Entretien avec Coralie Delaume sur l’Europe, de Monnet à Draghi

A un mois des élections européennes, le débat semble un peu plus ouvert que lors des précédents scrutins. Des sujets autrefois tabous comme la monnaie unique ou le libre-échange se sont faits une (petite) place après 5 ans de crise de la zone euro et dans le cadre des négociations UE-USA sur le traité transatlantique europe_(TAFTA). L’allemand Martin Schulz, candidat de la « gauche » pour la Commission, a bien essayé de refermer le débat en qualifiant les critiques de l’UE de racistes et populistes qui veulent réveiller les démons du 20ème siècle, mais il n’y parviendra sans doute pas. Parmi ces va-t-en-guerre populistes se trouve en tout cas Coralie Delaume, responsable du blog « L’arène nue », que j’ai rencontrée pour discuter de son dernier essai passionnant « Europe, les Etats Désunis ». Dans ce livre très clair et pédagogique, elle nous rappelle que le projet européen visait dès le départ à écarter les peuples des prises de décision et abolir le cadre national, et en paie les conséquences aujourd’hui avec une montée des nationalismes extrémistes, et un rejet de plus en plus grand d’institutions européennes qu’elle dissèque par ailleurs avec précision. Pour éviter que les divergences politiques et économiques entre Europe du Sud et du Nord ne deviennent un gouffre, elle plaide pour une vraie remise en question du cadre européen et 4831321305797notamment de la monnaie unique, et veut croire que de nouvelles formes de coopération entre européens resteront possibles, à condition de respecter les souverainetés nationales et de sortir des politiques libérales et austéritaires. Elle refuse en tout cas de laisser le monopole de certaines réflexions et alternatives au Front National, ce qui me semble absolument indispensable. On a donc discuté de Monnet, de la Paix, de BCE, d’Europe sociale, d’Allemagne, de sortie de l’euro et de souveraineté, entre autres choses.

Nico : Vous parlez beaucoup d’Europe sur votre blog depuis 2011, vous venez de publier un essai « Europe, les Etats Désunis », pourquoi un tel intérêt pour ce sujet ?

Je m’intéresse beaucoup à la politique et je ressens depuis assez longtemps maintenant une réelle frustration civique, avec une envie d’aller voter qui décroit à chaque élection et l’impression d’être pratiquement déçue à chaque fois.  J’ai le    sentiment que les responsables politiques nationaux n’ont plus réellement de prise sur les événements, et en m’intéressant à la construction européenne, je me 1tauxdabstention_113suis rendue compte que le cadre européen en est en grande partie responsable, en limitant les actions possibles de ces dirigeants entre des bornes de plus en plus étroites. J’ai donc acquis la conviction qu’il n’existait plus de possibilités de transformation de la société sans remise en question de ce cadre européen surplombant et générateur d’impuissance.

Nico : Quel était votre objectif en écrivant ce livre et à qui s’adresse-t-il ?

Il me semble que la critique du cadre européen a été souvent préemptée par les économistes, avec des discussions techniques sur la monnaie ou les budgets. Je voulais faire un livre moins technique, plus abordable, à partir de ce que j’en avais moins même compris en tant que citoyenne et bloggeuse. Cela me semblait d’autant plus important que l’on reproche souvent à l’Union européenne d’être un monstre technocratique, opaque, trop technique et juridique. J’ai voulu donner une vision globale de la construction européenne, tant économique que juridique et politique, et apporter ma modeste contribution à des débats qui sont restés trop longtemps interdits, comme la sortie de l’euro.

