Entretien avec Aurélien Bernier sur la gauche, le FN, l’Europe et la mondialisation

Dans son dernier essai passionnant, «La Gauche radicale et ses tabous», Aurélien Bernier se demande pourquoi la gauche radicale (celle qui n’est pas 4d3d8b694bbbba3f27769fb9123c0360-500x500  sociale-libérale en gros) échoue face au Front National, alors que les circonstances devraient lui être favorables depuis la crise financière de 2008. La raison majeure selon lui est que, depuis la fin des années 90, cette gauche radicale a abandonné au Front National le quasi-monopole de la réflexion et des propositions sur des thèmes aussi essentiels que la rupture avec le cadre juridique européen et l’euro, le protectionnisme et plus largement la souveraineté nationale, préférant de son côté défendre la réforme des institutions de l’intérieur. Ce faisant, elle est beaucoup moins convaincante que le FN, notamment parce que le PS dit grosso modo la même chose depuis 30 ans, et plus grand monde aujourd’hui ne croit encore à l’Europe sociale. Les dernières élections ont confirmé son analyse, avec une montée du FN et de l’abstention, et un score correct mais sans plus du Front de Gauche. Pour l’auteur, tout n’est pas perdu à condition que la gauche accepte l’idée que sans réappropriation au niveau national des principaux leviers économiques et AurelienBerniermonétaires, aucune politique alternative de gauche n’est possible. Contrairement à la caricature habituelle des médias, le retour à une souveraineté nationale ne serait d’ailleurs pas synonyme de repli sur soi, mais au contraire la première étape pour établir de nouvelles formes de coopération internationale qui ne soient plus basées uniquement sur la libre concurrence. Je partage évidemment cette analyse, c’est même pour cela que j’ai lancé ce blog il y a deux ans, afin de contribuer (modestement) à faire connaître ceux qui à gauche se sont emparés de ces sujets clés comme Lordon, Sapir, Todd, Giraud ou Ruffin. Je suis donc ravi d’avoir pu en discuter directement avec Aurélien Bernier.

Nico : Quel était votre objectif en publiant ce nouvel essai « La gauche radicale et ses tabous » et d’ailleurs, au passage, comment définiriez-vous la gauche radicale ?

Dans le fond, j’aurais pu dire la gauche, mais le mot me semble aujourd’hui dénaturé par le fait que le PS continue à s’en réclamer tout en06_11_~1 menant des politiques de centre-droit voire de droite. Pour moi, la gauche radicale, c’est donc simplement la gauche qui n’est pas sociale-libérale. On peut y mettre le Parti de gauche, le Parti Communiste Français (PCF), le NPA et LO, mais aussi les altermondialistes et même certains courants au sein des Verts et de l’aile gauche du PS. De mon côté, je suis sympathisant du Front De Gauche (FDG) que j’ai soutenu en 2012 et je me suis posé la question suivante : pourquoi malgré la crise qui s’approfondit, malgré les critiques violentes subies par le modèle capitaliste depuis 2008, la situation ne profite pas au FDG qui, certes, a fait un bon score aux logo_fdg_neutre_hd_223présidentielles, mais n’a pas décollé depuis. Le parti qui s’en tire le mieux, qui capitalise sur le rejet des politiques libérales et sur la crise, c’est clairement le Front National (FN). Je pense que cela vient principalement du fait que cette gauche a abandonné une certaine radicalité sur les questions majeures de l’Europe, du libre-échange et de la souveraineté nationale, laissant ainsi le champ libre au FN. Je me suis donc positionné comme soutien critique au FDG avec le souhait que ce livre puisse susciter un débat en son sein.

Nico : Avant d’entrer dans le cœur du livre, nous sommes au lendemain d’élections municipales, premier test électoral désastreux pour le PS qui a entraîné un remaniement. Est-ce que les résultats vous ont conforté dans votre analyse ?

