Intermède : discours de Séguin en 92 sur l’Europe, l’euro, la souveraineté

Petite parenthèse dans cette série sur l’euro, qui fait suite à l’article sur le référendum de Maastricht, dans lequel j’évoquais le discours tenu le 5 mai 1992 à l’Assemblée Nationale par Philippe Séguin. Ce discours dure deux heures et mérite vraiment d’être lu en entier (ici), mais pour le rendre plus accessible, j’en cite ci-dessous de larges extraits, que je me suis permis d’organiser en grandes parties sur la souveraineté, la démocratie, la monnaie unique et enfin l’Europe alternative envisagée par Séguin. Il me semble en effet qu’au moment où, après avoir renoncé à notre souveraineté monétaire en 1999, le transfert de souveraineté budgétaire à des technocrates européens ultralibéraux s’organise en catimini (voir ici) sous prétexte de solidarité et de sauvetage de la zone euro, il est absolument nécessaire de réfléchir à la question de la souveraineté des peuples et du niveau auquel elle doit (ou peut) s’exercer. Quand je vois le ministre du Budget Jérôme Cahuzac nous expliquer que «Ce qui est en perspective, dans les discussions que François Hollande a avec Madame Merkel, c’est une solidarité budgétaire en Europe qui suppose que le budget de la France soit d’une certaine manière soumis pour une appréciation à l’ensemble de nos partenaires. Ce n’est pas un abandon de souveraineté. C’est un partage de souveraineté » ça m’inquiète vraiment, et ça fait écho à certaines mises en garde de ce discours qui a pourtant 20 ans. De même, lorsqu’à l’inverse, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe en Allemagne ne cesse de rappeler à l’ordre Angela Merkel, en estimant par exemple que la chancelière n’a pas suffisamment consulté le Parlement sur la configuration du Mécanisme européen de stabilité financière (MES) ou du traité budgétaire européen, cela me paraît défendre une même conception de la démocratie et du rôle des élus que celle évoquée là encore par Séguin. Enfin, j’ai trouvé vraiment visionnaires certaines de ses analyses, sur notamment : l’impossibilité pour la BCE de mener une politique monétaire satisfaisant tous les pays à la fois, le risque de déflation salariale lié au fait de se priver définitivement de la possibilité de dévaluer, le risque de voir le modèle social français disparaître, les non-dits sur la nécessité d’un fédéralisme budgétaire et de transferts massifs entre pays pour permettre une union entre pays si différents, la possibilité alternative de mise en place d’une monnaie commune telle que proposée aujourd’hui par des gens comme Sapir.

Alors, bien sûr, je prends le risque de perdre une partie de mes lecteurs de gauche (majoritaires il faut bien le dire) en faisant un article sur un discours de Séguin…mais j’assume le risque. Pour tenter de garder certains d’entre eux quand même, je conclue l’article par une longue citation de Lordon sur le même thème de la souveraineté des peuples mise à mal par la mondialisation. Il me semble de toute façon que cette question est essentielle, déborde largement le clivage droite-gauche, et ne doit pas surtout pas être abandonnée au FN sous sa forme nationaliste extrémiste.

Je ne connais pas bien le parcours de Séguin, et je dois avouer que je ne l’ai jamais vraiment apprécié même si je préférais à priori sa position de « gaulliste social » attaché dans une certaine mesure à notre modèle social français et méfiant vis à vis du libre-échange généralisé, à celle de la droite néolibérale pure et dure à la Sarko. J’ai lu malgré tout que comme Ministre du Travail en 86-88, il avait mis en œuvre des réformes très libérales, et constaté par ailleurs que la plupart des séguinistes, du type Fillon par exemple, se sont au fur et à mesure des années 90 rangés au libéralisme et à la pensée unique que Séguin pourfendait pourtant avec un talent certain. Finalement, il n’y a peut être plus que Dupont-Aignan aujourd’hui qui reprend une part de cette héritage. Quoi qu’il en soit, cela n’enlève rien à la qualité de ce discours de mai 1992, surtout lorsqu’on le compare aux promesses socialistes de la même époque sur l’euro et l’Europe sociale. Je ferai peut être bientôt un article du même genre sur un discours tout aussi passionnant de Mendès France sur l’Europe, en 1957 cette fois.

