Entretien avec Gaël Giraud (2/3) : la nécessaire réglementation financière et bancaire

Dans cette deuxième partie de l’entretien avec l’économiste Gaël Giraud, nous abordons les marchés et le secteur bancaire, l’un de ses sujets de prédilection et un thème central de son dernier livre, Illusion Financière. Pour ne pas en rester à la critique du système actuel, même si la sienne est précise et pertinente me semble t-il, nous avons discuté de propositions de réglementation, aussi bien celles qu’il défend pour remettre la finance au service de l’économie, que celles qui ont timidement été lancées depuis la crise…et sont en train d’être détricotées et rendues inoffensives sous la pression du lobby bancaire notamment. Nous évoquons notamment la mesure phare du programme de Hollande concernant la séparation des banques de dépôt et d’investissement qui va, selon lui, être complètement dénaturée au final, même si dans les semaines qui viennent le gouvernement va bien évidemment claironner l’inverse. Après le TSCG non renégocié, la TVA augmentée, les cadeaux aux pigeons puis les 20 Md au MEDEF, une nouvelle désillusion en vue pour ceux (naïfs ?) qui pensaient voter pour un gouvernement de gauche…

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Voilà donc le résumé avec le minutage :

Acte 1 : La prise en otage des Etats par le secteur bancaire se poursuit

Le phénomène de double noyade (0 à 2mn50)

Gaël Giraud explique ici que les Etats et les grandes banques européennes sont condamnés à se sauver ensemble ou à mourir ensemble. Il parle de double noyade dans le sens où les sauveteurs initiaux des banques, les Etats, courent désormais le risque de se noyer avec elles du fait de l’explosion de leurs dettes publiques. Le lien entre sauveteur et noyé est même à double sens, puisque de leurs côtés certaines grandes banques ont vendu des contrats d’assurance sur la dette publique de leur pays, les fameux CDS.  Si le pays en question fait défaut sur une partie de la dette, elles devront encaisser les pertes liées à ces CDS, à des hauteurs spectaculaires, mettant leur survie en péril…et obligeant les Etats à intervenir à nouveau pour les recapitaliser.

Giraud parle même de triple noyade puisque c’est la BCE qui devrait alors intervenir pour sauver les banques, en risquant de prendre des pertes dépassant ses fonds propres. Bref, on ne voit plus trop qui sauve qui dans cette histoire, et si un pays ou une grande banque venait à couler, par effet domino, le risque d’un effondrement complet serait  plus que jamais présent. Cela explique sans doute l’acharnement sans fin sur le remboursement de la dette grecque, qui se poursuit ces jours-ci, alors que tout le monde sait qu’il est impossible et qu’il faudra envisager un vrai défaut à un moment ou un autre.

Le mensonge structurel (2mn50 à 5mn50)

Les banques sont très endettées et en grande difficulté, mais il est impossible d’avoir un vrai débat public sur le sujet en raison de ce que Gaël Giraud nomme le mensonge structurel. Classiquement, une banque ne peut pas dire publiquement qu’elle va très mal, sous peine de provoquer une ruée des déposants qui provoquerait sa faillite. Mais désormais, compte-tenu du gigantisme de certaines banques et des relations croisées avec les Etats, ces derniers non plus ne peuvent pas évoquer les difficultés en question sous peine d’accentuer les difficultés de ces banques et de se noyer avec elles. C’est la même chose avec les marchés et les agences de notation concernant les dettes publiques, toute annonce d’éventualité d’un défaut provoquerait une explosion des taux, et possiblement le défaut en question…les fameuses prophéties auto-réalisatrices. Pour Giraud, s’il est assez normal que les banques mentent dans leurs déclarations publiques, ce qui anormal est qu’on les croît, et notamment que les autorités de régulation financières soient complices de ces mensonges, comme cela a été le cas dans le scandale du LIBOR.

La prise en otage se poursuit (5mn50 à 8mn20)

Au final, comme je l’évoquais en intro, la prise en otage des Etats par le secteur bancaire se poursuit aujourd’hui, à 3 niveaux selon Gaël Giraud :

–  le mensonge structurel dont on vient de parler, qui fait que l’Etat ne peut révéler à son opinion publique l’état de gravité du système bancaire ;

–  le chantage des grandes banques qui menacent les Etats et les Banques centrales en leur disant que si on leur impose de nouvelles règles contraignantes, leur situation déjà précaire va se dégrader, et les Etats seront entrainés dans leur chute ;

le fait que le système bancaire tienne les pouvoirs politiques dans sa main, du fait des liens étroits existant en France par exemple mais ce n’est pas un cas isolé, entre hauts fonctionnaires du Trésor et grands dirigeants de banques. Pour Giraud, si la haute fonction publique persiste à confondre intérêt général et intérêts privés, la totalité du pays est pris en otage.