J’avoue ne pas avoir été très surpris, d’autant plus qu’on est ramené à peu de choses près 30 ans en arrière. Les élections qui avaient suivi le tournant de la rigueur de mars 83, à savoir municipales et européennes, avaient été désastreuses pour le PS et marquées par l’émergence d’un nouvel acteur sur la scène politique, le Front National. Un remaniement avait également suivi avec l’arrivée de Fabius.  Rien de nouveau donc, même si la différence est qu’en 1981 Mitterrand avait été élu sur un vrai programme de gauche et avait ensuite trahi son électorat deux ans plus tard. Hollande de son liberation-24-mars-2014côté n’a fait quasiment aucune promesse, a été élu sur un programme de centre-droit, mais a quand même réussi à décevoir ses électeurs. Pour en revenir aux résultats de dimanche dernier, ils confirment une montée du FN, qui a été largement surmédiatisée mais qui est réelle et sera encore plus nette je le crains aux européennes. Les résultats du FDG ne sont pas catastrophiques loin de là, mais il n’y a pas de percée depuis les présidentielles, et le PCF est même en recul dans certains bastions historiques. Je pense que la division Parti de gauche-PCF, ce dernier s’étant allié avec le PS dans beaucoup de villes, explique en partie ces résultats, et ceci me conforte dans l’idée que sans rupture totale avec le PS, le FDG ne progressera  pas. Ceci n’empêche pas, bien sûr, de travailler localement avec des élus socialistes dans certaines municipalités. Mais au niveau national, le PCF n’a toujours pas réalisé que ses effondrements successifs dans l’électorat populaire ont très souvent suivi des alliances avec le PS.  Cela a été le cas en 1984, lorsque le PCF était resté au gouvernement  longtemps après le tournant de la rigueur, et en 2002, après 5 ans de participation à un gouvernement qui privatisait à tour de bras avec DSK. Il est clair que le PCF est dans une position compliquée car ses ressources financières proviennent des élections locales et donc de ses accords avec le PS, mais cette crainte de couper le cordon est tragique.

Nico : En dehors de ces alliances PCF-PS, vous expliquez le succès du FN par le fait qu’il porte un discours clair de rupture avec l’Europe et la mondialisation, alors que la gauche radicale veut plutôt changer ces structures de l’intérieur. Le FN a-t-il toujours été le seul à porter ce discours de rupture et à vouloir restaurer une souveraineté nationale ?

Les jeunes électeurs peuvent avoir cette impression aujourd’hui, mais  il est important de rappeler que le PCF défendait la nation bien avant le FN, mais avec une vision héritée de la Révolution française qui en faisait le seul cadre dans lequel peut s’exercer la souveraineté populaire, c’est-à-dire la maîtrise de son propre destin par une communauté. C’est en maîtrisant au niveau national l’ensemble des leviers politiques et économiques que l’on peut mener des politiques d’émancipation et de progrès social. Logiquement, le PCF refusait tout transfert de souveraineté à l’UE, et décrivait d’ailleurs la construction européenne comme étant la construction d’un capitalisme à traite-de-maastricht-principaux-extraits-16-pages-du-nouvel-observateur-1992-931028886_MLl’européenne face auquel les Etats deviendraient peu à peu impuissants. L’histoire leur a donné raison. En 1992, on a inscrit dans la Constitution française le droit européen, qui interdit par exemple à un Etat de contrôler les mouvements de capitaux ou de marchandises. On a privé les Etats du levier monétaire avec l’euro et, cerise sur le gâteau, la Commission peut désormais contrôler et émettre des recommandations sur les budgets des Etats. La souveraineté budgétaire, dernière compétence des Etats,  est donc en passe d’être largement transférée à un niveau supranational. Tout cela le PCF l’avait très bien compris jusqu’au milieu des années 90.  A l’inverse, le FN était ultralibéral dans les années 80. Le Pen admirait Reagan et, en 1988, il expliquait que la construction européenne était une chance pour réduire le poids de l’Etat en France et les contraintes sur les entreprises. A partir de Maastricht en 92, et suite à l’effondrement du bloc communiste qui était son adversaire principal, le FN a abandonné ce discours ultralibéral alepreagu profit d’un positionnement anti-européen et anti-mondialiste. Jean-Marie Le Pen a très vite compris que dans le contexte économique désastreux de l’époque, avec montée du chômage et désindustrialisation, la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile que l’ultralibéralisme. Pendant 5 ans, le PCF a bataillé sur ce thème de la souveraineté nationale avec le FN, en défendant sa propre vision d’une souveraineté populaire de gauche.