Introduction sur l’Europe et la souveraineté

C’est en tout cas avec gravité que je viens inviter cette assemblée à opposer l’exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle que le Gouvernement nous présente comme préalable à la ratification des accords de Maastricht. Mon irrecevabilité se fonde sur le fait que le projet de loi viole, de façon flagrante, le principe en vertu duquel la sou­veraineté nationale est inaliénable et imprescriptible.

Il me faut dire avec beaucoup d’autres, au nom de beaucoup d’autres, qu’il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne. Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été signé et que d’Acte unique en règlements, de règlement en directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne se fait sans les peuples, qu’elle se fait en catimini. Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d’experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise les conséquences.

A la décharge des absents, je reconnais bien volontiers que le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terro­risme intellectuel qui règne aujourd’hui, disqualifie par avance quiconque n’adhère pas à la nouvelle croyance, et l’expose littéralement à l’invec­tive. Qui veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu par les faiseurs d’opinion au mieux pour un contempteur de la modernité, un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste for­cené.

On connaît l’argument: il nous faut faire l’Europe, donc il nous faut concéder une partie de notre souveraineté. Comme si cette relation causale allait de soi! Comme si le respect des souverainetés interdi­sait la coopération, l’ouverture, la solidarité! Comme si les Etats souverains en étaient fatalement réduits à un splendide isolement et condamnés à une politique frileuse de repliement sur soi! C’est oublier que, si cela lui parait nécessaire, un Etat peut souverainement décider de déléguer des compétences ou les exercer en commun avec d’autres. C’est tout autre chose que d’opérer un transfert sans retour pouvant contraindre un Etat à appliquer une politique contraire à ses intérêts et à ses choix.

Je sais bien que l’on veut à tout prix minimiser les enjeux et nous faire croire que nous ne cédons rien d’essentiel en ce qui concerne notre indépendance! Il est de bon ton, aujourd’hui, de disserter à l’infini sur la signification même du concept de souveraineté, de le décomposer en menus morceaux, d’affirmer qu’il admet de multiples exceptions, que la souveraineté monétaire, ce n’est pas du tout la même chose que l’identité collective, laquelle ne courrait aucun risque. Ou encore que l’impôt, la défense, les affaires étrangères, au fond, ne jouent qu’un rôle relatif dans l’exercice de la souve­raineté. La méthode est habile. En présentant chaque abandon parcellaire comme n’étant pas en soi décisif, on peut se permettre d’abandonner un à un les attributs de la souveraineté sans jamais convenir qu’on vise à la détruire dans son ensemble.

Car il s’agit là d’une notion globale, indivisible comme un nombre premier. On est souverain ou on ne l’est pas ! Un peuple souverain n’a de comptes à rendre à personne et n’a, vis-à-vis des autres, que les devoirs et les obligations qu’il choisit librement de s’imposer à lui-même. La souveraineté, cela ne se divise pas ni ne se partage et, bien sûr, cela ne se limite pas. Rappelons-nous d’ailleurs, pour avoir un exemple plus récent de ce que vous appelez de vos vœux, ce que put signifier pendant « le printemps de Prague » la doctrine de la souveraineté limitée, tant il est vrai que la « souveraineté divisée », « la souveraineté partagée », « la souveraineté limitée» sont autant d’expressions pour signifier qu’il n’y a plus du tout de souveraineté !