J’aimerais vraiment réussir à toucher des gens qui se posent des questions mais ont peur d’aller jusqu’à envisager des ruptures avec le projet européen tel qu’il a été mené à bien jusqu’à présent. C’est pour cela aussi qu’un grand nombre de 41WxWG7BNnL._SY300_mes sources dans le livre sont pro-européennes, par exemple Sylvie Goulard ou Jean Quatremer dont je lis régulièrement le blog. J’essaie de me mettre à leur place, de comprendre comment ils voient les choses, d’autant qu’ils ont souvent une connaissance très fine des mécanismes et rouages européens, ça m’aide d’ailleurs parfois à mieux les comprendre, et au final à les critiquer de façon plus précise. Parmi ces européistes, certains ont été déçus et sont devenus très critiques, par exemple le sociologue allemand Ulrich Beck. Même si nous ne sommes pas d’accord sur les solutions, il a des critiques très justes sur l’Europe et le rôle de l’Allemagne notamment.

Nico : Malgré leurs critiques, ces partisans de l’Europe gardent souvent une foi intacte dans le projet européen, et vous dites d’ailleurs que l’européisme est une vraie idéologie.

Il me semble, mais je ne suis vraiment pas la seule à en avoir fait le constat, qu’il y a un caractère véritablement religieux dans le projet européen. Il est accompagné d’un discours messianique qui égrène des valeurs et des grands nobelprincipes, la Paix, la Liberté, la Démocratie. Qui peut être contre ces valeurs ? Il y a également en permanence un discours moralisant sur les efforts à faire pour s’en sortir, sur les fautes que l’on aurait commises, et les sanctions en cas de péché. L’européisme a ses adeptes, mais il a aussi son clergé, toujours prompt à poursuivre de sa vindicte ceux qui osent mettre en doute le caractère sacré de l’Union européenne. J’ai vu qu’il a même été envisagé de créer un Fonds de Rédemption des dettes souveraines, ça veut tout dire.

Nico : Le livre est composé de deux parties, l’une sur la construction européenne et ses institutions, l’autre sur la situation actuelle et la divergence entre les peuples européens. Quel lien faites-vous entre ces deux parties ?

La première partie raconte la construction européenne, et la façon dont on a voulu faire disparaître les Etats-nations en les chapeautant par des institutions 980493-1161640supranationales, indépendantes et technocratiques. La deuxième montre que cet objectif n’a pas été atteint et que les Etats-nations non seulement subsistent mais sont en train de s’éloigner voire de se dresser les uns contre les autres. On a voulu faire l’Europe sans les peuples, et ceux-ci sont en train de redonner de la voix.

Nico : Alors justement, vous dites que dès le départ, dans le projet des Pères de l’Europe, il y avait cette volonté d’écarter les peuples des prises de décision et de limiter les souverainetés nationales. Pourquoi un tel projet et comment a-t-il été mis en œuvre ?

Jean Monnet était quelqu’un qui se méfiait de la politique et de la démocratie. Il a été marchand, banquier, a occupé des postes techniques dans l’administration,9933-004-26D9AB83 mais ce n’était pas un politique, il n’a jamais été élu. Il se méfiait du peuple versatile qu’il convient d’écarter le plus possible des prises de décision, mais aussi de l’échelon national, car pour lui la nation était intrinsèquement guerrière. On peut le comprendre dans le contexte de l’après-guerre, mais enfin on aurait pu vouloir une paix durable sans forcément souhaiter une paix dépolitisée, avec transferts progressifs de souveraineté à des technocrates ne répondant pas de leurs actes devant le peuple. Pour Monnet en tout cas, l’idée est de réduire la politique à des règles qu’il suffirait de suivre sans intervention du politique.

Pour mettre en place ce projet, on va créer des interdépendances de plus en plus importantes entre les États européens, en superposant des outils et des instruments, en créant des institutions supranationales comme la CECA au départ qui vont ensuite se multiplier et se renforcer. Au final, les États se retrouvent pris dans un engrenage qui les ligote de plus en plus entre eux, qui leur retire des prérogatives importantes, sans que la finalité du projet ne soit clairement définie. C’est ce que l’on a appelé la méthode des petits-pas, et elle a41PihDGJFOL._AA278_PIkin4,BottomRight,-47,22_AA300_SH20_OU08_ un caractère quasi irréversible au final qui est profondément anti-démocratique.