Mais il y a eu un grand tournant au printemps 1997, durant les négociations pour la formation d’un gouvernement de gauche plurielle. Le PS a demandé au PCF d’abandonner ses critiques radicales de la monnaie unique et Robert Hue, qui souhaitait absolument cette alliance avec le PS, a accepté.6081335434005 Quasiment du jour au lendemain, le PCF édulcore son discours sur les questions européennes, et passe  d’une critique radicale à un discours alter-européiste expliquant qu’il sera possible de changer l’Europe de l’intérieur pour la rendre plus sociale, démocratique, etc … Il ne parle plus de souveraineté nationale et de protectionnisme et va s’appuyer sur la pensée trotskiste et altermondialiste pour justifier son nouveau positionnement. Dans la pensée trotskiste de Lutte Ouvrière ou du NPA, défendre la nation, c’est servir les patrons, il ne faut pas opposer les ouvriers français aux ouvriers chinois mais attendre qu’ils se révoltent ensemble contre le capital. A la fin des années 90, le mouvement altermondialiste reprend un peu le même discours avec son slogan une « autre mondialisation est possible ». C’est l’idée que l’on peut réformer les institutionsaltermondialisme internationales. En tout cas, la sanction électorale de ce virage sera terrible en 2002 pour le PCF. Aujourd’hui encore, le FDG s’inscrit dans cette logique de réforme de l’intérieur des institutions, et laisse le champ libre au FN pour proposer un protectionnisme national et une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne.

Nico : Pour vous, la progression du FN est donc liée principalement à son discours économique de rupture, qui date des années 90 et a été renforcé depuis l’arrivée de Marine Le Pen ? Est-ce qu’il n’y a pas aussi une erreur de stratégie anti-FN de la gauche ?

Il faut toujours être prudent sur les raisons de la montée du FN, parce qu’elles sont certainement multiples et je n’ai jamais dit que les questions économiques l’expliquaient à elles seules. Au début des années 80, l’essor du FN s’explique par la radicalisation d’une partie de la droite traditionnelle face au pouvoir socialiste, et par un vote protestataire d’électeurs de gauche qui veulent envoyer un avertissement au PS suite au tournant de la rigueur. Parquatorze-villes-aux-mains-de-l-extreme-droite-28108-hd la suite, le FN progresse sur les thèmes traditionnels de l’extrême-droite, insécurité, immigration, avec un discours ouvertement xénophobe, et parvient à 15% en 1988. On est encore sur le terreau traditionnel de l’extrême droite, dans des régions favorables comme le Sud-est avec les nostalgiques de l’Algérie française, où dans les banlieues où des questions d’insécurité se posent. A partir de 1992, en adoptant un discours anti-européen et anti-mondialiste, le FN commence à récupérer de nouveaux électeurs et dès 1995, il commence à s’enraciner dans des zones qui lui étaient auparavant défavorables, notamment à l’Ouest, ou au Nord, dans des zones en voie de désindustrialisation et qui subissent de plein fouet les conséquences du libre-échange. Il y a eu ensuite des à-coups dans cette progression, mais ce qui l’explique le mieux selon moi est ce nouveau discours économique qui entre en résonnance avec les attentes de classes populaires et moyennes dont les conditions de vie se détériorent, et qui se sentent trahiesharlem_desir-4-b8c52 par la gauche. Face à cet essor du FN, la gauche a souvent répondu par  des mobilisations ou en dénonçant violemment la montée du racisme, mais ça n’a jamais fonctionné, au contraire. Il faut clairement changer d’approche, et se battre contre le FN sur le terrain des mesures de rupture qu’il propose.

Nico : Alors allons-y et commençons par l’Europe. Vous dites qu’il est impossible de mener un programme réellement de gauche en restant dans le cadre européen actuel, pourquoi ?