La nation, la démocratie et l’ouverture aux autres

La démocratie elle-même est impensable sans la nation. On ne saurait mieux souligner que pour qu’il y ait une démocratie il faut qu’existe un sentiment d’appartenance communautaire suffi­samment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité! Et la nation c’est précisément ce par quoi ce sentiment existe. Or la nation cela ne s’invente ni ne se décrète pas plus que la souveraineté.

C’est l’une des idées reçues du moment : les nations seraient inévitablement condamnées au déclin par le progrès de la civilisation matérielle. Leur souveraineté serait incompatible avec le renforcement inéluctable des interdépendances écono­miques et techniques. Suffirait-il de constituer un grand ensemble intégré pour brusquement et sûrement accroître ces performances? On en douterait au spectacle de grands ensembles existants qui péri­clitent ou se divisent. La mise en commun des faiblesses et des défaillances de chacun n’a jamais amélioré les performances de tous.

Si l’argument de la taille ne convainc pas, on tient en réserve l’une de ses variantes : elle consiste à condamner la tentation de l’autarcie. L’autarcie est-elle la plus sûre façon de ruiner l’économie, d’étouffer l’initiative, d’appauvrir la culture? Certes oui, mais qui dit le contraire? Qui parle de replier le pays sur lui-même? Qui parle de renoncer à la liberté des échanges ? Qui donc ici prône l’exclusion, la fermeture aux autres? Personne! En tout cas pas moi!

Mais en quoi donc le rejet de l’autarcie a-t-il quelque chose à voir avec la prétendue nécessité d’une Europe fédérale? La réponse est simple: cela n’a rien à voir! Il y a des siècles que les échanges internationaux se déve­loppent et depuis 1945 ils ont enregistré une formidable pro­gression, contribuant à la prospérité et à l’accroissement des niveaux de vie. A-t-on eu besoin pour cela de réduire le nombre des nations? Leurs frontières politiques ont-elle fait obstacle à cette évolution? Les particularismes nationaux ont-ils compromis l’allocation des ressources, freiné l’innova­tion, ralenti la croissance?

La réalité, c’est que, le plus souvent, les empires sont nés avant les nations et non après elles. Certes, on peut trouver des régions où les nationalités s’imbriquent trop pour qu’il soit possible d’organiser des Etats mais, partout ailleurs, les ensembles transnationaux qui ont précédé les nations ont dû leur céder la place quand les peuples, enfin, ont revendiqué leur droit à disposer d’eux-mêmes, car il est clair, il est avéré que, dans l’histoire du monde, l’émergence des nations est allée de pair avec l’émancipation des peuples.

Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d’être étouffés, ne s’exacerbent jusqu’à se muer en nationalismes et ne conduisent l’Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n’est plus dangereux qu’une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle s’exprime sa liberté, c’est-à-dire son droit imprescrip­tible à choisir son destin.

La monnaie unique, promesses, conséquences économiques, politiques

1) Arguments des partisans de la monnaie unique

On nous dit que la monnaie unique est la clé de l’emploi. On nous annonce triomphalement qu’elle créera des millions d’emplois nouveaux – jusqu’à cinq millions, selon M. Delors, trois ou quatre, selon le Président de la République. Mais que vaut ce genre de prédiction, alors que, depuis des années, le chômage augmente en même temps que s’accélère la construction de l’Europe technocratique? Par quel miracle la monnaie unique pourrait-elle renverser cette tendance?

On nous dit que la monnaie unique va favoriser nos exportations, mais les échanges intra­européens sont déjà considérables et I’unification de la mon­naie ne supprimera pas les risques de fluctuation vis-à-vis du dollar et du yen

On nous dit que la monnaie unique favorisera les investis­sements français dans les autres pays de la Communauté. Or aucune statistique ne permet de conclure à un effet signifi­catif du risque de change sur l’investissement.

On nous dit que la monnaie unique fera économiser d’énormes coûts de transaction, mais personnes n’est réelle­ment capable d’évaluer ces coûts et tous les chiffres cités à ce sujet sont le plus souvent totalement fantaisistes.

