La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 1/2 sur le tournant libéral

Pour commencer l’année, je propose de prendre un peu de recul sur l’actualité et de se replonger 09-ALIRE-LaDecenie-3adc4 dans les années 80, avec François Cusset, historien des idées et auteur d’un livre passionnant, « La décennie, le grand cauchemar des Années 80». Ce livre avait donné lieu en 2007 à une série d’émissions de Là Bas Si J’y Suis, sur France Inter, au cours desquelles Daniel Mermet avait invité Cusset mais aussi Frédéric Lordon (économiste) et Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) pour commenter les évènements marquants de cette décennie. Cette série d’émissions m’avait passionné parce que je suis né avec l’arrivée de Thatcher et Reagan, j’ai grandi Mermetgif-ededf2-c0c3e-1c95fsous Mitterrand (et dans une ambiance pro-Mitterrand d’ailleurs), et j’ai mis beaucoup de temps à comprendre tout ce qui s’était joué dans cette période, et en quoi cela avait une influence importante sur l’époque actuelle. Lor3a963ddd43e1978b4874249fbec7f397__14_Cussetsque l’on écoute cette émission, on a parfois l’impression que rien n’a changé en 25-30 ans, que les mêmes sujets, les mêmes controverses, les mêmes acteurs occupent toujours le devant de la scène. On y entend parler de rigueur, de restaurer la compétitivité des entreprises, de montée du chômage, de Front National, de vote SONY DSCutile, de Traités européens, de virage social-libéral assumé ou pas, de réconcilier les français et l’entreprise, de marchés financiers qui imposent leur politique, de crise financière, de Minc, BHL et Attali, de pensée unique et de fin des alternatives, etc…C’est presque vertigineux !

Je recommande vraiment l’écoute de l’ensemble de ces 7 émissions, mais je me suis permis d’en extraire un certain nombre de passages, et d’en faire un montage en deux grandes parties : la première chronologique sur le tournant économique, et la deuxième sur le thème de la fin de la politiSergeHalimiarton568que et des alternatives. Je commence dans cet article par le tournant libéral intervenu au cours de ces années 80, réalisé avec brutalité par Thatcher et Reagan, et de façon pédagogique par le PS en France, qui va expliquer à partir de 83 que l’on n’a pas le choix. Je résume ci-dessous les commentaires des trois intervenants mais je recommande plutôt d’écouter le montage audio qui est plus complet (1h10) et agrémenté de documents sonores de l’époque. Le fichier Mp3 est téléchargeable ici :

1979-81 : Thatcher, Reagan et Mitterrand

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L’émission commence avec l’élection de Margaret Thatcher en mai 79. Halimi rappelle que ce n’est pas la première fois que les conserva6ee09aec578e4e4d36e303e44c3a7d7d4cbeb806acedfteurs arrivent au pouvoir en Angleterre, mais Thatcher a cette fois-ci pour intention de rompre avec les politiques centristes et keynésiennes de ses prédécesseurs. Elle s’est constituée une grille de lecture ultralibérale de la société, basée sur les théories de Hayek et Friedman, et souhaite mener jusqu’au bout un ensemble de réformes, ce qu’elle parviendra à faire malgré les violentes oppositions syndicales. Concernant Reagan, élu aux Etats-Unis en 1980, Halimi rappelle qu’il succède à un démocrate, Carter, qui menait déjà depuis quelques années une politique conservatrice, appuyé par Paul Volker à la Réserve Fédérale. Pour Lordon, 1979 marque d’ailleurs un moment de transition historique à l’échelle du monde : Volker durcit la politique monétaire, en augmentant fortement les taux d’intérêt, pour porter un coup fatal à l’inflation et attirer les capitaux étrangers. Le message principal, inspiré des théories de Milton Friedman,  est que l’dossier-taux-directeur-etats-unisinflation, qui fait du mal à la rente, c’est désormais terminé. Cela marque l’ouverture de l’époque des rentiers, et plus largement, l’élection de Reagan sera une étape historique dans la droitisation des politiques économiques mondiales.