Si on prend le programme du FDG, aucune de leurs grandes mesures économiques ne serait applicable en restant dans l’ordre juridique européen. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». L’opposition attaquerait une9782755505993FS telle proposition de loi, et elle serait déclarée contraire au droit communautaire et retoquée par le Conseil Constitutionnel, car depuis Maastricht le droit communautaire prime sur le droit national. La seule possibilité pour prendre des mesures de gauche est de faire au préalable un référendum pour changer la Constitution française et restaurer la primauté du droit national. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux et dont j’avais parlé dans un live précédent (à télécharger gratuitement ici). Cette désobéissance ne peut être partielle. On ne peut désobéir à telle ou telle directive, à tel ou tel règlement, ou à quelques articles seulement du traité européen : il faut inverser la hiérarchie des normes en restaurant, une fois pour toutes, la souveraineté nationale et populaire.

On a eu un exemple intéressant en février dernier lorsque l’Etat a voulu prendre une mesure d’interdiction de certaines cultures OGM sur le territoire national. Une loi a été déposée en ce sens au Sénat, mais un sénateur UMP a déposé une motion d’irrecevabilité expliquant que le droit communautaire qui autorise ces cultures primait sur le droit national. La motion a été votée et le Sénat a rejeté cette interdiction d’OGM. Il se passerait la même chose avec la plupart des mesures du Front de gauche. Le problème est qu’il ne parle que timidement pour l’instant de désobéissance européenne, j’espère qu’il y aura un vrai débat là-dessus pendant les européennes.

Nico : Vous êtes également en faveur d’une sortie de l’euro, pour des raisons économiques mais surtout parce que disposer de sa monnaie est pour vous un élément essentiel de la souveraineté d’un Etat.

Le débat sur l’euro est enfin en train de se faire une place dans les médias grâce à des intellectuels comme Lordon, Todd ou Sapir qui en parlent avec beaucoup de talent. Ils démontrent qu’une sortie de l’euro ne serait évidemment pas la catastrophe économique annoncée dans les grands médias, loin de là, et qu’une dévaluation redonnerait au contraire des marges de manœuvre importantes, notamment pour mener une politique de réindustrialisation. De mon côté, je n’ai pas leur bagage économique, mais il978142-1159260 ne me semble pas nécessaire de maitriser les questions monétaires pour comprendre que la monnaie unique pose deux problèmes de principe. D’une part, il n’est pas possible de mener une politique monétaire unique qui puisse convenir aux besoins de 17 pays aussi hétérogènes. D’autre part, il n’est pas acceptable de se priver de l’outil monétaire  et de le transférer à une Banque centrale indépendante et non démocratique, qui s’en sert pour mener une politique ultralibérale. C’est un transfert de souveraineté que je trouve très dangereux, et qui restreint les possibilités de mener une politique alternative en France. Il est vrai qu’il y aurait aussi, en théorie, une autre façon de résoudre ces problèmes, qui serait de construire une Europe fédérale. Je ne suis pas fédéraliste et cette option n’est ni réaliste ni souhaitable, car il n’existe pas de « peuple européen ». Mais il est clair que la position intermédiaire actuelle entre la souveraineté nationale et l’Europe fédérale est tout à fait intenable.

Nico : Le rejet de l’Europe est très répandu et s’est accentué depuis la crise de 2008, mais la sortie de l’euro reste cependant minoritaire dans les enquêtes d’opinion, en France et même dans les pays du sud. Pourquoi selon vous ?