Nico : C’est tout de même surprenant que les gouvernements successifs aient accepté si facilement de se laisser déposséder d’une grande partie de leurs prérogatives ?

A l’époque, De Gaulle ne l’a pas accepté, il n’avait pas la même conception de l’Europe et était à couteaux tirés avec Monnet. Mais c’est vrai qu’ensuite, on n’a pas vraiment l’impression que les gouvernements aient eu envie de défendre la souveraineté de leur pays, et c’est encore plus le cas aujourd’hui. On assiste à un réel affaissement de la volonté politique, notamment dans les pays du sud de l’Europe qui ont accepté sans trop broncher les traitements de choc de la Troïka. Le seul pays qui garde une volonté politique est l’Allemagne, pour les autres on a l’impression que l’Europe est le prétexte bien trouvé pour exercer le pouvoir sans en assumer les responsabilités.

Nico : En France, les socialistes ont joué un grand rôle dans la construction européenne, et l’ont accompagnée d’un discours sur l’Europe sociale qui arriverait un jour prochain. On l’attend toujours.

C’est vrai qu’il y a eu ce discours récurrent sur l’Europe sociale, mais je ne sais pas s’ils y ont cru à vrai dire. Delors en a fait des tonnes sur le sujet,delors-memoires mais dans ses Mémoires il parle de l’Acte Unique de 1986 comme de son Traité favori, alors qu’il a été concocté par un anglais ultra-libéral très proche de Thatcher et que c’est le traité qui, précisément, libéralise l’intégralité des mouvements de capitaux.  D’ailleurs chaque pas en avant l’a toujours été en direction de plus de déréglementation,  moins d’harmonisation fiscale et sociale notamment avec l’élargissement à l’Est, donc je ne vois pas à quelle réalisation sociale on pourrait associer l’Europe. En réalité, pour le PS, le projet européen a joué un double rôle : il a permis d’escamoter un ralliement sans conditions aux préceptes néo-libéraux, et il lui a servi aussi d’idéologie de substitution, l’idéal européen remplaçant l’idéal socialiste à partir de 1983.

Nico : L’Europe est certes libérale, mais Harlem Désir a dit encore récemment qu’il suffirait d’élire une majorité de gauche au Parlement pour avoir une Europe de gauche.

C’est évidemment de mauvaise foi, puisque par exemple la politique monétaire est prédéterminée par les Traités, la BCE aura toujours pour mandat de lutter desircambacontre l’inflation. Pour la politique budgétaire, tout est écrit dans le Pacte de stabilité, renforcé récemment avec la série des Two-Pack, Six-Pack, semestre européen, qui renforce les critères et les sanctions associées, et fige dans le marbre l’austérité. Je ne vois pas en quoi l’arrivée de Martin Schulz à la tête de la Commission y changerait quoi que ce soit, il ne va pas réécrire les traités qui, de toute façon, demandent l’unanimité pour être modifiés.

Nico : Pour en revenir aux institutions que vous présentez dans le livre, celle qu’on connaît le moins sans doute est la Cour de Justice de Luxembourg.

Elle a eu un rôle majeur dans les années 60, en décidant de sa propre initiative que le droit communautaire, à la fois le droit primaire (traités, pactes) et dérivé (directives, règlements), primait sur les droit nationaux. Ce n’était pas écrit auLUXEMBOURG : Institutions Europeennes + Ville départ dans le traité de Rome, mais la Cour de Justice l’a déduit de ce qu’elle appelle « l’esprit des Traités », c’est-à-dire le désir inconscient des fondateurs de l’Europe. Il n’y a pas eu de contrôle ni d’opposition sur cette décision qui a donc fait jurisprudence, et a été ensuite été validée par la Cour de Cassation et le Conseil d’Etat en France au cour des années 1970 et 1980. C’est fondamental car cela signifie qu’un gouvernement élu en France ne peut plus prendre de mesures contraires au droit communautaire, sauf à se mettre dans l’illégalité. Cela crée une fracture entre la légalité d’une mesure qui découle du droit communautaire, et sa légitimité qui est conférée par le peuple.

