Entretien avec Gaël Giraud (1/3) : origine de la crise et perspectives

Chose promise, chose due, je viens de réaliser un entretien avec l’économiste Gaël Giraud sur la crise européenne et sur ses propositions pour en sortir. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, j’ai mis en fin d’article une vidéo du début de l’entretien dans laquelle il se présente et rappelle notamment son parcours atypique : il a d’abord travaillé sur les marchés de dérivés de crédit, avant de tout quitter pour devenir jésuite et chercheur en économie. Il se définit lui-même comme économiste critique et engagé, révolté par la situation actuelle en Europe et les politiques antisociales mises en œuvre dans certains pays, politiques qu’il juge par ailleurs totalement inefficaces. Pour faire une comparaison rapide avec d’autres économistes que j’apprécie et dont je parle régulièrement sur ce blog, ses idées présentent des similitudes avec celles de Frédéric Lordon sur la critique de la finance dérégulée, et celles de Sapir-Todd-Murer sur la démondialisation et les défauts structurels de la zone euro. Il travaille beaucoup également sur les questions de création monétaire, et estime notamment que la monnaie (crédit et liquidités) est un bien commun vital pour nos sociétés, dont la gestion ne doit pas être totalement privatisée comme c’est le cas aujourd’hui.

Au final, il s’attaque comme d’autres hétérodoxes au cadre structurel qui contraint nos politiques économiques et empêche toute vraie alternative, et que Lordon avait défini ainsi : le libre-échange, la politique monétaire européenne et la finance dérégulée. C’est sans doute pour cette raison qu’on le voit trop peu dans les médias traditionnels…Il agrandit même le cadre d’un dernier volet, qui me semble fondamental : la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales et énergétiques. Ceci le conduit à penser qu’il ne faut pas attendre notre salut d’un retour de la croissance et d’un remake des 30 Glorieuses. Il est proche en cela d’économistes comme Alain Grandjean et Jean Gadrey. Bref, j’étais  ravi de pouvoir discuter pour la première fois avec lui, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Illusion financière, que je recommande par ailleurs. Dans cette première partie de l’entretien, Gaël Giraud fait le point sur la situation en Europe, en rappelant comment on en est arrivé là et quelles sont les perspectives pour 2013 et les prochaines années, si les politiques actuelles sont poursuivies.

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Comme cette vidéo est quand même assez longue, j’en résume les principaux thèmes avec le minutage ci-dessous, pour ceux qui voudraient regarder seulement certains passages…mais je recommande de la visionner en entier bien sûr, car Gaël Giraud est particulièrement clair et pédagogique dans ses explications.

 Acte 1 : Comment en est-on arrivé là ? (durée : 8 mn)

 Si la situation ne cesse de se dégrader en Europe, malgré les politiques mises en oeuvre de baisse du coût du travail et de réduction des dépenses publiques, c’est que, selon Gaël Giraud, le remède prescrit est basé sur un mauvais diagnostic. Pour lui, les deux raisons principales de nos difficultés sont les défauts structurels de la zone euro et l’impact de la crise financière et bancaire de 2008 sur les finances publiques européennes.

– Défauts structurels de la zone euro (0 à 1 mn)

Il reprend ici l’analyse dont j’avais parlé sur le blog en juin selon laquelle une monnaie unique entre pays structurellement différents ne peut fonctionner sans transferts budgétaires importants, surtout en cas de choc comme celui de 2008. Il revient également sur la responsabilité du dumping salarial mené par l’Allemagne depuis 2000 dans les déséquilibres actuels de la zone euro.

Impact de la crise financière et bancaire de 2007 sur les finances publiques (1mn à 4mn)

Pour Gaël Giraud, face au rouleau compresseur médiatique qui parle sans cesse de « crise des dettes publiques », il est important de prendre le temps de rappeler l’origine de l’explosion de ces dettes, et la part de responsabilité énorme, selon lui de la finance dérégulée. Il détaille les cas de l’Irlande et l’Espagne, dont les dettes sont passées de 20% et 40% en 2007, époque à laquelle ces pays étaient considérés comme les élèves modèles, à 100% et 80% aujourd’hui.

– Cas de la France (4mn à 5mn10)

La crise de 2008 a joué un rôle dans l’augmentation de la dette publique française, à travers les plans de relance notamment. Mais plus largement, Gaël Giraud rappelle le rôle essentiel des baisses d’impôt consenties par les gouvernements de gauche puis de droite, depuis début 2000. Il réfute donc la thèse de la dérive incontrôlée des dépenses publiques, si puissante médiatiquement, comme cause principale de notre dette importante.

–  Cas de la Grèce (5mn10 à 7mn50)

Enfin, Giraud revient sur l’origine de la dette grecque en remontant à l’entrée de la Grèce dans l’euro en 2001, au trucage de sa dette avec la complicité des Etats européens, notamment France et Allemagne qui ont trouvé intérêt à cette entrée. Les prêts faits à la Grèce dans la foulée de l’euro ont permis en effet à Siemens et à d’autres grands groupes, notamment d’armement, d’exporter énormément vers ce pays. Selon Giraud, personne n’était dupe du fait que la Grèce ne pourrait rembourser tous ces prêts, mais les prêteurs avaient l’assurance qu’en cas de soucis, les contribuables européens seraient mis à contribution pour rembourser…on est en plein dedans depuis 2 ans…

Acte 2 : Sur quoi peuvent déboucher les solutions mises en œuvre actuellement ? (durée : 12 mn)

– Deux scénarios possibles : la trappe déflationniste japonaise ou le rebond (7mn50 à 15mn)

Pour Giraud, les politiques menées actuellement, et basées principalement sur la rigueur et la baisse du coût du travail mènent l’Europe dans le mur, et une explosion sociale violente n’est pas à exclure. D’après lui, les dirigeants européens et la Troïka ont sans doute intégré que l’Europe ne va pas s’en sortir avant des années, si jamais elle s’en sort, mais espèrent seulement éviter cette révolte violente.