Les raisons peuvent être différentes selon les cas. En Grèce par exemple,  qui a un poids politique et économique qui n’a rien à voir avec celui de la France, il y a une inquiétude sur les conséquences d’une sortie de l’euro et d’un isolement qui se comprend tout à fait. En France, la situation est différente, notre poids économique permet d’envisager une sortie unilatérale, et de s’ennnes-2014-il-faut-renforcer-les-pouvoirs-de-decision-de-notre-pays-meme-si-cela-doit-conduire-a-limiter-ceux-de-l-Europe-pour-70-pourcent-des-Francais sortir en menant des politiques alternatives. Mais on fait face par contre à un mur médiatico-politique impressionnant sur ce sujet de l’euro. Tous les grands médias (à l’exception de Marianne récemment ou du Monde diplomatique) annoncent l’apocalypse en cas de sortie et taxent de populisme ou extrémisme ceux qui se hasardent à en parler. Côté politique, à part le FN et Dupont-Aignan, qui est assez peu médiatisé, tous les autres sont globalement pour la monnaie unique, y compris le FDG. Il évolue sur la question, dit qu’il serait prêt à en sortir en ultime recours, mais défend encore l’idée utopique de faire un euro « social ». Je pense qu’il faut être beaucoup plus clair en expliquant pourquoi il faut sortir de l’euro  et ce qu’on pourrait faire dans une perspective de gauche avec une monnaie nationale. C’est vrai que c’est un sujet qui peut vite devenir technique, peu de gens y comprennent quelque chose, mais il faut sortir du discours strictement économique pour en défendre le principe sur un plan démocratique : la possibilité de changer de politique monétaire si une majorité d’électeurs le souhaitent. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et il est donc important de ne pas laisser ce thème fondamental au seul Front National. Ensuite, s’il y avait une vraie campagne  sur ce thème, avec des débats, des explications, je suis sûr que, comme en 2005, une majorité de gens changeraient d’avis sur le sujet et voteraient au final pour la sortie.

Nico : Je partage votre point de vue sur l’impossibilité de changer l’Europe ou l’euro de l’intérieur, même si j’ai longtemps cru que l’on pourrait construire une Europe plus sociale ou démocratique. Ceux qui y croient toujours et de façon sincère, au FDG on l’a dit ou chez ATTAC par exemple, estiment que ça n’a jamais été tenté par les socialistes mais que ce n’est pas impossible. Ils plaident pour un gouvernement qui une fois élu installerait un vrai rapport de force avec les autres Etats, dont l’Allemagne, et pèserait de tout le poids de la France pour infléchir à gauche le cours de la construction européenne et la politique monétaire. Que leur répondez-vous ?

Je réponds qu’on peut bien sûr rêver à beaucoup de choses, mais là il s’agit de remettre en cause les fondements même de la construction européenne. Ce que je propose n’est pas juste de dire aux allemands que l’on veut revenir aux monnaies nationales pour dévaluer, c’est aussi de dénoncer les traités et les directives, et de mener une politique de gauche radicalement différente desfdg-changer-europe-67e75 orientations actuelles. Evidemment, ça déclencherait une véritable guerre idéologique et médiatique, et les autres Etats seraient vent debout contre cette volonté de rupture radicale. Il ne faut pas attendre du capitalisme allemand notamment, qui est le grand gagnant des structures actuelles de l’UE et de l’euro, qu’il renonce à cela et soit d’accord pour une Europe sociale, ce serait un affrontement terrible. Quand on voit le comportement qu’a eu l’Allemagne vis-à-vis des pays les plus faibles depuis 2010, aucun signe ne peut laisser croire qu’on pourrait négocier une réforme  à gauche de l’Europe avec l’Allemagne. Par ailleurs, ce n’est pas juste l’Allemagne,Angela-Merkel-et-Francois-Hollande_pics_390 il faudrait l’unanimité des 28 Etats membres si on voulait revenir par exemple sur le libre-échange ou la libre circulation des capitaux, c’est complètement illusoire. Il faut effectivement installer un rapport de force, mais pas en commençant par chercher un compromis, en restaurant d’abord notre souveraineté nationale, puis en discutant ensuite avec les autres pays européens pour mettre en place un nouveau type de relations.

Nico : L’autre thème que la gauche doit se réapproprier selon vous est celui du protectionnisme. Vous défendez la mise en place d’un protectionnisme intelligent aux frontières de la France. Tout d’abord, pourquoi écartez-vous l’idée un protectionnisme européen, qui paraît à priori plus pertinent vu la taille du marché européen ?