On nous dit que la monnaie unique fera baisser les taux d’intérêt, mais cela est plus que douteux dès lors qu’il va falloir intégrer des pays plus sujet à l’infla­tion et ensuite tout dépendra de la politique de la Banque centrale européenne qui sera indépendante, c’est-à-dire incon­trôlable.

On dit encore, en effet, que la monnaie unique entre les mains d’une banque centrale indépendante permettra de mieux assurer la lutte contre l’inflation : mais nul ne peut garantir que les dirigeants de cette banque, qui n’auront de comptes à rendre à personne, feront toujours la meilleure politique possible! Ou alors doit-on considérer l’irresponsa­bilité comme le gage le plus sûr de l’efficacité?

2) Conséquences économiques :

La rigueur gravée dans le marbre et la fin programmée du modèle social français

Il n’est de politique économique cohérente que dans la mesure où elle dispose de l’ensemble des moyens d’intervention sur l’économie : budget, fiscalité, actions structurelles en faveur des entreprises, mon­naie. L’aliénation de notre politique monétaire entraîne donc l’impossibilité de conduire une politique économique autonome, processus que l’Union économique et monétaire recon­naît d’ailleurs, en le qualifiant joliment de « convergence ». Dès lors, le processus de l’union économique et monétaire mérite trois commentaires.

- En premier lieu, il renouvelle le choix d’une politique qu’on pourrait qualifier de «monétarienne», qui est syno­nyme de taux d’intérêt réels élevés, donc de frein à l’investissement et à l’emploi et d’austérité salariale. Notons à ce propos l’hypocrisie fatale qui consiste à parler de « franc fort» lorsque le refus de la dévaluation se paie du blocage de l’investissement et de l’explosion du chômage.

- Maastricht, c’est ensuite la suppression de toute politique alternative, puisque la création d’un système européen de banque centrale, indépendant des gouvernements mais sous influence du Mark, revient en quelque sorte à donner une valeur constitutionnelle à cette politique de change et à ses conséquences monétaires. Quant à ceux qui voudraient croire qu’une politique bud­gétaire autonome demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit le respect de normes budgétaires tellement contraignantes qu’elles imposeront à un gouvernement confronté à une récession d’augmenter les taux d’imposition pour compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir à tout prix le déficit budgétaire à moins de 3 p. 100 du PIB.

- Enfin, et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique économique française implique à très court terme la révision à la baisse de notre système de protection sociale, qui va rapidement se révéler un obstacle rédhibitoire, tant pour l’harmonisation que pour la fameuse « conver­gence » des économies. Il suffit d’ailleurs de penser à cette «  Europe sociale» qu’on nous promet et dont le Président de la République cherchait à nous convaincre qu’elle aurait un contenu, qu’elle nous assurerait un monde meilleur, Hélas, quand on lit les accords de Maastricht, on ne voit pas très bien où est le progrès social! On voit bien, en revanche, qu’on ouvre la porte à l’harmonisation, c’est-à-dire à un processus où, comme en matière fiscale, on cherchera au mieux à se mettre d’accord sur une moyenne plutôt que sur un optimum.

Des transferts budgétaires entre pays seront inévitables pour compenser les écarts structurels

Rappelons-nous une évidence. Dès lors que, dans un territoire donné, il n’existe qu’une seule monnaie, les écarts quelque peu significatifs de niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent vite insupportables.

Or, si l’on veut, comme l’affirme le traité, imposer une monnaie unique à tous les pays membres, un effort colossal devra être consenti pour réduire les écarts actuels, qui sont immenses, un effort colossal sans commune mesure avec ce que nous réclame présentement Jacques Delors pour doter ses fonds de cohésion. Il sera sans doute nécessaire de porter progressivement, comme le pensent assez raisonnable­ment, me semble-t-il, certains experts, le budget communau­taire jusqu’à 10% du PIB, c’est-à-dire huit fois plus qu’aujourd’hui. On n’imagine pas un budget de cette ampleur sans un contrôle politique. Cela ne s’est jamais vu. Il faudra donc bien qu’un Parlement européen vote le budget comme un parlement national et qu’un gouvernement, responsable devant lui, l’exécute.