En France, une rupture a lieu également mais en sens inverse au départ, avec l’élection de François Mitterrand en mai 1981. C’est l’affolement dans les milieux d’affaire, la Bourse perd 20%, les capitaux fuient à l’étranger, Bernard Arnaud aussi. Halimi rappelle que jusqu’en 81, la gauche arrive au pouvoir par des mitterrand_1981fractures de l’histoire : Front Populaire, Résistance. Elle réforme beaucoup, dure peu, et inflige à ses militants de longues traversées du désert. A partir de 81, ça change, l’alternance va se banaliser et en 88, la Bourse saluera la réélection de Mitterrand. En 1981, en tout cas, la gauche n’a jamais été aussi puissante, elle détient l’exécutif, le Parlement, et dispose d’instruments économiques et monétaires considérables. Toutefois, Lordon estime que la doctrine économique de la gauche qui arrive au pouvoir n’est pas adaptée. Elle comprend deux éléments principaux : la relance et les nationalisations. L’idée de relancer la consommation en augmentant le pouvoir d’achat des français est selon lui le principal point d’obsolescence, compte-tenu du contexte extérieur de l’époque, mais excusable après 30 ans de référentiel keynésien ayant fonctionné efficacement. Concernant les nationalisations, très critiquées après coup, Lordon rappelle que les socialistes ont hérité à leur arrivée d’un appareil industriel privé dans un état lamentable. Ces nationalisations vont donc sauver un grand nombre d’entreprises, 110-propositions-Mitterrand-et-politique-industrielledont Rhône-Poulenc par exemple, mais la grande erreur a été de ne pas trouver d’autres justifications à la nationalisation passé le temps de la remise à flot. Cela explique le tournant de 1984 avec Fabius qui assigne pour seule mission aux entreprises publiques de faire du profit. Pour Cusset, il faut quand même se méfier des interprétations de 1981 au vu du tournant de 83-84 ou de la réélection de 88. Il faut se remettre dans l’ambiance de l’époque, qui était euphorique, avec 74% du pays à gauche d’après des sondages, ce qui ne se reproduira plus. Cela dit, dès le soir de son élection, Mitterrand parle d’unité nationale, de réconciliation. La gauche n’est jamais restée au pouvoir plus de 2 ans dans l’histoire. Son seul et unique but, légitime à l’époque, va être de durer.

1982-84 : le tournant de la rigueur

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Les intervenants ne reviennent pas dans cette émission sur le début du tournant de la rigueur, qui a lieu en 82-83 suite à l’échec de la relance, qui, en l’absence de protectionnisme et de contrôle des capitaux, et compte-tenu des politiques de rigueur menées par les partenaires commerciaux de la France, s’est traduite par des attaques sur le franc et une forteBORIS 84121904 10a augmentation des importations. Le gouvernement prend alors un certain nombre de décisions : le blocage des salaires, la restauration des marges des entreprises, la lutte contre l’inflation, la rigueur budgétaire et le choix de se maintenir dans le Système Monétaire Européen (cf un ancien article du blog). Mais si le tournant débute sous Mauroy, c’est bien l’arrivée de Fabius comme Premier Ministre en 1984, entraînant la démission des ministres communistes, qui l’entérine et les intervenants font d’ailleurs de cette année 1984 une année charnière, un vrai tournant idéologique en France. Halimi rappelle que Fabius est à l’époque un partisan de la gauche démocrate américaine, favorable à une orientation libérale et modernisatrice, qui se traduit notamment par le sacrifice des industries traditionnelles, pour lequel la Lorraine paiera un tribut très lourd. Pour Cusset, c’est le début du discours de la modernisation, et de l’union sacrée autour des entreprises, seules à même de nous sortir de la crise. Face à cechomage tournant idéologique, la résistance sociale et syndicale s’organise, mais pas suffisamment, en raison de l’ambiguïté due à la présence de la gauche au pouvoir. Pour les syndicats, il s’agit d’un allié historique, contre lequel il est moins facile de mobiliser. Au niveau intellectuel également, la résistance reste à cette époque individuelle et inaudible.

Malgré le sentiment de trahison et les souffrances que ressentent dès 83-84 beaucoup d’électeurs de Mitterrand, notamment dans les classes populaires, si les réactions restent si faibles, c’est également en raison du discours que la gauche au pouvoir élabore à cette époque (et qui a perduré jusqu’à aujourd’hui) : tenter de changer de politique ferait obtenir des résultats pires que ceux actuels. Ce discours va être renforcé à partir de 1983 par l’émergence du Front national 43e42b554944aadea9529f900d7d1cc3_hcar Mitterrand, avec une grande habileté politique, va faire du combat contre l’extrême droit son marqueur de gauche, face à un Le Pen qui va devenir progressivement le personnage médiatique central des années 80. Pour Cusset, il est d’ailleurs intéressant de voir que beaucoup de thèmes comme la rigueur ou le Front national, qui occupent toujours une place centrale aujourd’hui, paraissant presque naturels, sont apparus il y a 30 ans lors de ce tournant de 83-84.