Je pense qu’un protectionnisme européen est impossible et inadapté. Impossible car les traités interdisent toute régulation sérieuse des9782021034981 mouvements de marchandises ou capitaux vis-à-vis de l’extérieur de l’UE, donc ce serait  juridiquement infaisable, à moins d’obtenir l’unanimité des Etats membres. De plus, ce n’est pas pertinent du fait des écarts énormes de compétitivité et de développement industriel au sein de l’UE.  Il faut des régulations nationales pour que la Grèce puisse se protéger d’une concurrence déloyale de pays du Nord beaucoup plus productifs, ou que la France puisse se protéger du dumping social et fiscal des pays d’Europe de l’Est, etc.. Le protectionnisme européen proposé par beaucoup de gens serait donc inefficace car une grande partie du commerce et du dumping se fait au sein même de l’UE.

Nico : Quel serait alors l’objectif d’un parti de gauche proposant de mettre en place du protectionnisme ?

Il faut peut-être rappeler d’abord que le libre-échange a été au départ imposé par les Etats-Unis après 1945, pour ouvrir de nouveaux marchés leur permettant d’écouler leur surproduction, et pour garantir leurs approvisionnements en matières premières. Pour cela, l’idée était de supprimer ou du moins limiter les obstacles au commerce comme les droits de douane ou les quotas dans un maximum de pays. Cependant, à partir des années 60 et 70, le libre-échange évolue et devient un moyen de réorganiser et rationaliser la production à l’échelle planétaire. Les technologies ayantip évolué, on peut commencer à délocaliser et fabriquer dans des pays à bas coûts de main d’œuvre pour réimporter et consommer chez soi. Au début, le but est de réduire les coûts de production pour augmenter les profits à court terme des grandes multinationales, mais assez vite celles-ci comprennent que le libre-échange permet plus fondamentalement de mettre en concurrence les législations sociales et environnementales des pays émergents et des pays occidentaux pour les tirer vers le bas. C’est le début du chantage à la délocalisation dès lors qu’un Etat voudrait imposer des mesures sociales ou des normes environnementales plus exigeantes. C’est ce chantage qu’il faut briser car il est finalement encore plus grave que les délocalisations en elles-mêmes, et c’est pourquoi des mesures protectionnistes sont nécessaires pour retrouver des marges de manœuvre sociales et environnementales.

Le protectionnisme, c’est aussi bien entendu un moyen de relocaliser un certain nombre de productions industrielles ou agricoles. Il ne s’agit pas de mettre une interdiction du jour au lendemain sur certaines importations, ou d’envisager de tout produire à terme en France et de ne plus commercer, loin de là. L’idée est juste que l’on puisse décider souverainement de ce que l’onmade-in-france-300x300 souhaite produire sur le territoire, et de se donner les moyens de le faire en évitant le dumping par des mesures de quotas ou de droits de douane sur les importations à bas prix. Je pense de façon générale qu’un pays doit viser une souveraineté industrielle et alimentaire en essayant d’être le plus autonome possible, afin de ne pas se mettre en situation de fragilité ou de dépendance vis-à-vis d’autres pays. Ceci permettrait alors de coopérer avec d’autres Etats sur des bases qui soient beaucoup plus équilibrées.

Nico : Cette idée de retrouver des marges de manœuvre nationales tout en instaurant une nouvelle forme de coopération internationale me semble fondamentale dans votre livre. C’est ce qui fait notamment  la différence avec les propositions du FN, qui sur le papier pourraient sembler assez proches mais dont la finalité n’est pas la même. Sur quelle base peut-on imaginer ce nouvel ordre international ?