C’est ainsi que la nécessité budgétaire engendrera tout naturellement les organes fédé­raux appelés à gérer un gigantesque système centralisé de redistribution à l’échelle de la Communauté. Et puisqu’il s’agira de redistribuer, ce sera bien entendu aux pays les plus avancés d’en supporter la charge.

3) Conséquence politique : Le fédéralisme condition indispensable de survie de la monnaie unique

Que l’on ne s’y trompe pas la logique du processus de l’engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d’un fédéralisme au rabais fonda­mentalement anti-démocratique, faussement libéral et résolument technocratique.

Il est tellement plus commode de rester dans le flou, dans l’implicite ou le non-dit… C’est, bien sûr, ce principe d’extrême prudence politique qui a conduit les auteurs du traité de Maastricht à gommer de leur texte le mot « fédéral ». Pour­tant, cela ne change rien à la chose, car ce qui compte dans un traité, c’est son esprit, ce sont les mécanismes qu’il met en place.

Pourtant, j’en conviens volontiers, ce qu’on nous propose aujourd’hui ce n’est pas le fédéralisme au sens où on l’entend quand on parle des États-Unis ou du Canada, C’est bien pire, parce que c’est un fédéralisme au rabais! Il ne comporte même pas, en effet – ce serait, après tout, un moindre mal – les garanties du fédéralisme. Car le pouvoir qu’on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n’en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore moins démocratiquement qu’auparavant qui en bénéficient et le déficit démocratique, tare originelle de la construction européenne, s’en trouve aggravé. Dans ces conditions, un véritable fédéralisme, avec son Gouvernement, son Sénat, sa Chambre des représentants, pourrait demain apparaître comme un progrès, sous prétexte qu’il serait alors le seul moyen de sortir de l’ornière techno­cratique dans laquelle nous nous serions davantage encore embourbés.

C’est la raison pour laquelle je suis d’autant plus résolument opposé à cette solution d’un fédéra­lisme bancal qu’elle serait fatalement le prélude à un vrai et pur fédéralisme. Or, soyons lucides, il n’y a aucune place pour des nations vraiment libres dans un Etat fédéral.

Quelle alternative à Maastricht ?

1) Mettre fin à la soi-disant impuissance du politique et à l’alibi européen

La crise est une réalité profonde qui s’appelle nouvelle pauvreté, exclusion, ghettos, chômage, désespérance des jeunes, inégalités des chances, insécurité, déculturation, perte de repères, dérive du système éducatif. Il serait vain et dangereux de continuer de répéter que la France se porte bien. Si l’on ne répond pas au désarroi des Français, ils continueront à se laisser aller vers les extré­mismes et vers les intégrismes qui minent déjà le sentiment national.

De renoncement en renoncement, nous avons nous-­mêmes contribué à détourner le peuple de la chose publique et à ruiner le sens civique. A force de laisser entendre que tout se vaut et que l’action est impuissante face aux contraintes de l’économie et de la technique, nous avons accrédité cette idée dangereuse que la politique ne peut rien changer à rien. On ne pourrait rien contre la conjoncture internationale, rien contre la concurrence du Sud-Est asiatique, rien contre le drame des banlieues, rien contre le progrès technique. Bref, tout cela serait inscrit dans la nature des choses.

Mais le premier alibi de tous nos renoncements, c’est indu­bitablement la construction européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu’il faut harmoniser, Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer la fis­calité puisqu’il faut soi-disant uniformiser les taux de T.V.A. Nous ne pouvons pas baisser les taux d’intérêt puisqu’il nous faut soi-disant rester accroché au Mark en vue de l’union monétaire. Nous ne pouvons rien pour notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait obstacle. On voit bien l’avantage politique à transférer sur Bruxelles la responsabilité de ce que l’Etat n’a plus le courage d’assumer.

