Entretien avec Jacques Sapir (1/2) : la crise à Chypre et ses conséquences

Cette semaine, nouvel entretien exclusif pour le blog, avec l’économiste Jacques Sapir que j’ai pu rencontrer cet après-midi pour recueillir son point de vue sur la crise européenne. A vrai dire, cet entretien était programmé depuis quelques semaines, bien avant le déclenchement de la crise chypriote, et j’avais prévu de discuter de façon assez large de la situation dans la zone euro et des 71b5b211c2824457bc94d45f5a7a5ad3alternatives qu’il propose aux politiques actuelles. Nous l’avons fait, et ce sera l’objet de la deuxième partie que je publierai bientôt, mais nous avons d’abord passé un certain temps sur Chypre, ce petit pays dont on se souvenait à peine qu’il était entré dans l’euro en 2008…et qui fait trembler l’Europe depuis 10 jours ! L’occasion était belle en tout cas d’en parler avec Jacques Sapir, car en dehors de ses travaux sur l’euro ou la démondialisation, il est aussi un grand spécialiste de la Russie. Dans cette première partie, il revient donc sur le plan B adopté dimanche, le décortique et en critique certains aspects tout en reconnaissant qu’il est meilleur que le premier qui taxait tous les déposants. Sa grande crainte concerne la fuite de capitaux qui semble avoir eu lieu avant l’adoption de ce plan, par l’intermédiaire de filiales des banques chypriotes, et qui pourraient se traduire par l’impossibilité pour Chypre de récupérer au final les 5.8 milliards prévus. Il évoque aussi les risques de propagation de la crise chypriote à d’autres pays similaires, comme la Slovénie ou Malte, et enfin s’inquiète de la gravité de la crise en Italie.

Nico : Selon vous, la crise qui se déroule depuis 10 jours à Chypre est-elle terminée et doit-on se réjouir au final du deuxième plan qui a été adopté ?

Jacques Sapir : Tout d’abord, il est extrêmement symptomatique qu’un pays dont le PIB ne représente que 0.2% du PIB de la zone euro, ait pu provoquer cette commotion généralisée sur l’ensemble de la zone. Cela veut dire que la zone euro est dans un état d’extrême fragilité et que la crise est très loin d’être terminée.

Le plan qui a été accepté par les autorités chypriotes dans la nuit de dimanche à lundi est certainement un progrès par rapport au premier plan du samedi 16 mars, mais il reste largement problématique. C’est un progrès car ce que l’on appelle les petits déposants, soit la majorité de la population chypriote, va être épargnée par la taxation qui ne s’appliquera qu’au-delà de 100 000 edessin-humour-chypre-4uros. On sait que dans ce plan, il est prévu en fait de fermer une banque, la Cyprus Popular Bank, de transférer les dépôts de moins de 100 000 euros vers la Bank of Cyprus qui sera elle nationalisée, et à ce moment-là d’appliquer une taxe relativement élevée, officiellement 30%, probablement nettement plus, sur les dépôts supérieurs à 100 000 euros issus des deux banques. Il y a bien protection des petits déposants, et c’est donc quelque chose de très positif  par rapport au premier plan. 

Mais le temps qui s’est écoulé entre les deux plans a provoqué des dommages probablement irréversibles dans toute une série de secteurs.

Le premier dommage qui est le plus évident est le dommage dans la confiance bancaire. La confiance bancaire aujourd’hui n’existe plus à Chypre, et elle est gravement en question dans une série de pays du sud de l’Europe.

Le deuxième dommage concerne l’évaluation de l’argent qui reste dans les deux banques de Chypre. Pour reprendre un peu le scénario, les banques ont été fermées la semaine dernière, et la BCE avait mis un blocus monétaire sur Chypre pour éviter la fuite de capitaux. Mais on se rend compte que cette fermeture ne s’appliquait qu’aux banques chypriotes, et ne s’est pas appliquée aux filiales de ces banques, qui peuvent exister à Londres, en Russie ou ailleurs. Ces filiales ont continué leurs opérations, et des schémas financiers extrêmement simples ont permis visiblement de sortir des sommes très importantes. On n’a pas encore de précisions sur les sommes, mais elles sont pour l’instant estimées, d’après mes sources à Londres et en Russie, entre 4 et 8 milliards d’euros. Je reconnais tout à fait que ce sont des estimations qui peuvent être fragiles, et il pourrait s’agir tout aussi bien de 10 comme de 2 milliards d’euros au final. Mais très clairement, des sommes significatives sont sorties de ces banques.