Une première possibilité qu’ils envisagent selon lui est que l’Europe prenne le même chemin que le Japon depuis le krach immobilier des années 90. Depuis cette époque en effet, le Japon a sombré dans une lente agonie, que Giraud appelle trappe déflationniste, dont il n’arrive pas à sortir. La seule chose qui permet au Japon de ne pas sombrer complètement est la politique de sa Banque centrale qui déverse des milliards de liquidités depuis des années à taux quasi nul, et permet à l’Etat de s’endetter à moindre coût…une fuite en avant donc, et une économie réelle atone.

L’autre option sur laquelle misent nos brillants dirigeants est la théorie du rebond : après cette cure d’austérité et 5 à10 ans de récession, les pays du Sud vont toucher le fond puis rebondir, avec des salaires beaucoup plus bas qui leur permettront d’être à nouveau compétitifs. Giraud explique ici pourquoi il ne croit absolument pas à cet hypothétique rebond, notamment parce que c’est toute une génération que l’on va ainsi sacrifier, et sur laquelle il sera difficile de s’appuyer ensuite pour repartir.

– Compétitivité et retour de la croissance, la solution pour la France ? (15mn à 20 mn)

Giraud revient ensuite sur le rapport Gallois et les mesures prises par le gouvernement pour booster la compétitivité de nos entreprises, en expliquant pourquoi il ne croît pas une seconde à leur efficacité.

Plus fondamentalement, cette stratégie de compétitivité pour retrouver la confiance puis la croissance est vouée à l’échec selon lui parce que la croissance ne reviendra pas, et ce pour des raisons beaucoup plus profondes liées aux contraintes à venir sur l’approvisionnement en énergie.
C’est un passage très intéressant de l’entretien, et une thèse discutable bien sûr, mais qui pourrait expliquer la baisse tendancielle de la croissance que l’on observe depuis trente ans dans les pays occidentaux, notamment en France. Pour Giraud, il faut en tout cas se préparer à vivre avec au mieux 1% de croissance annuelle, ce qui change pas mal la donne.

Acte 3 : Perspectives pour 2013, sortie ou non de l’euro pour la Grèce ? (durée : 5 mn)

Gaêl Giraud ne veut pas trop s’avancer mais le plus probable selon lui reste malgré tout un nouveau défaut grec et à plus ou moins long terme une sortie de la Grèce de l’euro…peut-être pas avant l’échéance électorale de Merkel en septembre 2013. En même temps, les difficultés des dirigeants européens cette semaine à se mettre d’accord sur la Grèce montrent qu’une accélération est possible.

Pour lui, cet abandon de l’euro et un défaut sur la dette serait d’ailleurs tout sauf un cataclysme pour la Grèce, au contraire. Le secteur financier privé européen de son côté pourrait sans doute encaisser ce défaut, grâce à la restructuration de début 2012. Ce serait principalement la BCE qui encaisserait les pertes, et se poserait alors la question de sa recapitalisation, soit par les contribuables européens comme prévu par les Traités, soit par création monétaire. Dans les deux cas, ça pose bien entendu un certain nombre de questions qu’il aborde en fin de vidéo.

La suite de l’entretien très bientôt avec notamment ses propositions concernant la régulation bancaire et la transition écologique, pour ne pas en rester à ce constat lucide et donc pessimiste sur la situation européenne et ses perspectives.

Bonus : Une courte présentation de Gaël Giraud : son parcours, ses thèmes de recherche, son positionnement d’économiste engagé, son lien avec d’autres économistes critiques et son avis sur sa présence très limitée dans les grands médias.

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7 responses to “Entretien avec Gaël Giraud (1/3) : origine de la crise et perspectives

  1. Interview très intéressante.
    On attend avec impatience la 2ème partie.
    Merci Nico pour l’énorme travail que vous fournissez en animant ce blog avec des analyses toujours pertinentes et argumentées.

  2. J’avais essayé de lire son bouquin sur la théorie des jeux (Flammarion). Je n’avais rien compris, mais ça avait l’air intéressant. Si tu peux m’en faire un résumé un jour comme tu viens de faire là, je suis preneur.

  3. Merci pour cette interview.
    Une petite critique d’ordre technique :
    Le micro n’était-il pas un peu loin de l’interviewé ?
    Le son est beaucoup plus fort et net quand l’intervieweur parle…

  4. Ce n’est pas si grave pour les investisseurs internationaux n’ont plus l’euro dans leurs portefeuilles monétaires pour compenser la discrédit potentiel du dollar! Ils auront à la place comme avant l’euro le Deutsch-mark et le Franc suisse entre autres. Déjà la part de l’euro baisse dans de nombreuses réserves de change, il sera remplacé et les peuples ne seront plus torturés économiquement et socialement pour sauver un système vicié et vicieux nommé euro.

  5. A quand la 2ème partie

  6. Très intéssante et claire cette analyse de la situation économique européenne et française.
    « ce sont toujours les mêmes économistes -payés par les banques- que l’on voit sur les plateaux télévisés »; il le dit lui-même et c’est bien ça le problème, car le débat ne peut pas être réellement objectif ni permettre d’ouvrir la voie à d’autres solutions.
    Mais il ne faut pas désespérer…