Il est vrai que le protectionnisme que défend le Front national ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Ce sujet de la coopération internationale a été au cœur des préoccupations de la gauche à une époque puis largement oublié, la gauche admettant comme un fait établi la mondialisation libérale et renonçant à imaginer un autre ordre économique et commercial international. Il y a un vrai travail de réflexion à mener sur ce sujet, mais un texte peut en tout cas servir de point de départ, la Charte de la Havanecomprendre-la-souverainete-alimentaire-cover-220x312, rédigée à la fin des années  40. Les USA souhaitaient imposer un accord de libre-échange et avaient négocié avec plus de 50 états en ce sens, mais bon nombre d’Etats n’étaient pas d’accord et le texte issu des négociations autorisait au contraire le protectionnisme comme moyen de se protéger du dumping, invoquait le droit à la souveraineté industrielle et alimentaire, et fixait des objectifs d’équilibre des balances commerciales et de plein emploi. Il n’a jamais été mis en application bien sûr, en raison de l’opposition américaine mais c’est une bonne base. Il y a également un autre texte, la Déclaration de Cocoyoc de 1974, qui considère qu’un nouvel ordre international ne peut se construire que sur la base des souverainetés populaires et qui fixe comme objectif une meilleure répartition des richesses Nord-Sud.

Au niveau européen, on pourrait imaginer que la France décide de coopérer et échanger prioritairement avec les Etats qui en ont le plus besoin, ceux du sud par exemple. On pourrait également avoir des accords privilégiés avec les gouvernements progressistes élus en Amérique Latine si on estime qu’ils méritent d’être soutenus. Les échanges commerciaux font partie de la politique, ils ne doivent pas être soumis seulement à la loi du marché et à la recherche du moindre coût. C’est un énorme travail  mais en examinant nos relations avec les différents Etats, nos besoins réciproques, la façon d’y répondre en coopérant, on pourra montrer qu’un autre type de relations commerciales est possible. Et pour finir, la coopération ne se limite pas au commerce, loin de là, et il est fondamental de coopérer également dans des domaines utiles aux peuples comme  l’éducation, la santé, les transports, l’énergie, ou la culture.

Nico : Pour en revenir à la France, vous proposez des mesures précises et cohérentes de rupture avec le système, et vous imaginez dans le même temps qu’un FDG portant ces idées pourrait accéder légalement au pouvoir et les mettre en œuvre. Pourtant, il devrait faire face à une opposition spectaculaire des médias, de Bruxelles, des marchés avant même d’être élu et une fois au pouvoir, une partie de l’administration française, les banques, ou le patronat lui mettraient certainement des bâtons dans les roues. Comment surmonter de telles oppositions ? Cela semble presque utopique en l’état actuel des rapports de force.

Alain Badiou me disait lors d’un débat sur Médiapart (voir ici) que l’appareil d‘Etat était trop verrouillé pour mener une politique de rupture, et que le seul choix était d’attendre une révolution populaire. Je ne suis pas du tout sur cette position, je pense que si la gauche portait un tel programme de rupture, elle pourrait avoir un soutien populaire fort lui permettant ensuite de l’imposer, malgré les différentes oppositions rencontrées. Je pense qu’on a aujourd’hui une démobilisation, un écœurement vis-à-vis de la politique lié au fait que le principal parti étiqueté à gauche, le PS, a abandonné depuis 30 ans le projet de changer la société. Ce n’est pas pour autant qu’un tel projet n’est plus valable, et même si la mondialisation ou le cadre européen compliquent sa mise en œuvre, ils ne l’empêchent pas.  Aujourd’hui, une grande partie de la5278473_Abstention population ne vote plus voire ne s’inscrit même pas sur les listes électorales, parce qu’on ne leur propose pas de vraie alternative redonnant du sens à leur vote. On a aussi des électeurs qui votent déjà à gauche du PS et d’autres qui pour l’instant sont convaincus par le discours du FN mais pourraient revenir à gauche. L’addition de tout ça montre que la droite libérale et le PS sont déjà minoritaires, il y a un rejet clair du système, ce qui manque est une alternative crédible de gauche. Elle est en train d’être construite, par des Lordon, Sapir, Ruffin et d’autres encore. C’est sans doute optimiste c’est vrai, mais j’ai le sentiment que c’est soit ça soit quelque chose qui sera violent. On a eu en 2005 une belle démonstration du fait que malgré le discours unique des médias qui promettait la catastrophe en cas de Non au Traité, on peut avoir au final une majorité de gens qui votent contre.