On sait aussi que la BCE, sous la pression de la Russie, a dû autoriser certaines opérations aux banques chypriotes, en particulier celles nécessaires pour que des entreprises puissent continuer à fonctionner, mais on a constaté que les besoins en monnaie exprimés ont été largement plus élevés dans cette période de blocus qu’ils ne l’avaient été dans des périodes de fonctionnement normal des mêmes entreprises.

Il est donc à craindre que lorsque l’on fera les comptes de ce qui reste dans ces deux banques, le compte n’y soit pas. Et que le gouvernement de Chypre soit dans l’impossibilité de trouver les 5.8 milliards d’euros qu’il a prévu de ponctionner sur les dépôts bancaires. A ce moment-là, on repart de zéro, il faudra renégocier un nouveau plan européen, et l’Europe devra certainement remettre de l’argent.

Nico  : Est-ce que le fait que l’on repousse sans arrêt le moment de réouverture des banques à Chypre vous conforte dans cette analyse ?

Sapir : Sur le fait que la crise de confiance risque d’entraîner une panique bancaire à Chypre, et qu’une fuite importante de capitaux a eu lieu,  oui, c’est évident. Par ailleurs, il y a encore un autre aspect de ce plan qui va avoir des répercussions, c’est le fait que l’on traite les comptes des personnes physiques et des personnes morales, autrement dit des particuliers et des entreprises, exactement de la même manière. Cela pose un grave problème parce que la trésorerie des entreprises va être ponctionnée, et d’ores et déjà les entreprises russes qui travaillaient avec les banques chypriotes, ont annoncé qu’elles allaient déposer des poursuites, engager des procédures contre le gouvernement chypriote. Ces procédures peuvent être conduites dans le droit chypriote, dans le droit russe, dans le droit européen ou même international.

Bref, on va au-devant de problèmes juridiques relativement complexes, ce qui montre bien que ce plan n’a rien réglé. Il a surtout abouti à inquiéter d’une manière considérable les populations en Europe et, dernier point, il faut se demander ce qui va se passer plus largement au niveau de la zone euro. Il est très clair selon moi qu’il faut s’attendre à voir des fonds actuellement déposés sur des comptes de la zone euro quitter cette zone, et que par ailleurs, au sein même de la zone euro, va s’amplifier le mécanisme qui voit des déposants ou des entreprises transférer leurs comptes de pays du sud vers des pays qui leur semblent sûrs, à savoir essentiellement l’Allemagne.

Nico : Pour conclure sur Chypre, comment expliquez-vous que depuis 10 jours, une partie de ceux qui se sont toujours opposés à des actions fermes contre les paradis fiscaux et à toute taxation des patrimoines financiers, se soient autant réjouis de l’option retenue par l’Europe. Est-ce dû au fait que les dépôts concernés sont principalement russes ?

Sapir : Il y a beaucoup de bêtises, pour ne pas utiliser un mot plus rude, qui ont été dites sur la question de Chypre et de la Russie depuis 10 jours. Premièrement, le modèle économique de Chypre n’est pas uniquement fondé sur le modèle bancaire. En réalité le premier secteur économique de Chypre, c’est le tourisme.

Deuxième point, sur la présence des Russes. Il est vrai qu’elle est importante, mais plutôt en transactions qu’en comptes. Il faut d’ailleurs dire que les immenses fortunes des oligarques russes ne se trouvent pas à Chypre. Elles se trouvent sur des banques luxembourgeoises, anglaises, aux Iles caïmans, ou même à Monaco, mais pas nécessairement à Chypre. C’était plutôt le haut de la classe moyenne russe qui est frappé dans cette histoire. Quoi qu’il en soit, au global, les dépôts des russes représentent certes à peu près 20 Mds d’euros sur 32-origine-depots-chypreles 90 Mds qu’il y a à Chypre, mais il faut savoir que les dépôts des autres nations, autrement dit des grecs, des libanais, des britanniques, représentent environ 17 Mds. Au passage, quand on dit les russes, c’est un terme inexact, ce sont des représentants de l’ex CEI, des kasakhs, des ouzbeks, etc… La part de ces comptes de la CEI est donc importante mais est très loin d’être la seule d’importance significative au sein des non-nationaux.