2) Mettre en place une monnaie commune

Ecartant le fantasme de puissance qui sous-tend le projet de monnaie unique, que reste-t-il pour améliorer le système actuel sans renoncer ni à notre souveraineté, ni à la souplesse d’adaptation que procurent les parités ajustables ? Eh bien, il reste l’intelligente proposition sur laquelle s’accordent de nombreux économistes, je veux parler de la création d’une monnaie commune circulant parallèlement aux monnaies nationales, une monnaie commune qui serait l’aboutissement logique du S.M.E.

Quels services rendrait-elle ? Elle intensifierait la concurrence monétaire en incitant chaque pays à une meilleure gestion de ses liquidités. Elle offrirait aux entreprises un instrument efficace pour mieux gérer leurs risques de change. Elle pourrait rivaliser avec le dollar et le yen sur les marchés internationaux de capitaux. En adoptant la monnaie commune au lieu de la monnaie unique, on choisirait, je crois, l’efficacité contre l’idéologie.

3) Mettre en place des politiques communes entre nations européennes souveraines, et renforcer le rôle des parlements nationaux et du Parlement européen

On prétend – que n’a-t-on pas dit ? – qu’en refusant de ratifier Maastricht nous déciderions de fait notre sécession de la Communauté. Voilà le plus infondé des procès d’intention, alors que, précisément, nous souhaitons conserver les acquis de la Communauté et la chance qu’ils représentent pour l’Europe, en la remettant sur les rails et en la remettant en perspective !

Mais il nous faut redéfinir les règles du jeu pour que la souveraineté reste où elle doit être, c’est-à-dire dans les nations. Dès lors, il ne saurait plus y avoir aucun transfert irrévocable de souveraineté, mais seulement des délégations de compétences, qui pourront tout naturellement être réinterprétées, reformulées ou amendées dès lors que ce Parlement le décidera, dans l’intérêt national.

Pour combler le déficit démocratique, en fait, il faut rendre leurs prérogatives aux parlements nationaux. Il faut que nous inscrivions dans la Constitution que la loi nationale prime dans l’ordre juridique interne sur tout texte communautaire dès lors qu’elle est postérieure à celui-ci. Ce principe juridique fondamental, dit de la loi écran, doit entrer dans l’ordre constitutionnel pour qu’il soit possible à la majorité parlementaire de suspendre l’application d’une norme communautaire par le vote d’une loi contraire.

Il appar­tient bien, en revanche, au Parlement européen de voter les dépenses de la Communauté, d’exercer éventuellement à cette occasion un droit de veto et d’amendement ou de mettre en jeu la responsabilité de la Commission. Dès lors, on cessera de prendre à Bruxelles, entre gouvernements, sur proposition d’une commission de technocrates, des décisions qui relèvent exclusivement des Parlements de chaque Etat. Encore faut-il, pour que l’ensemble soit cohérent, que la Commission perde son monopole de l’initiative. Voilà qui remettra à sa place la technocratie.

Donc, la stratégie est claire : il ne faut pas forcément des politiques communes, mais plutôt un cadre souple permettant des regroupements en fonction des moyens et des intérêts réels de chacun, des priorités et des circonstances. Cette communauté-là est, en tout cas, la seule susceptible de s’ouvrir rapidement aux autres nations européennes. A partir d’elle, grâce à elle, nous pourrions construire une Europe plus réaliste, une Europe rendue à sa dimension véritable, une Europe plus démocratique, une Europe plus sûre et, je n’en doute pas, une Europe plus prospère.