Enfin, 1984 c’est aussi la réélection de Reagan aux Etats-Unis, malgré l’explosion en quatre ans du déficit commercial, du déficit budgétaire et du nombre de pauvres aux Etats-Unis. C’est également l’année du reaganisme en France pour reagan-19801Halimi et Cusset, qui expliquent que le modèle américain, critiqué jusque-là aussi bien par les gaullistes que les communistes, va devenir le modèle à suivre absolument. Une grande partie de l’intelligentsia de l‘époque est américanophile, des magazines d’économie à l’américaine comme Challenges sont créés, mettant en avant une figure jeune et dynamique de l’entrepreneur, la Silicon Valley est encensée, et même le Wall Street Journal se réjouit en novembre 84 du virage à droite pris par la France et de l’admiration que suscite chez nous le reaganisme.

1985-86 : les années fric

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Pour Cusset, le milieu des années 80 est marqué par un discours de propagande visant à réconcilier les français avec l’argent, les entreprises et la finance. Les émissions sur l’argent font florès à l’époque, avec des noms qui paraissent invraisemblables aujourd’hui comme « Les faiseurs de fric », et Bernard Tapie est le tapielepensymbole de ce déferlement médiatique, en même temps qu’une aubaine pour la gauche qui se sert de son image d’entrepreneur d’extraction populaire, et de son talent de débatteur notamment contre le Front National. Selon Cusset, on essaie à cette époque de rendre le libéralisme désirable, sexy, ce qui est une rhétorique tout à fait nouvelle en France, puisque droite conservatrice comme gauche marxiste méprisaient jusqu’alors l’argent. Le discours sur l’argent des années 80 est pour lui le décalque exact de celui sur le sexe dans les années 70 : la société française est coincée, inhibée face à l’argent, il est important de transgresser ce tabou. Pour Lordon, le néolibéralisme a compris que son combat se gagnait certes dans les structures, qu’il faut réformer, mais aussi par des luttes symboliques et loadimg.phpculturelles. Il va utiliser une multiplicité de canaux pour gagner les esprits, notamment les médias, mais aussi les écoles de commerce et même d’ingénieurs, avec le développement en leur sein de Business Schools, et les clubs d’investissements qui se multiplient. La culture de l’argent s’insinue ainsi dans la société, et fait du capitalisme financier un ennemi très difficile à combattre. En même temps, et c’est plutôt rassurant, Cusset estime que cette volonté de décomplexer l’argent, ce discours hystérique et déconnecté d’une réalité sociale dramatique, n’a pas complètement pris en France.

1986-88 : cohabitation et financiarisation

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Pour Frédéric Lordon, la date de 1986 est fondamentale, car elle marque en France le début de l’ère dans laquelle nous baignons toujours, celle du capitalisme financiarisé. Dès 1984, une première loi Delors avait déréglementé le BIO-DELORS-CONSEIL DES MINISTRESmétier bancaire, ouvrant la voie notamment à l’émergence des grandes banques universelles. Deux ans plus tard, la loi Bérégovoy de 86 sur la dérèglementation financière (dérèglementation, désintermédiation, décloisonnement) achevait le travail, notamment en supprimant le monopole de la Banque de France sur la fixation des taux d’intérêt, en autorisant les banques normales à exercer les métiers de banques d’investissement, ou en supprimant l’encadrement du crédit. C’est également sous Bérégovoy qu’a été créé le second marché, permettant aux entreprises de taille moyenne d’être cotées en Bourse, et c’est Bérégovoy toujours qui a créé en février 1986 le Matif (marché à terme des instruments financiers), dédié à la spéculation financière pure sur les obligations, les bons du Trésor ou les devises. Voici ce qu’en dit Lordon dans une autre interview : « J’aime beaucoup rappeler cettliberalisation-financiere-france-2e loi de déréglementation financière dont je soutiens qu’elle est l’évènement peut-être le plus important qu’ait connu la société française dans le demi-siècle écoulé. Lorsque cette loi est votée on change de monde. Alors évidemment, à l’époque personne ne s’en est aperçu mais en fait c’était la première étape d’une transformation de première grandeur, qui allait emporter toute la société française, et aussi tout les sociétés occidentales, et qu’on a résumée sous le nom de « déréglementation financière ». Ca a entraîné la libéralisation d’une des puissances du capital qui maintenant a le pouvoir de faire valoir ses exigences sans qu’on puisse lui opposer la moindre résistance ». A signaler aussi le commentaire intéressant de Chevènement, qui était à l’époque Ministre de l’Industrie et tentait de s’opposer à cette vague de libéralisation financière : « Même si l’environnement international n’était pas favorable, rien n’obligeait les socialistes français à aller aussi loin : l’Etat pouvait garder la maîtrise de quelques mécanismes de régulation essentiels. L’idéologie néolibérale a fait admettre comme vérité d’évangile que, grâce à la désintermédiation bancaire, les entreprises s’alimenteraient à plus faible coût sur les marchés financiers. Tout cela a été conçu par des gens qui savaient où ils allaient et qui étaient décidés à se faire un allié de la puissance des marchés. Très peu de gens dans l’administration, en dehors de ceux qui étaient avec moi à l’Industrie, s’opposaient à ce courant dominant. Il y avait une sorteitw-en-direct-de-jean-perre-chevenement de frénésie idéologique qui voulait que plus on libéralisait, plus on était “moderne”.  Delors jouait dans les médias le rôle de saint Sébastien, criblé de flèches par ses camarades de parti, alors qu’il organisait le désengagement de l’Etat et la désintermédiation bancaire. Mystification conceptuelle qui conduisit en fait à l’explosion des revenus financiers. Mais je ne crois pas qu’il ait bien vu monter le capitalisme financier à l’horizon de la société. » A signaler parmi les architectes de ces réformes dont parle Chevènement, dans les cabinets de Delors et Bérégovoy ou à Bercy en 84-86 : Jean Charles Naouri, qui créera ensuite un fonds d’investissement, rachètera Casino et deviendra milliardaire, mais aussi Jean-Claude Trichet et Pascal Lamy qui feront aussi de belles carrières…