Nico : Une autre institution majeure que vous critiquez, c’est la Commission européenne, que lui reprochez-vous ?

Je trouve simplement grave  qu’autant de pouvoir soit donné à des technocrates qui ne sont pas élus, que l’on a rendus indépendants des peuples et non sanctionables démocratiquement. On a permuté la hiérarchie, normalement le politique commande et le fonctionnaire exécute, là c’est l’inverse. Et le problème avec ces institutions est qu’elles ont tendance à accroître leurs pouvoirs si rien ne s’y oppose. En matière économique c’est le cas, puisque depuis 2 ans, la Commission a acquis davantage de pouvoir de contrôle des budgets nationaux avec l’adoption du Six pack et du Two pack. Elle donne des appréciations, émet BARROSSO_2713186bdes recommandations et au final donne des feuilles de route de plus en plus détaillées. Et franchement, je trouve assez humiliant de voir nos ministres aller à Bruxelles  pour obtenir un délai sur les 3%, et rentrer tout penauds avec un refus.

Un autre sujet important du moment, c’est le traité de libre-échange avec les USA. On voit que la Commission négocie pour les Etats membres, mais n’a pas voulu officiellement rendre public son mandat de négociation, qu’on a connu plus ou moins par des fuites. Ça va très loin quand même, et on ne voit pas, par ailleurs, comment la Commission peut défendre un intérêt européen alors que les 28 pays n’ont pas les mêmes intérêts dans cette négociation !

Nico : En même temps, certains européistes partagent  vos critiques sur le côté technocratique de la Commission, mais plaident pour aller plus loin vers un fédéralisme européen, avec un Parlement renforcé, original.51078.demiet un président de Commission élu au suffrage universel.

Je ne crois pas à cette option. Pas avant quelques centaines d’années en tout cas, et pour une raison centrale qui a été donnée par la Cour de constitutionnelle allemande de Karlsruhe en 2009, dans un arrêt célèbre : il n’y a pas de peuple européen en tant que tel. S’il n’y a pas de peuple, il n’y a pas de démocratie européenne possible. D’ailleurs j’ai l’impression que le saut fédéral est souvent envisagé surtout sous l’angle budgétaire, avec un budget européen plus élevé, une mutualisation des dettes, etc… Mais un État fédéral ce n’est pas que ça. C’est aussi une diplomatie, une langue, une culture,  une armée, une police, une éducation nationale,. Ce n’est pas une simple monnaie, pas même si on lui ajoute un budget fédéral !

Nico : Dernière institution que vous critiquez, la BCE.

La BCE joue finalement le rôle prévu par les traités, la lutte contre l’inflation, et a même su faire preuve de souplesse ces derniers temps lorsque cela a été BCEnécessaire. Mais en dehors du mandat  de stricte lutte contre l’inflation, qui est critiquable, le problème est que la BCE fait aussi des choix politiques, et que ces choix devraient être faits par des élus. Lorsqu’elle décide de sortir plus ou moins des traités pour sauver l’euro en 2012, on est au niveau de la décision politique, elle sort de sa mission. C’est la même chose lorsqu’elle envoie des recommandations de politique économique aux gouvernements d’Europe du sud.

Nico : Si la BCE s’est montrée prête à sortir des clous de l’orthodoxie, et si l’Allemagne a au final accepté, c’est parce que la survie de l’euro était en jeu en 2011-2012. Cet épisode a montré l’importance pour nos élites de cette monnaie unique. Pourtant vous n’hésitez pas à critiquer l’euro de votre côté, pour quelles raisons majeures ?

