommes puissants et ridicules. Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen.

6 responses to “Circus Politicus, un livre passionnant sur l’architecture du pouvoir

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  3. Merci pour cette note de lecture très complète et alléchante. Malheureusement, le bouquin est introuvable pour moi à Nairobi…
    J’ai beaucoup aimé la formule de Guigou « la tyrannie des référendums », qui n’a pas peur de l’oxymore.
    Quant à éplucher les discours et les programmes des présidentiables sur le sujet de l’Europe, tu vas bien nous faire un petit comparatif dans ton prochain post, n’est-ce pas ? Au moins, les candidats « principaux »… ^^

  4. PS : je crois que tout le monde a plus ou moins entendu parler du Dîner du Siècle maintenant (enfin moi en tous cas, j’avais déjà vu plusieurs vidéos du type que tu as mis en ligne dans ton post), donc ce n’est plus vraiment quelque chose qui se fait en catimini…

  5. Merci à nouveau de nous rendre un peu plus clairvoyants de blog en blog.
    Tout à fait d’accord avec Muhum pour te demander un « petit comparatif » des programmes présidentiels sur le thème de l’Europe (en autres) car plus l’échéance présidentielle approche et plus je suis dans l’incertitude sur mon choix !

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