Jean-Claude Trichet, 10 ans au service des plus démunis ?

François Ruffin est journaliste sur France Inter, notamment pour l’émission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet.  Pour le présenter, je dirais que c’est un peu un Mickaël Moore à la française, sans la casquette Nike et le verre de Coca XL. Mais lui aussi manie l’humour et l’ironie, et il se donne un style faussement naïf qui permet de poser les questions qui fâchent.

Bref, j’aime beaucoup ce qu’il fait et là, en fin d’année dernière, il avait réalisé une série de reportages passionnants à Francfort, sur la Banque Centrale Européenne.   Une BCE que l’on connaissait assez mal je trouve, malgré son importance et les pouvoirs dont elle dispose, jusqu’à la crise financière puis européenne de 2008. Elle s’est retrouvée depuis sur le devant de la scène, d’abord lors du sauvetage des banques, puis pour préconiser (et imposer) des plans de rigueur aux populations européennes.

J’ai extrait de ce reportage de Ruffin l’un des moments forts, son interview de Jean Claude Trichet, quelques jours avant la fin de son mandat de président de la BCE. Ruffin récapitule d’abord le parcours de Trichet depuis 30 ans, du cabinet de Giscard à Francfort, en passant par Bérégovoy et Balladur :

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L’entretien en lui-même est ici :

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C’est vraiment un entretien passionnant, d’abord parce que l’on n’entend pas si souvent Trichet, encore moins se faire secouer par un journaliste, mais surtout parce qu’il est le technocrate européen par excellence, encensé aussi bien par la gauche que par la droite depuis le début de son mandat. Soi-disant  apolitique, il prétend se contenter de remplir une mission de maintien de la stabilité des prix au bénéfice de tous, dans le seul but de retrouver la croissance, diminuer le chômage, etc…Or Ruffin veut justement montrer le contraire : que sous couvert d’indépendance et de neutralité, de mesures techniques sur les taux d’intérêts que pas grand monde ne comprend,  en fait pendant 10 ans, crise ou pas crise, il a mené lui-même ou préconisé aux gouvernements des réformes structurelles d’inspiration clairement néolibérale : privatisations, stagnation des salaires (mais pas des profits financiers…) pour éviter l’inflation, dérèglementation financière, baisse des charges sociales pour les entreprises, flexibilisation du marché du travail, etc… D’ailleurs, Trichet ne s’en défend même pas dans l’interview, il  assume cette orientation, revendique la parenté avec les réformes prônées par le FMI dans les années 80, mais refuse absolument d’admettre qu’il cherche tout simplement à imposer un modèle de société de « droite »…il s’agit juste, selon lui, de bonnes mesures, de « réformes » objectivement nécessaires, indispensables, qui sont menées pour le bien de tous, et surtout des plus démunis qui sont sa préoccupation de tous les instants….si si, il l’a dit ! Concernant la position de la BCE depuis 2008, il refuse d’admettre qu’elle est beaucoup plus exigeante envers les peuples, à qui l’on demande sans arrêt des sacrifices, qu’envers les banques, à qui l’on n’a pas réclamé grand chose en contrepartie de leur sauvetage (nécessaire par ailleurs). Mais Ruffin revient à chaque fois à la charge, parvenant (presque) à exaspérer Trichet qui avait prévu de dérouler tranquillement son discours technocratique habituel…mais il n’avait pas Claire Chazal en face de lui cette fois-ci. Au final, il n’esquisse pas la moindre autocritique sur son bilan dont il est très fier et qui justifie largement, d’après lui, le salaire de 320 000 euros annuels qu’il a perçu pendant tout son mandat.

En complément, pour  décrypter le discours de Trichet, qui est je trouve symbolique d’une époque, Ruffin revient ensuite avec 3 interlocuteurs sur l’histoire de la BCE et de sa doctrine monétariste de lutte contre l’inflation…c’est là encore vraiment intéressant.

Le journaliste Serge Halimi rappelle d’abord que la lutte contre l’inflation est inspirée notamment des travaux de Milton Friedman, pape du néolibéralisme, qui la considérait comme un « voleur silencieux« , car elle érodait les patrimoines financiers des plus riches…alors que pour les classes moyennes, au contraire, elle avait des effets très positifs lorsque les salaires lui étaient indexés, permettant notamment d’emprunter à des taux réels très faibles ou négatifs.

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L’économiste Jacques Généreux (pour changer un peu de Lordon…), revient lui aussi sur l’inflation en rappelant que ce qui est dangereux c’est l’hyper-inflation, celle qu’ont connue les allemands dans les années 20 et qui reste un traumatisme pour eux. C’est ce traumatisme qui a conduit à créer une BCE sur le modèle de la Bundesbank allemande, avec pour seule mission la lutte contre l’inflation, contrairement à la FED aux Etats-Unis par exemple, et en dépit de ses conséquences négatives pour les populations européennes. Il revient aussi sur le bilan des réformes structurelles du FMI et de la politique menée par la BCE.

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Dans une deuxième partie, il revient sur l’efficacité de la posture d’expert indépendant et apolitique prise par Trichet, qui permet de faire passer beaucoup plus efficacement le modèle de société néolibéral qu’en l’affichant ouvertement pour ce qu’il est : une option politique’ parmi d’autres. 

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Enfin, Jean Pierre Chevènement revient sur la façon dont les socialistes en France à partir de 83 se sont ralliés à cette doctrine de la monnaie forte et d’une inflation faible, qui s’est traduite notamment par une explosion du chômage et une forte désindustrialisation. Lui-même a toujours combattu cette option économique et avait démissionné du gouvernement à l’époque.

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Pour ceux qui voudraient écouter l’intégrale des interviews  dans le métro ou en voiture, vous pouvez la télécharger ici en Mp3 : {filelink=2}

Au final, je trouve que ce sujet sur la BCE permet d’apprendre beaucoup de choses sur l’histoire de la lutte contre l’inflation et sur les classes sociales qui en ont bénéficié depuis 30 ans…alors que spontanément, on n’aime pas spécialement voir les prix monter, donc on a tendance à penser que c’est une bonne chose pour tout le monde. Mais le reportage fait aussi réfléchir sur le pouvoir qui a été transféré par des Etats démocratiques à une structure « indépendante » comme la BCE, sur laquelle, en tant que citoyen, j’ai personnellement l’impression de n’avoir aucun mot à dire. Je conçois tout à fait que l’on puisse défendre l’intérêt d’avoir une Banque Centrale indépendante, apprécier le travail réalisé par Trichet ou les résultats obtenus sur l’inflation, penser que c’est la seule voie possible,  de même qu’on a le droit de soutenir la politique de Sarkozy et de la trouver efficace…mais au moins, si on pense exactement  l’inverse,  on a le droit de voter contre Sarkozy….

Et quand on regarde les trois graphes suivants (parmi d’autres) sur la croissance, l’emploi et la désindustrialisation depuis 30 ans en France et Europe, on se dit que le débat critique sur le bilan de la politique européenne est pour le moins légitime. Quant à Jean Claude Trichet, il poursuivra sa carrière d’expert indépendant au service des plus démunis au sein du conseil d’administration d’EADS, aux côtés d’Arnaud Lagardère…

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