L’euro n’est pas adapté aux différentes économies de la zone, il convient à l’Allemagne et à quelques pays du Nord, mais il est insupportable pour l’Europe du sud, dont la France. L’image simple que l’on peut prendre est celle d’un costume d’une seule taille que l’on voudrait faire porter à 28 personnes différentes. Il sera trop grand pour certaines et trop court pour d’autres, c’est 21-balance-paiements-ezune évidence de bon sens. Au départ, pour résoudre ce problème, on avait imaginé que les Etats allaient converger les uns vers les autres, sans trop définir d’ailleurs vers quoi : la croissance ? le plein-emploi ? le bonheur ? C’est exactement l’inverse qui s’est passé, ils ont divergé notamment parce que l’impossibilité de dévaluer a accentué les différences de compétitivité. On reproche toujours aux pays du sud de ne pas avoir fait les efforts nécessaires, de ne pas avoir été sérieux, mais ça masque une réalité simple qui est que certaines économies ne se satisfont pas d’une monnaie trop forte. Ceci est encore plus vrai en ce moment, où l’euro est particulièrement fort. Mais même si la BCE trouvait un moyen de dévaluer l’euro, on ne résoudrait pas pour autant les différentiels de compétitivité internes à la zone. On rendrait la zone euro plus compétitive par rapport au dollar, mais les pays du sud auraient toujours des problèmes de compétitivité par rapport à ceux du Nord qu’ils ne peuvent pas régler par une dévaluation. En pratique, ils essaient quand même mais en pratiquant une dévaluation interne, par des baisses de salaires, avec les souffrances sociales et humaines que ça engendre. Pour résoudre ces problèmes, sans sortir de l’euro, on en revient à la nécessité d’un fédéralisme européen, avec des transferts financiers importants entre le Nord et le Sud, et une grande mobilité des travailleurs, mais comme je l’ai dit, je n’y crois pas.

Je pense vraiment que nos élites font preuve d’irrationalité en évitant de 1de02157d819282196c963bc9b2248cfremettre en question une monnaie unique qui est en train de créer un fossé entre deux groupes de pays. Cette monnaie unique n’est pas viable à long terme, donc soit on attend que la zone se démantèle violemment, soit on s’y attaque maintenant et on essaie de limiter la casse. Et heureusement, le débat s’ouvre, de plus en plus d’économistes, intellectuels ou journalistes qui sont loin d’être des extrémistes réfléchissent sur la sortie de l’euro. En dehors des raisons économiques qui peuvent justifier une telle sortie, j’ai réalisé aussi peu à peu que la monnaie est quelque chose qui est au cœur du contrat social  pour une nation, pas simplement un outil, et qu’elle a partie liée avec la souveraineté. Historiquement, battre monnaie a toujours été le fait du prince, et je pense qu’il est temps de reprendre un contrôle politique et démocratique sur la monnaie.

Nico : Puisqu’on parle de monnaie, venons-en à l’Allemagne, qui occupe une place importante dans votre livre. Vous reprochez à l’Allemagne de ne pas assumer les responsabilités qu’implique le fait d’être le moteur économique de la zone. Qu’entendez-vous par là ?

Il faut d’abord rappeler que l’Allemagne a mené une politique de défense de ses intérêts nationaux dans les années 2000 sous Schröeder, en comprimant fortement ses coûts salariaux et en important de la main d’œuvre bon marché d’Europe de l’Est, pour gagner en compétitivité sur le reste de la zone euro. Elle a pu profiter en même temps du fait que les autres pays ne faisaient pas la même chose, notamment dans les pays du Sud, et continuaient à consommer et à indexemprunter. Ceci a permis à l’Allemagne de leur vendre des produits et de placer son épargne. Ce fameux modèle allemand n’a pu se déployer que parce que les autres pays ne menaient pas, au départ, la même politique de modération salariale et de tempérance de leur demande interne.