Quoi qu’il en soit, juste après cette vague de dérèglementation financière, la gauche perd les élections législatives et débute un moment inédit, la cohabitation entre Mitterrand et Chirac. Selon Cusset, c’est une droite nouvelle qui entre en scène, d’inspiration reaganienne et donc ultralibérale, qui fait l’éloge des MITTERRAND CHIRAC 87061805privatisations, de la Bourse, de l’actionnariat populaire avec le petit porteur qui devient la nouvelle figure de la démocratie française, devant le citoyen et l’électeur. Pour Halimi, la vague de privatisations lancée dès le début du mandat de Chirac a constitué une surprise historique, car la droite rompait alors avec sa tradition colbertiste. Elle n’avait pas ou peu privatisé de 58 à 81, et beaucoup d’entreprises avaient été nationalisées par De Gaulle à la Libération. Pour Lordon, la privatisation est la forme la plus pure de l’économisme, doctrine stipulant que pas une activité ne saurait échapper au arton1340marché. C’est le refus dogmatique que l’on puisse accepter des coûts économiques pour des objectifs qui ne le sont pas : permettre un accès à des soins de qualité, créer des soupapes d’emploi sur un marché tendu, aménager le territoire de façon équilibrée, sécuriser des installations à risque, etc… Le message de la privatisation est que la logique économique doit passer avant toutes les autres logiques sociales, qui devront s’ajuster.

Dérèglementation des marchés financiers puis vague de privatisation, ce cocktail toxique va exploser dès octobre 1987, suite au Krach boursier intervenu à Wall Street et qui impacte aussi Paris. Lordon rappelle que la vague de privatisations avait propulsé des milliers de petits épargnants, à qui on avait promis l’eldorado, sur des marchés dont la plus grande propriété est 20121018-norris-ss-slide-UICN-articleLargel’extraordinaire instabilité. Sur ce, la Bourse de Paris perd 20% en une seule journée, et la pédagogie du réel qui va être administrée à ces petits épargnants va être cuisante. On va renouer à compter de 1987 avec ce genre de crises financières historiques que l’on n’avait plus connues depuis 1929. Il y en aura effectivement beaucoup d’autres ensuite, dont 2001 et 2007 pour les plus récentes, en vertu selon Lordon de la logique assez simple selon laquelle les mêmes causes entrainent les mêmes effets…

1988, réélection de Mitterrand, le centre au pouvoir ?