Acte 2 : Comment sortir de cette situation ? Discussion autour de la réglementation financière et bancaire

Quelques timides avancées en terme de régulation, mais en cours de détricotage (8mn20 à 9mn30)

Gaël Giraud rappelle  en préambule qu’il croit encore en la politique, et en la possibilité de faire voter de nouvelles règles concernant les marchés financiers ou les banques, au niveau français ou européen. Selon lui, il y a eu quelques avancées en ce sens depuis la crise, notamment au niveau européen parmi lesquelles il mentionne bien sûr les accords de Bâle 3 sur les règles prudentielles, ou certaines avancées sur la réglementation des CDS, la titrisation ou sur les chambres de compensation. Mais dans le même temps, il explique aussi que sous la pression des lobbys bancaires et financiers, les accords de Bâle 3 par exemple ne seront sans doute pas appliqués fin 2012 comme prévu, d’autant plus que les banques américaines refusent de le faire. Voir cet article d’Anne-Sophie Jacques pour plus d’informations : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=14728

La nécessaire séparation bancaire…nouvelle promesse trahie par Hollande ? (9mn30 à 15mn35)

C’est la même chose pour la grande promesse de Hollande concernant la séparation des activités bancaire de dépôt et d’investissement. L’idée est d’éviter que, du fait de la nécessité de préserver les dépôts, les Etats soient obligés de sauver les banques qui auraient perdu des milliards sur les marchés. L’autre objectif est d’éviter que des banques s’étant lourdement endettés en jouant sur les marchés, réduisent leurs prêts à l’économie réelle, contribuant ainsi à transformer une crise financière en crise économique. Historiquement, la grande loi concernant la séparation a été le Glass Steagal Act de 1933, abrogé par Clinton en 1999.

Giraud explique en quoi cette mesure lui parait indispensable, et réfute l’argument principal opposé par les banques, à savoir que cela va les priver des liquidités procurées par les marchés. Pour lui, les marchés ne fournissent pas de liquidités au moment même où on en a le plus besoin, pendant un krach, car à ce moment là plus personne ne veut prendre le risque de prêter et de perdre de l’argent. Seule l’intervention des Banques centrales évite alors la paralysie, et les marchés sont donc l’équivalent d’un parapluie pour beau temps.

Concernant la France, d’après lui, sous l’impulsion notamment de la BNP et de la Société Générale, le projet ambitieux de séparation va aboutir à un simulacre de réforme. Les règles de séparation des métiers s’appliqueront au sein même des banques, avec une soi-disant muraille de Chine entre activités de dépôt et d’investissement, qui sera très facilement contournable. A suivre dans les prochains jours, puisque la discussion en Conseil des Ministres doit avoir lieu le 19 décembre. Quelques articles du Net ont déjà alerté sur le détricotage en vue de cette réforme, notamment ici sur Arrêt sur Images et là sur Mediapart.

Gaël Giraud fait au passage une petite parenthèse (12mn35) sur la question du coût pour le contribuable français de l’intervention de l’Etat pour sauver le système bancaire, en réfutant l’affirmation des grands dirigeants selon laquelle ce coût aurait été nul. Il prend l’exemple de Dexia, loin d’être réglé (voir ici sur le blog Le Yéti), et de la Société Générale qui a couté plus de 10 milliards d’euros au contribuable…mais au contribuable américain.

Pour conclure sur ce sujet, Giraud revient sur un point (13mn50) que j’avais trouvé très intéressant dans son livre, à savoir que le fait de bénéficier de la garantie d’intervention de l’Etat génère une rente pour les banques d’investissement adossées à des banques de dépôt, car elles obtiennent de bien meilleures conditions de refinancement que les banques d’investissement pures. Cette rente a été estimée par des économistes anglais entre 5 et 20 Milliards par an, ce qui est colossal. Giraud rappelle qu’une taxe sur le risque systémique a été mise en place après la crise pour prélever une partie de cette rente et constituer un fonds permettant d’intervenir en cas de grosses difficultés d’une banque, pour limiter l’intervention de l’Etat. Mais cette taxe ne représente qu’un prélèvement d’une centaine de millions par an, soit 10 fois moins environ que la rente en question. Gaêl Giraud se prononce donc pour un fort relèvement de cette taxe.