Conclusion sur la souveraineté avec Frédéric Lordon

Allez pour finir, je signale cet article du blog de Lordon que j’avais trouvé vraiment passionnant à sa sortie, et auquel j’ai repensé en lisant le discours de Séguin. Lordon débattait à l’époque (en 2011) avec ATTAC qui avait critiqué le concept de démondialisation de Montebourg, et il estimait nécessaire de remettre au centre de la discussion la question de la souveraineté des peuples, mise à mal aussi bien par la technocratie européenne, que par les marchés et plus largement par la mondialisation. Dans la suite de son article, Lordon réfléchissait aussi sur le niveau auquel la souveraineté des peuples pourrait s’exercer et envisageait sur le principe que cela puisse avoir lieu au delà des frontières des nations actuelles, par exemple à un niveau européen. Mais selon lui cela ne serait possible qu’à condition de construire une Europe à l’opposé de celle qui s’est faite jusqu’ici, regroupant des pays moins nombreux et plus proches culturellement et en valeurs, une Europe démocratique et qui saurait se protéger de la mondialisation commerciale et financière pour se redonner des marges de manœuvre politiques. Bref, ce n’est quand même pas pour demain malheureusement, d’où l’importance pour lui de la souveraineté nationale qui a l’avantage d’être immédiatement accessible. Quelques extraits  :

La modernité, au sens conceptuel du terme, c’est que des communautés humaines se déclarent maîtresses de leur destin – souveraines. Or, à l’exact inverse de tous ses amis qui répètent en boucle qu’elle est la modernité même, la mondialisation est anti-moderne précisément au sens où elle organise la dépossession des souverainetés partout où elles existent, sans leur offrir la moindre solution de re-création. Surtout pas d’Etat, donc pas de loi, à l’extrême rigueur des règles mais minimales et sans force, et surtout, bien sûr, de l’« éthique » C’est dans cet univers libre de toute force politique souveraine, la seule qui serait capable de les contenir, que les forces du capital veulent être seules significatives à se mouvoir.

Il fallait donc d’abord déborder les souverainetés nationales, ces lieux ignobles de l’arraisonnement politique des excès privés du capital. Sous couleur de la Terre plate et du monde enfin un, l’abattement des frontières s’en est chargé. Et en effet : quand le financement des déficits est entièrement abandonné aux investisseurs internationaux, quand ceux-ci ont entièrement barre sur les orientations fondamentales des politiques économiques (et commandent la rigueur sans fin), quand les gouvernements se targuent de réformer les retraites au nom du triple-A à maintenir, quand les entreprises peuvent utiliser l’argument aussi ignoble que bien fondé des actionnaires à satisfaire pour justifier les plans sociaux, quand la « liberté d’établissement » promue par le Traité européen autorise tous les chantages à la délocalisation sans que les gouvernements locaux ne puissent mot dire, quand les riches pratiquent l’évasion fiscale à grande échelle sans qu’on puisse les rattraper, en effet la souveraineté n’est plus qu’un souvenir puisque les peuples ne maîtrisent rigoureusement plus rien des éléments fondamentaux de leur destinée.

Aussi l’époque de la mondialisation pose-t-elle une authentique question de philosophie politique en nous sommant de penser à nouveaux frais les rapports de la souveraineté et de la nation (ou du peuple).

3 Responses to Intermède : discours de Séguin en 92 sur l’Europe, l’euro, la souveraineté

  1. Très bonne synthèse de l’excellent discours de Séguin qui est à ranger aux côtés de celui de Pierre Mendès France (encore plus parlant avec cinquante ans de recul…). Il n’y a pas à « déplaire » aux gens de gauche qui ont l’ internationalisme abstrait chevillé au corps. La situation est tellement grave et tellement atomisée qu’on a beaucoup de mal à comprendre comment un « mouvement social européen » pourrait s’organiser durablement, raisonnablement et efficacement. Le fédéralisme européen de « gauche » est pareil à celui des libéraux : une chimère dont les conditions de réalisation sont tellement exigeantes qu’il faut être naïf pour ne pas voir l’impasse dans laquelle cela nous emmènera.