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En 1988, tirant les fruits d’une gestion très habile de la cohabitation, Mitterrand est donc réélu, et selon Cusset, après un siècle de polarités fortes, la France va désormais être gouvernée au centre. Halimi souligne deux difffrance_affiche_mitterrand_1988_2térences avec l’élection de 81 : la Bourse panique en 81 et salue l’élection de Mitterrand en 88. La deuxième est qu’entre-temps le pouvoir s’est fortement personnalisé, on parle de génération Mitterrand, de Tonton et si, en 81, il arrive au pouvoir porté par un mouvement populaire sur la base d’un programme de gauche ambitieux, en 88 le mot socialisme a disparu de son programme, et il s’agit beaucoup plus d’un engouement individuel. Pour Cusset, 88 est une période de grand désarroi idéologique, et la figure protectrice voire familiale de Mitterrand avait un effet rassurant pour beaucoup. Cela dit, les déçus de la gauche étaient déjà nombreux, car le pkermitterrand-dieu_remier septennat s’est traduit par une grande casse sociale, et notamment une explosion du chômage. Pour Halimi, une réaction défensive s’est formée en 88 autour de Mitterrand, après deux ans d’une droite ultralibérale et ultrasécuritaire avec Pasqua, qui rêvait de mener en France les mêmes politiques que Thatcher et Reagan. Beaucoup de gens ont compris que Mitterrand n’est plus le président de gauche qu’ils espéraient en 1981, mais pensent que ce sera de toute façon moins pire qu’avec la droite, voire le FN. C’est le début du vote utile, du choix par défaut, qui va marquer les scrutins suivants jusqu’au Tout sauf Sarkozy de 2012.

A partir de 88, le gouvernement va donc pratiquer une politique traditionnelle, orthodoxe, ne remettant pas en question les privatisations e1988_rocard_cree_le_rmi01t la plupart des réformes menées par la droite en deux ans. Peu de mesures sociales seront votées, en dehors de la création du RMI financée par le rétablissement d’un impôt sur les grandes fortunes supprimé par la droite. La recréation de l’ISF apparaît comme une reconquête magnifique de la gauche, qui prend aux riches pour redistribuer aux pauvres avec le RMI. Mais pour Lordon, même avec peu de recul, on pouvait déjà voir que l’on entrait là dans le registre de l’alibi de la politique fiscale, qui redistribue des masses de volume très maigres et permet de faire passer en contrebande toute une série de choses qui au final, sur l’ensemble de la décennie, pèseront singulièrement plus, comme la désindexation des salaires et de l’inflation en 83, le grand marché européen de 86 ou la déréglementation qui a fait exploser img1les revenus financiers (voir la courbe ci-contre d’évolution de la répartition de la valeur ajoutée entre salaires et profits). Dans le registre de l’alibi, dès 88, il ne reste à la gauche que la redistribution fiscale de 3ème ordre et les réformes sociétales. En 97, il ne restera que le deuxième instrument, puisque le PS reviendra au pouvoir armé de dispositions orthodoxes selon lesquelles augmenter les impôts nuit gravement à la croissance.

1990, un tournant libéral non assumé par le PS

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Cette décennie s’achève avec le Congrès de Rennes du Parti socialiste en 1990, marqué par des affrontements violents entre Jospin et Fabius qui se positionnent comme successeurs de Mitterrand. Pour Halimi, cette violence est d’ailleurs spectaculaire au vu de la petitesse des enjeux réels en terme de politique économique. Pour lui, un évènement ne s’est pas produit dans les années 80, un congrès du PS au cours duquel on aurait débattu de l’énorme 440120978-photorenversement idéologique qui a eu lieu depuis le tournant de la rigueur. Cusset estime que le PS est à partir de 83 schizophrène, car il n’assume pas son virage social-libéral,  contrairement au parti travailliste anglais par exemple. Il avance au contraire sur deux voies, continuant à agiter des promesses de progrès social pendant les campagnes, pour ensuite, une fois au pouvoir, mener des politiques dans le sens inverse sans jamais avouer à ses électeurs ce qu’il est en train de faire. La déroute électorale que le PS subira en 1993, notamment auprès des ouvriers, sera liée en partie à ce manque de sincérité.

Lordon confirme que pendant ces années de profonds changements structurels, l’interdiction de débat est portée à un point extrême en matière économique. Pourtant, la dérèglementation financière de 86 a profondément modifié les conditions d’exercice de la politique économique, car depuis cette date, elle est conduite à la face des marchés, avec obligation d’obtenir leur approbation. Dans le cas contraire, les marchés sont désormais en mesure des déclencher des tornades monétaires que la Banque de France ne peut plusjean_pierre_gaillard juguler. Cette dérèglementation a donc libéré des forces qui sont devenues une puissance de normalisation des politiques économiques sans précédent, et non seulement la gauche l’accepte et le favorise, mais elle enseigne aux français qu’il est bon de l’accepter. Car s’il n’y a pas de débat, il y a par contre de la pédagogie, et c’est l’une des grandes continuités avec aujourd’hui. Pour Lordon, depuis le milieu des années 80, les dominants pensent rendre légitime leur domination en l’expliquant aux dominés. Si les gens sont en colère, c’est qu’ils n’ont pas tout compris, alors on va leur expliquer et leur réexpliquer. Cette pédagogie connaîtra des sommets sur les enjeux européens, en 92 pour Maastricht puis en 2005, mais sans succès cette fois.