Nico : Pour conclure, Valls vient d’être nommé, la politique d’austérité va donc s’approfondir et la crise avec. Pour vous, il n’est pas encore certain que ce soit le FN plutôt que la gauche qui profite de ce contexte ?

Je suis pessimiste à court terme, car les élections européennes vont confirmer la montée du FN et l’embourbement du FDG dans un programme pas suffisamment clair. Mais j’espère que ce sera un électrochoc qui donnera lieu à de grands débats à gauche ensuite, avec des assises sur l’Europe, l’euro, le protectionnisme, la coopération internationale. Si on en discute sérieusement, je pense que le FDG qui a déjà évolué sur ces thèmes sera contraint de clarifier son discours. Je suis donc pessimiste à court terme, mais optimiste à moyen terme.

4 responses to “Entretien avec Aurélien Bernier sur la gauche, le FN, l’Europe et la mondialisation

  1. Peut-être un début d’explication.
    http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/03/21/un-deux-trois-soleil/#article4
    Dans le même ordre d’idées, lire « La fabrication du consentement » de Noam Chomsky. En français aux Editions Agone.

  2. Gilles Amiel de Ménard

    Tout à fait d’accord, bien sûr avec tout ce qui est dit ici.

    Il faut cependant marcher sur ses deux pieds. Ces idées, portées par des intellectuels brillants, doivent impérativement pouvoir être relayées par des structures politiques, donc des partis, afin de se construire en alternatives et en dynamiques politiques. C’est même la clé. Nous avons en économie un problème évident de demande, mais en politique un énorme problème, encore plus évident, d’offre.

    C’est pourquoi Aurélien tente intelligemment de faire évoluer les fondamentaux et les propositions du FDG. Mais en attendant, rien de convaincant, de cohérent, n’est donc directement proposé aux citoyens désespérés. Et il faut tenir compte du fait que ni le PG ni le PCF ne décident de leur contenu politique en fonction de leurs militants, et que leur base idéologique est aux antipodes de ce qui permet de dire ce que dit Aurélien de manière lumineuse. La situation devient d’une urgence plus que pressante. La montre joue contre nous et pour le FN.

    Or des partis politiques existent déjà portant directement ces exigences : Le M’PEP, le PRCF, le POI, l’UPR. Les trois premiers se placent explicitement « à gauche », c’est-à-dire, tout simplement, du côté des intérêts structurels des classes populaires. Le M’PEP (dont je fais partie), notamment, dispose d’une stratégie explicite, détaillée, articulée, de sortie de l’ordre institutionnel, monétaire et économique de l’UE. Aurélien a fait partie de sa structure dirigeante. Il n’est plus d’accord avec sa stratégie (de ne plus vouloir être inclus dans le FDG, doutant de la volonté politique des dirigeants des partis le constituant de vouloir sortir du néolibéralisme institutionnel). Mais ne pas le citer, ne pas dire aux gens qu’il faut soit militer pour changer de l’intérieur le PG, soit rejoindre le M’PEP, me semble… dommageable pour la cause qui nous est commune : instruire une dynamique politique gagnante d’émancipation du néolibéralisme.

    Amicalement,

    Gilles

  3. Je pense qu’aujourd’hui les idées de souveraineté national et de protectionnisme sont complétements discrédités. A mon avis cela tient à l’Histoire. Depuis 1945 on ne peut plus affirmer de tels idées sans passer pour un nationaliste vichyste etc…Dans beaucoup de domaines le Nazisme et aussi le nationalisme de la 1ère guerre mondiale on discrédités pour un long moment les idées protectionniste et patriotique, même modérées. Si quelqu’un s’aventure à exprimer de tel idée il y aura l’inévitable réponse : « Ce sont des propos nauséabonds qui nous rappellent les heures les plus sombres de notre histoire ».
    Avec le temps cela peut changer, mais cela sera difficile.
    Techniquement il semble que le FDG veulent faire bouger l’Allemagne personnellement je n’y crois pas, l’Europe à été crée lorsque l’Allemagne était au fond du trou, en nous avions un leader tel que De Gaulle.
    L’Allemagne est économique mercantiliste et cela ne va pas changer facilement.