Réglementation des marchés financiers, on est loin du compte (15mn35 à 18mn30)

Pour finir, à propos de la réglementation des marchés financiers, Gaël Giraud rappelle ici que l’un des principes de base des mesures à prendre est qu’elles doivent être contracycliques. L’objectif doit être de stopper ou freiner fortement l’endettement dans une phase où les marchés sont à la hausse, en pleine bulle, et de le faciliter à l’inverse dans une phase baissière. Des éléments en ce sens (le « coussin contracyclique ») ont été prévus dans les accords de Bâle III, mais restent très insuffisants selon lui.

Il estime aussi que le rôle de la BCE doit évoluer parce qu’à ce jour elle pilote ses taux d’intérêt directeurs en se basant sur l’économie réelle pour freiner l’inflation du prix des biens de consommation, mais ce faisant, elle laisse couramment se développer des bulles sur les actifs financiers et immobiliers. Pour Giraud, il est nécessaire d’imaginer des taux différenciés, selon l’usage que font les banques de l’argent prêté, prêts aux particuliers et aux entreprises ou spéculation. Dans ce dernier cas, les taux devraient être très élevés.

Il évoque enfin d’autres mesures de régulation qui ont été esquissées depuis la crise, comme le renforcement du rôle des chambres de compensation pour l’ensemble des produits dérivés, ou l’interdiction du trading haute fréquence. Là encore, ce sont des mesures qu’il juge indispensables mais qui sont pour l’instant très insuffisantes, si tant est qu’elles soient finalement mises en œuvre.

Conclusion (18mn30 à 20mn20)

Dès le début de la crise en 2008, j’avais été marqué par une déclaration de Frédéric Lordon qui parlait de prise en otage des pouvoirs publics et de la société au sens large, par la finance et les banques, qu’il fallait sauver malgré leurs turpitudes. J’en cite un extrait : « C’est extrêmement pénible à admettre mais pourtant c’est ainsi : le risque systémique est un piège qui se referme de manière implacable sur les pouvoirs publics et la société. C’est une prise d’otage absolument irrésistible. Pourquoi ? Parce que si on ne la sauve pas, la finance, par sa ruine même, est en position d’infliger des dommages incalculables à la société.(…) Mais non, en aucun cas ce sauvetage ne saurait être inconditionnel et dépourvu de contrepartie. Or qu’est-ce que pourrait être cette « contrepartie » ? Ce ne peut être qu’un plan de drastique refonte des structures de la finance pour que ceci n’arrive plus.»

Quatre ans plus tard, Gaël Giraud explique très clairement en conclusion (pas franchement réjouissante…) de cette partie de notre entretien que cette prise en otage se poursuit, et que, contrairement à ce que réclamait Lordon à l’époque, aucune mesure d’ampleur significative n’a été prise pour en sortir et éviter qu’un prochain krach n’advienne. Au contraire, le risque systémique est encore plus grand aujourd’hui.

Nota bene :

Je me suis rendu compte en réécoutant cette partie de l’entretien, que nous n’avions pas eu le temps de rentrer autant que je le souhaitais au départ dans le détail des propositions de réformes financières de Gaël Giraud. Cela dit, il faudrait en parler des heures et ça peut vite devenir très technique, donc je ne suis pas sûr qu’une interview vidéo soit le média le plus adapté pour cela. Je renvoie donc ceux qui veulent en savoir plus à la lecture de ses deux derniers livres, « Illusion Financière » et « 20 propositions pour réformer le capitalisme ». Je trouve d’ailleurs qu’un certain nombre de ses propositions rejoignent celles de Frédéric Lordon, résumées par exemple dans cet article, notamment sur la déleviérisation, la détritisation, le rôle de la BCE, la séparation des activités bancaires, etc…

Il est quand même dramatique pour l’électeur de gauche que je suis, de voir que 4 ans après une crise financière monumentale, un gouvernement de gauche consulte le patron de la BNP sur les questions de réglementation bancaire plutôt que des gens comme Giraud, Lordon ou d’autres, qui ont étudié de près les mécanismes à l’œuvre dans les crises et ont une batterie de réformes précises à proposer. Je dis ça, mais bien entendu je ne me sens pas trahi puisque je n’ai jamais imaginé que Hollande pourrait faire cela, malgré ses grandes déclarations du Bourget contre son principal ennemi, la finance. D’autant plus que le PS a joué un grand rôle dans les années 80 dans le processus de déréglementation financière, comme le rappelle très bien Olivier Berruyer dans cet article. Le PS et la finance, c’est donc une longue histoire.