Fin du premier volet

Voilà donc la fin de ce premier volet, sur les aspects économiques et le tournant libéral et financier opéré dans ces années 80, qui me paraît vraiment essentiel pour comprendre les enjeux actuels, et certains positionnements du gouvernement Hollande. Sur la finance notamment, il me semble important de se rappeler que depuis les lois de déréglementation bancaires et financières, la gauche socialiste est le meilleur ami de la finance, ce qu’elle a confirmé en 92 avec la création des PEA et les incitations fiscales pour orienter l’épargne vers les produits actionnariaux, en 97 avec la défiscalisation des stock option, et en 2001 avec l’épargne salariale financiarisée. Durant la campagne, Hollande avait fait BARvDxLCMAEaKuG.jpg largede la finance son grand ennemi au Bourget, mais dès le mois de février à Londres, il rassurait les britanniques en se vantant dans les colonnes du Guardian du fait que « la gauche a gouverné pendant quinze ans, pendant lesquels elle a libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance ». Les grandes banques qui ne s’inquiétaient d’ailleurs pas vraiment (voir l’interview de Doisy en avril), ont été très vite rassurées sur les intentions du gouvernement avec le recul sur la séparation des activités bancaires de fin décembre. Concernant les marchés, on voit bien dans les discours de Hollande, Ayraut, Mosco ou plus récemment Cahuzac, que les socialistes ont entériné une fois pour toute l’obligation de rassurer les marchés, d’être crédibles en appliquant la politique qu’ils souhaitent, sous peine d’en subir les assauts comme la Grèce. Mais cette impuissance face aux marchés, elle est née en 84-86 et ils l’ont créé eux-mêmes. Comme dit Chevènement, certains ne s’en rendaient peut être pas compte à l’époque, mais 30 ans plus tard, après nouvelle crise financière dramatique succédant à beaucoup d’autres, on pouvait attendre des socialistes un retour critique sur leurs choix de l’époque, et une réflexion profonde sur des alternatives. Il serait intéressant aussi de réfléchir sur les conditions qui permettraient de mener aujourd’hui une politique de relance efficace, en tirant toutes les leçons de celle ratée de 81-82, car la contrainte extérieure (marchés, Europe et euro, mondialisation) est encore plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque. J’essaierai de creuser ce sujet dans de prochains articles.

On en est pas là, le mot d’ordre du gouvernement est l’acceptatsur-le-plateau-de-mots-croises-jean-luc-melenchon-a_1024563_460x306ion de l’ordre établi, la recherche du consensus et la fin des polarités de classe comme le répètent en chœur Cahuzac et Parisot, et cela aussi est né dans les années 80, comme nous le verrons dans la deuxième partie, où il sera question aussi d’Europe, sujet qui aurait eu tout autant sa place dans ce premier article d’ailleurs.

13 responses to “La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 1/2 sur le tournant libéral

  1. J’ai eu 18 ans quelques mois après l’élection de Mitterrand. J’étais déçue de n’avoir pas pu voter et j’aurais voté Mitterrand.
    Mon père (ancien résistant je précise) était effondré, ma mère aussi me disant qu’on allait au devant de grandes trahisons et de grandes désillusions. J’avais d’ailleurs trouvé qu’ils en faisaient « un peu beaucoup ». Pendant la campagne, ils m’avaient raconté des « trucs » sur le passé trouble de Mitterrand pendant la SGM. (J’ai mis trucs entre guillemets car c’est comme cela que je les avais considérés à l’époque).
    Je n’y avais pas cru puisque aucun journaliste n’en parlait au moment de la campagne électorale.
    Eh oui !! J’étais très, très naïve !! Et je croyais encore à la probité de l’ensemble des journalistes en ce temps-là !!
    Bref, je me souviens parfaitement de l’ambiance « tout pour le fric » qui a émergé pendant ces années 80 parce qu’elle heurtait profondément les valeurs que m’avaient inculquées mes parents – tous deux orphelins de guerre – (intérêt général, empathie, solidarité, etc…).
    J’étais jeune adulte à cette époque et je me suis sentie très mal, quelque part un peu inadaptée car je n’arrivais pas à accepter cela, je ne me reconnaissais pas dans ce monde-là. Même pour trouver du travail, le langage était qu’il fallait « se vendre », être en compétition avec « l’autre », cet inconnu qui devenait automatiquement votre ennemi
    Cela continue toujours à me heurter d’ailleurs car cela n’a fait qu’empirer hélas !!
    MAGISTRAL Nico !!
    Comme d’hab, je fais suivre le lien de cet article à mon réseau afin que de plus en plus de monde lisent vos analyses et continuent ensuite à chercher par eux-mêmes.