Dernier point, Chypre n’est entré dans l’Union européenne qu’en 2004, n’a rejoint la zone euro qu’en 2008, et la présence des ex-soviétiques date des années 90. C’est donc en toute connaissance de cause que l’on a admis Chypre dans l’Union européenne et dans la zone euro. Bien des choses qui ont été dites la semaine dernière relèvent donc au mieux de la pure propagande, au pire de la stupidité la plus crasse de la part de ceux qui les ont prononcés.

Nico : Quel est le risque de propagation du problème bancaire chypriote à des pays voisins, et quels sont les pays les plus susceptibles d’être concernés dans les prochaines semaines ?

Sapir : Il est important de faire la distinction entre un processus de contamination et un processus de contagion.

La contamination fait référence à des causes réelles, ou à des similitudes de situations.  Chypre n’était pas le seul pays de la zone euro à avoir un ratio élevé entre ses activités bancaires et son PIB. C’est le cas de l’Irlande, de Malte, dans une moindre mesure de la Slovénie, et surtout du Luxembourg par rapport 01-banques-zone-euroauquel Chypre fait figure d’amateur. S’il s’agissait de deux clubs de football, on pourrait dire que le Luxembourg joue en première division, et Chypre en division d’honneur. C’est aussi le cas de l’île de Jersey pour le Royaume Uni. Et donc oui, l’inquiétude que les mesures appliquées à Chypre vont faire naître chez les investisseurs, chez les compagnies qui utilisent ces paradis fiscaux similaires, et chez les déposants, risque de s’étendre. Les cas les plus préoccupants sont certainement Malte et la Slovénie, et l’on risque d’avoir ensuite une espèce de chaîne de contamination.

Après se pose la question de la contagion. La contagion, c’est au contraire quelque chose qui est essentiellement psychologique, c’est le fait que les gens se disent que si les chypriotes sont touchés, pourquoi pas eux ? Même s’il n’y a pas de raison objective de penser cela, d’une certaine manière, quand beaucoup de gens pensent la même chose, cela devient une raison objective. Alors là, la contagion peut toucher des pays dans lesquels a déjà été évoqué dans le passé une possible taxation sur les comptes bancaires. Là, il y a deux pays qui sont en première ligne, l’Italie,  puisque la possibilité de taxer les comptes a été évoquée pour réduire la dette, mais aussi l’Espagne, qui connait une crise bancaire extrêmement importante.

La combinaison de ces deux phénomènes va probablement, à relativement court terme, provoquer de nouveaux moments de forte tension dans la zone euro.

Nico : Est-ce que le risque principal concerne l’Italie, compte-tenu de sa taille et de la crise politique qu’elle traverse actuellement ?

Sapir : Si on a déjà une contagion à d’autres pays, comme la Grèce ou l’Espagne, de toutes les manières, ce sera très grave. Mais il est clair que l’Italie, à elle seule, a les moyens de faire couler la zone euro. Il faut rappeler que la dette italienne est équivalente au PIB français, soit plus de 2 000 Mds d’euros. Il faut rappeler qu’elle connait une croissance quasi nulle depuis bientôt 10 ans, à moins de 1% de croissance réelle. Et comme vous l’avez dit, l’Italie n’a plus de gouvernement. On y trouve un système bancaire, certes moins fragile qu’en Espagne, mais qui a des problèmes extrêmement importants se traduisant par une contraction du crédit aux entreprises dans des proportions tout à fait considérables. Tous les éléments d’une crise majeure sont donc réunis, et celle-ci peut survenir soit d’une nouvelle rupture au sein du système bancaire italien, soit plus probablement d’un effondrement de l’économie dû au fait que l’ensemble des PME-PMI, qui jouent un rôle très important dans la dynamique économique de l’Italie, vont entrer en crise à partir du mois de juin en raison de ces restrictions de crédits. Il faudrait, pour éviter cette crise, que les banques italiennes reprennent des opérations de crédit importantes, mais elles ne vont pas le faire, et le gouvernement ne pourra pas se substituer aux banques pour redonner de la liquidité à ces entreprises. Donc au final, environ 25 à 30% de ces PME, selon des calculs récents d’économistes italiens, risquent de mourir tout simplement par manque de liquidités. Et encore une fois, si l’Italie s’effondre, la zone euro s’effondre dans la foulée.

Fin de la première partie de l’entretien. La suite très bientôt avec un point plus général sur la zone euro et la question de la monnaie unique.

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