Dernière partie de l’entretien dans les prochains jours, où il sera question de transition écologique et de financement par création monétaire.

2 responses to “Entretien avec Gaël Giraud (2/3) : la nécessaire réglementation financière et bancaire

  1. Bonjour,

    Je reprend la citation « la monnaie (crédit et liquidités) est un bien commun vital pour nos sociétés » (partie1).
    Je suis bien d’accord, mais le problème c’est que cette monnaie est devenue, en un peu plus de 200 ans d’histoire économique moderne, un enjeu majeur de captation par les sociétés financières, leurs dirigeants et leurs actionnaires.

    Que dire de plus lorsque l’on estime à 18 000 milliards de $, au bas mot, les sommes qui dorment sur des comptes offshore et qui échappent à l’impôt à vocation redistributrice ?

    La seule solution sera de confisquer tout simplement ce pouvoir exorbitant qu’ont obtenu les détenteurs de capitaux.

    L’inéluctable effondrement monétaire mondial qui s’annonce sera l’avènement de ce paradigme.
    Cet effondrement sera facilité par la virtualité des valeurs mobilières (les titres de propriété papier n’existant plus) et scripturale de la monnaie électronique.

    Les propos et les solutions de Gaël Giraud sont tenus dans un contexte économique figé, celui dans lequel nous évoluons.
    Personnellement je pense que le changement réel ne pourra se réaliser que lorsque nous ferons fi de toutes les incohérences liées à l’usage même de cette monnaie-dette privée. Il n’y a aucun espoir d’adaptation du système aux nouveaux enjeux sociétaux, politiques, énergétiques et environnementaux à venir qui rendent la satisfaction des besoins alimentaires planétaires aléatoires.

    Nous devons imaginer une monnaie qui se doit de n’avoir pour seule contrepartie que des biens, des services et du travail. Ce retour aux fondamentaux de la création monétaire est vital car la monnaie doit rester un moyen d’échange. N’en profitons pas pour commettre à nouveau l’erreur d’adosser cette nouvelle monnaie à une relique de près de 5 000 ans tel l’or car il serait grand temps de faire évoluer ces concepts économiques spoliateurs.

    Ceci ne pourra se faire que par l’interdiction totale de toute rémunération sur la détention de capitaux privés. Rappelons-nous qu’au moyen-âge l’usurier était condamné à mort.

    Je m’explique : pourquoi la détention (statique) d’un capital monétaire à vocation de moyen d’échange (animé) devrait-elle permettre de générer de nouveaux capitaux ? Le fait de détenir des capitaux indique précisément que les besoins personnels de l’agent économique sont déjà satisfaits.
    Selon deux études, l’une américaine et l’une française, les individus se considèrent comme riches lorsqu’ils évoluent dans la tranche de revenus de 4 700 à 5 200 $ mensuels pour les uns et 6 000 à 6 300 € pour les autres. La raison est évidente si l’on interprète le concept de richesse comme une correspondance entre la détention de biens matériels ou financiers inutiles et la satisfaction de besoins essentiels au bien être individuel.

    La solution ? l’argent doit s’évaporer (intérêts négatifs qui retournent à la banque centrale) tant que celui-ci est détenu à titre privé et qu’il a pour seule vocation l’accumulation de capitaux. Le prêt de capitaux à la seule banque centrale est autorisé, il garantit l’absence de perte en capital dans une limite temporelle contractuelle : par exemple cinq ans maximum.

    L’intérêt de ce concept c’est qu’il faut inciter à la dépense systématique des moyens monétaires, à une circulation monétaire rapide.
    L’accès au crédit se ferait exclusivement en passant par une banque centrale. Les intérêts à payer devant être reversés pour abonder les budgets nationaux, voir supra-nationaux ou fédéraux.

    Une croissance qui abonderait les budgets, que voilà une solution intéressante !

    A comparer aux méthodes mises en place par la catastrophique fédération européenne sans budget (1% du PIB mais c’est beaucoup trop pour une gabegie), sans rêgles fiscales, sociales et politiques communes. Considérez de surcroit une monnaie u(i)nique qui profite exclusivement aux rentiers et vous tenez la preuve que les politiques anti-inflationnistes de la BCE assurent la rente de nos spoliateurs.