    • @Pipiou83 et Mimosa : Merci beaucoup pour ces témoignages personnels. Je trouve que ce qui fait le charme (et l’intérêt) de cette émission et du livre de Cusset, c’est qu’ils donnent à chacun l’occasion de replonger dans ces années là et de revoir certains évènements vécus sous un jour nouveau…quitte à se trouver naïf à l’époque… Mais comme le dit souvent Cusset, c’est assez facile de revisiter ces années 80 après coup, avec du recul, en ayant vu ce que ça a donné, mais sur le moment, c’était très difficile de décrypter les évènements, les tournants idéologiques, et d’en mesurer les conséquences. C’est pour cela d’ailleurs que j’apprécie les textes d’époque de Chevènement qui ont un côté assez visionnaire, même si comme le dit Limoge, politiquement, lui-même n’en a ensuite jamais tiré les fruits électoralement, ses analyses restant du coup marginales à gauche.
      @Tremarec : merci pour votre commentaire, et j’en profite pour recommander votre blog L’espoir dont je suis un lecteur fidèle !

      et merci à tous les autres pour vos encouragements, qui donnent envie de poursuivre ce blog après une première année d’expérimentation !

      • Surtout merci à vous Nico pour ces articles passionnants qui, comme l’a très bien dit Tremarec, font le lien entre notre histoire et l’Histoire.

  2. Toujours aussi passionnant de lire ce blog. C’est comme une plateforme d’histoire contemporaine. On se laisse délicieusement glisser dans cette période charnière, qui, depuis la seconde guerre mondiale, se mue progressivement de l’Histoire au monde dans lequel nous vivons, faisant apparaître la nécessité d’une analyse nouvelle articulant les évènements de façon différente à ce que l’on raconte. Ainsi les interventions de Chevènement, Mendès, relayées ici vont dans ce sens. On pourrait faire le même constat dans le Tiers-Monde en observant le glissement des discours depuis les 60’s.
    Tout cela m’apparaît comme les manifestations d’un fait global: le glissement du capitalisme, au niveau mondial, vers ce que prévoyait à peu près Marx, une fois ses gardes-fous écartés.

    Où nous mènera cette évolution? C’est la difficile question à laquelle il nous faut répondre.

  3. je vous découvre grâce à Twitter. très intéressant

  4. Très bon !!
    Merci pour ce blog !

  5. Merci beaucoup pour ce travail .C’est superbe. Mille mercis
    Edgar

  6. Merci beaucoup d’avoir mis en ligne cette émission et ces compléments qui nous replongent dans cette décennie dont ceux qui ne l’ont pas vécue ne connaissent que les faits et qui ne peuvent ainsi réaliser l’ampleur de la mentalité « années frics ». Daniel Mermet le dit un moment: non, ce n’est pas une parodie des Monthy Python… et c’est ça qui est cauchemardesque.