Pour en revenir à votre question, j’ai repris une expression inventée par des anglo-saxons qui expliquaient que l’Allemagne se comportait en « hégémon réticent » au sein de la zone euro. Elle est  hégémonique sur le plan économique, mais ne peut pas ou ne veut pas en assumer le corollaire, la responsabilité politique de garantir la pérennité de cette zone. Elle devrait par exemple relancer la demande intérieure chez elle pour tirer vers le haut les exportations du sud, ou accepter que la BCE fasse marcher la planche à billet pour faire remonter 1384424252_gd2_zooml’inflation et redonner de l’air aux pays du sud très endettés. Mais elle ne le fait pas et n’est pas prête à payer pour les autres, ce qu’on peut comprendre d’ailleurs, mais il faut alors en tirer les conclusions et arrêter de rêver à une autre Europe ou à un fédéralisme européen. Pour finir, j’ajouterais quand même que la politique menée par l’Allemagne est surtout conforme aux intérêts du patronat allemand plus qu’à ceux de la population, qui s’est énormément précarisée depuis les réformes des années 2000.

Nico : A l’ opposé de l’Allemagne, il y a l’Europe du sud qui vit une situation dramatique que vous décrivez dans votre livre, notamment en Grèce. Vous ne voyez aucun espoir de rebond pour ces pays ?

La Grèce vit clairement une situation dramatique, elle a perdu 25% de son PIB en 5 ans, le taux de chômage atteint presque 60% chez les jeunes, son industrie est dévastée, et ce qu’on lit sur le plan sanitaire est effrayant : les gens ne soignent plus, le taux de suicide explose, de même que les décès de la grippe cet hiver, on assiste vraiment à une tiers-mondisation de ce pays sous l’impact des cures d’austérité à répétition infligées par la Troïka. En Espagne, au Portugal, lagrece-fevrie situation est très grave aussi, avec un chômage de masse, une perte de PIB très importante, un endettement public et privé très élevé.

Certains médias s’extasient sur quelques chiffres récents plus positifs, mais je ne crois pas du tout au rebond annoncé pour ces économies. Quand on a 30% de chômeurs, il faudrait une croissance extraordinaire pour remettre les gens au travail. Mais quand l’industrie a été décimée, que la main d’œuvre qualifiée commence à émigrer en masse, on ne peut pas imaginer reconstruire une économie avant une génération au moins.

Nico : Vous êtes au final pessimiste sur la suite de l’aventure européenne. Pour vous un fossé se creuse entre les pays de l’UE, sur le plan économique mais aussi au niveau des peuples, avec une montée des tensions et des extrêmes droites.

C’est vrai que je suis assez pessimiste, en tout cas si rien n’est fait pour stopper les tendances actuelles. L’Europe a voulu se faire sans les peuples, et elle en paie le prix aujourd’hui puisqu’il y a une vraie défiance des peuples envers la construction européenne, un vrai rejet, qui se voit dans la montée de l’abstention lors des scrutins européens, mais aussi par le renouveau des mouvements séparatistes et nationalistes. Les peuples redonnent de la voie et commencent à se dresser les uns contre les autres, comme on l’a vu en 2011 quand les Allemands traitaient les Grecs de fainéants, et étaient dans le même tempseurope qualifiés de nazis. La paix continentale, argument ultime des européistes quand il n’en reste aucun autre en stock, est en train de se fissurer, et ce n’est pas un Prix Nobel de la Paix octroyé à l’UE qui y changera quoi que ce soit. Pour l’instant, les populations du sud de l’Europe acceptent encore de subir l’Europe, l’austérité, mais c’est un non-choix, c’est parce qu’elles ne sont pas encore convaincues que des alternatives sont réellement possibles.

Mais je suis un peu plus optimiste sur le cas français. Un journaliste anglais a récemment décrit la France comme le chaudron des idées eurosceptiques en Europe, et c’est vrai que _oui_non_referendumle débat, que des alternatives jusqu’ici taboues refont surface. Peut-être que l’on va se réveiller avant les pays du sud parce qu’on a été quand même un peu moins amoché par la crise, et qu’après avoir encaissé le choc, on commence à réagir, on se remet à réfléchir. Il y a une autre raison propre à la France, c’est le traumatisme du référendum de 2005. La France est une nation très politique, et ce qui s’est passé avec cette confiscation du Non est quelque chose de très grave, qui est restée sous le tapis pendant 10 ans mais dont on reparle de plus en plus. Cela a eu un effet y compris sur des gens qui ont voté Oui, mais qui ont été choqué que la démocratie puisse être ainsi bafouée. Je crois qu’on n’a pas mesuré l’ampleur d’un tel traumatisme dans un pays de tradition démocratique si ancienne. Donc je sens que ça évolue, les voix critiques sont de plus en plus nombreuses.