    Pour en revenir à la souveraineté, le saut fédéraliste est la pire des solutions car nous n’avons pas de socles politiques suffisamment convergents, il n’y a pas de peuple européen. Il n’y a pas de peuple a priori, tout ceci résulte de contingences historiques complexes et souvent violentes. La constitution d’empires, d’états n’est que la longue collection d’annexions de terres, de langues, de traditions. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un fait [ Une chose aussi "banale" que la monnaie ou la langue unifiée n'a pu se faire que par une opération de dépossession/annexion]. Il suffit de dénombrer le nombre de guerres civiles ou inter-étatiques dues à des problèmes économiques, des conflits religieux et bien sûr des vues impérialistes pour le voir. A un niveau de synthèse tout à fait raisonnable, on sait que la constitution de collectivités humaines institutionnalisés et structurées provoque des crises d’intégration/désintégration qui peuvent être extrêmement brutales, surtout si l’on force les individus. Encore une fois, l’évolution ayant été ce qu’elle a été, tant pis c’est comme ça, mais le constat est là.

    Objectivement il n’y a pas d’a priori pour que ne se constitue pas une communauté politique européenne. L’histoire n’est pas écrite. Cependant, chaque pays a ses sédiments historiques. La tradition syndicale allemande n’a rien à voir avec la nôtre, et de fait, la négociation politique et institutionnelle de nos économies est divergente. Les antagonismes internes à l’Italie nous sont parfaitement étrangers or ils sont la lame de fond de leur politique. Nous avons des fins communes mais certainement pas les mêmes moyens, les memes ressorts d’action. L’erreur aura été de vouloir homogénéiser à vitesse grand V, ce qui mériterait des décennies de patiente construction.

    Donc à ce niveau là les impatiences inconscientes ne sont pas à analyser avec la grille gauche/droite en première analyse. Voilà pourquoi un discours comme celui de Séguin ou le positionnement d’un Dupont-Aignan sont bien plus pertinents car en voulant préserver la souveraineté dans un cadre national ou négocier son extension à quelques principes, ils permettent de rappeler la chose suivante : que pourront faire la gauche et la droite française dans un cadre qui dépasse largement, très largement, leur périmètre traditionnel d’action et de pensées ? La négociation inter-étatique nivelle tout par le bas donc autant le peuple de gauche que celui de droite seront déçus.

    La gauche de gauche (mis à part le MPEP) n’a pas encore compris le bordel qu’il y aurait à vouloir réaliser un saut fédéral maintenant et les libéraux de gauche, du centre et de droite non plus. Qu’on nous explique clairement la stratégie et peut-être qu’on sera convaincu : réformer les statuts de la BCE ? mais bien sûr. Les eurobonds ? Oui mr Hollande allait les imposer au forceps ! Et bien attendons encore quelques années ! Le budget fédéral ? L’union de transfert ? On va faire ça en six mois un an ? Le meilleur moyen de foutre la rage aux peuples européens. Voilà ce qu’espère une certaine « gauche », qu’une crise de légitimité éclate et que par miracle les peuples européens s’unissent et l’emporte. C’est bien mal connaître l’histoire des fédérations pour oser un pari pareil. Ces gens de gauche pourraient-ils nous rappeler comment a éclaté la guerre de secession ?

  2. Seguin doit bien se marrer en regardant la tronche des ouistes aujourd’hui.

    Seguin doit leur demander : « Alors, les ouistes ? C’est qui qui avait raison ? C’est Philippe. »

  3. Effectivement Séguin avait raison… en 1992.

    Je me rappelle aussi de lui en tant que président de la cour des comptes avec ses rapports tous les mêmes qui indiquaient le bienfait de quelques coupes ds les dépenses publiques, dans un large consensus néolibéral…