  7. Merci de ces rappels for bien faits.
    Je suis assez agé pour avoir connu tous ces épisodes, un peu avant même, et n’en avoir rien oublié. Il est clair que ces rappels sont indispensables pour de plus jeunes, qui n’auront pas abordé au cours de leur études , bien entendu, les éléments nécessaires à la formation d’une conscience politique minimale.
    Mais cela ne suffit pas. Comment comprendre cette évolution de la gauche officielle sur la base seule d’une narration de ce type ? Il serait vain et contreproductif de laisser penser par défaut, par exemple, que le résultat que nous observons résulte d’une perversité mentale des dirigeants de la gauche, généralisée par hasard dans cette génération. Il faut remonter plus haut. Il faut comprendre pourquoi un Chevènement que vous présentez, et qui se présente lui-même, comme le seul au PS à avoir eu la lucidité de comprendre et de combattre cette orientation prise sous Miterrand, objectivement n’a RIEN fait d’efficace pour la contrer. Il faut revisiter l’histoire de la gauche française dans son ensemble depuis sa spéciation en partis organisés, à la frontière XIX – XX eme. Il faut réaliser que LE MËME TYPE de DERIVES, et pour les mêmes raisons certainement, a eu lieu dans la première moitié du siècle précédant. Elles avaient conduit les prédécesseurs d’alors de nos dirigeants « de gauche » actuels, de dérives internationalistes et « pacifistes » en démissions et soumissions, à terminer « collabos ». Une lecture approfondie des deux ouvrages majeurs de M. Epstein (« Dreyfusards sous l’occupation » et « Un Paradoxe Français »), me semble nécessaire à tout citoyen français de gauche qui ne veut pas mourir idiot, et trompé. Si toute, ou presque, la génération à l’oeuvre dans les années 20-30 (1900 bien sûr !) a suivi ce chemin, si quarante ans plus tard un Chevènement malgré sa lucidité auto proclamée, un Mendès-France même malgré sa stature et son courage, ont totalement échoué, cautionné pour le premier la rechute (et je m’y suis à l’époque laissé trompé), c’est qu’une tare ontologique vicie le logiciel de gauche. Ces dirigeants, d’un siécle à l’autre, ont failli à l’objectif qu’ils prétendaient, et prétendent, être le leur, ou que nous voulions croire être le leur, la justice sociale pour faire court et minimal. Il poursuivaient en réalité un objectif autre, sans doute plus ou moins variable selon les partis, caché et qui était le seul véritable, l’ultime, qui, dans les faits, objectivement disait-on il n’y a pas si longtemps, pourrait se traduire par la haine de la France : le rêve irénique d’une parousie internationaliste.
    Tans que la gauche n’aura pas repris la réflexion sur le fait national, la nation comme cadre naturel et indépassable des possibilités réelles de justice et de progrès social, repris donc au stade sans doute où Jaurès l’avait laissé à la veille de son assassinat, elle ne pourra que continuer à trahir ses mandants naturels, les travailleurs. Et notre devoir, si nous voulons ne pas continuer à nous laisser tromper, nous qui subissons seuls les désastres de leur trahison, c’est de nous informer sans oeuillères ni lâcheté de l’histoire de la « gauche », et de ses erreurs.

  8. Super cette analyse d’une décennie que l’on est pas prêt d’oublier surtout quand on fait partie de la « génération » Mitterrand !
    Faut-il faire acte de repentance d’avoir été, selon les mots même de Mitterrand, pétri d’idéal, idéal de justice, de progrès social, d’égalité et de fraternité ?
    Doit-on regretter d’avoir vécu avec beaucoup de naïveté peut-être mais surtout avec beaucoup d’espoir ces moments d’euphorie générale et de liesse ? Je ne le crois pas car si on replace dans le contexte de l’époque, merci nico de nous rafraîchir la mémoire, les 110 propositions du candidat socialiste n’avaient rien de rebutant et puis de toute façon en face il y avait VGE, donc si on était de gauche, la question du choix ne se posait même pas ! Hélas le tournant de la rigueur nous a ramené très vite à la réalité et depuis 30 ans, c’est en effet toujours la même ritournelle qu’on nous ressort (avec pédagogie) rigueur déficit dépenses flexibilité pour hélas toujours plus de chômage et de pauvreté ! Pourtant, aucune leçon n’a été tirée par les gouvernants responsables de ce désastre économique ! Et à mon avis c’est pas près d’arriver…

  9. Merci 1000 fois d ‘avoir mis en ligne cet article qui nous montre les fondements du « merdier » actuel. Nous voyons bien qu’après 30 ans de libéralisation, ce modèle économique n’est pas viable et pourtant avec la construction de l’ Europe actuelle nos dirigeants continuent à scier la branche sur lequel nous sommes assis. Merci Nico, ce blog est une merveille et il faut continuez dans ce sens là. Comme d’hab je fais suivre l’article.

  10. Bonjour Nico,

    Merci pour cet article très synthétique et très clair.
    C’est bien dommage que ces choses-là ne soient pas enseignées à l’école car c’est l’histoire politique fait évidemment partie de l’éducation populaire revendiquée à juste titre par Franck Lepage.

    Je découvre ton blog et je le dévore. Vive Internet, sans qui l’émancipation intellectuelle ne pourrait avoir lieu.

    Bon courage à tous, affûtez vos arguments et convainquez !

    Mite.