Nico : C’est vrai que le débat sur des alternatives comme la sortie de l’euro commence à se faire une place dans les médias, mais l’opinion reste majoritairement opposée à ce genre d’options. Est-ce que cela peut évoluer selon vous ?

Les citoyens ont spontanément peur de ce genre d’alternatives assez radicales, qu’on leur présente toujours comme une catastrophe ou même l’apocalypse. On cite toujours l’exemple du parti de gauche Syriza en Grèce qui n’est pas favorable à la sortie de l’euro. C’est vrai, mais c’est normal parce qu’il s’agirait là d’un événement majeur, avec des conséquences lourdes, des difficultés sans doute pendant une certaine période, et dans un pays déjà si éprouvé par l’austérité, on peut comprendre qu’on n’ait pas envie de s’en rajouter encore une louche. Le chemin est plus difficile à faire pour eux, mais on voit dans des sondages que lesPorque opinions évoluent en Italie par exemple, et au Portugal l’an dernier un livre sur la sortie de l’euro a été le best-seller de l’année. Je pense que les gens sont de toute façon en recherche d’alternatives et que si le débat devient moins tabou, les opinons évolueront comme elles ont évolué pendant la campagne du référendum de 2005.

Nico : Les élections approchent, comment les grands partis de gauche et de droite évoluent sur ces sujets ?

Au sein du PS, certains sont très critiques sur le sujet européen mais ils se font discrets. Le parti dans son ensemble est tellement engagé dans cette aventure européenne depuis 30 ans qu’il est vraiment difficile pour eux de faire la bascule intellectuelle. Le FDG bouge pas mal sur ces questions d’euro, de souveraineté populaire, mais se cherche encore un peu en hésitant à aller franchement sur des thèmes portés jusqu’à présent par le seul Front National.  A droite, l’attachement traditionnel à la Nation devrait réveiller quelques consciences, mais à part 795043-954141Dupont-Aignan et Laurent Wauquiez qui a eu une révélation récente, ils restent très européistes. Le problème est que droite comme gauche ont été tellement impliqués dans ce projet européen, qu’il est difficile pour eux aujourd’hui de faire leur autocritique et de revenir vers les gens en reconnaissant qu’ils ont eu tort sur toute la ligne, qu’en fait on n’aurait pas dû leur demander autant d’efforts, et qu’on s’est trompé.

Cela dit, je trouve quand même regrettable que les responsables politiques ne cherchent pas à creuser davantage les propositions alternatives, qui peuvent paraitre déraisonnables au premier abord, mais qui ne le sont pas plus que de laisser pourrir la situation ou de croire à un utopique saut fédéral. On aimerait croire à une réorientation possible de l’Europe, mais le processus de désunion est lancé, et le fossé est déjà si grand entre certains pays que ce qui est bon pour les uns ne pourra jamais l’être pour les autres. En même temps, je pense que ces pays sont encore assez liés pour imaginer une autre aventure commune, sur des bases différentes de l’économie et du droit, et dans le respect des souverainetés nationales. Si on refuse de réfléchir à une déconstruction de l’Europe qui préserve l’idée de coopérations entre nations européennes, on laisse un boulevard au Front National, qui est toujours habile pour s’emparer de ce qu’on lui abandonne sans lutter. Mais bon encore une fois, pour conclure, je garde un peu d’optimisme car le débat est en train de se rouvrir en France, même Canal + a parlé la semaine dernière de la sortie de l’euro, c’est quand même un signe !

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