La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 2/2 sur la dépolitisation

Comme promis, voici la deuxième partie de l’analyse de la décennie 80 et de son impact sur le monde qui est le nôtre aujourd’hui, autour de l’excellent bouquin de François Cusset, « La décennie, le grand cauchemar des Années 80», et de la passionnante série d’émissions de « Là-Bas Si J’y Suis », au cours desquelles Daniel Mermet avait invité Cusset, Lordon et Halimi  pour 09-ALIRE-LaDecenie-3adc4en discuter. La première partie s’était focalisée sur le tournant libéral et financier de politique économique intervenu en France à partir de 83, et de façon plus générale dans le monde au cours de cette décennie. Dans cette deuxième partie, j’ai regroupé certains sujets évoqués par ces trois intervenants autour d’une thématique générale qui est celle de la dépolitisation, constitutive elle aussi des années 80. Le contournement du politique par le caritatif, l’humanitaire, la morale d’un côté, et la technocratie européenne de l’autre, vise en effet, et sous des formes en apparence très diverses, à limiter autant que possible le rôle et l’envergure de l’Etat, sous couvert bien entendu de le moderniser et de le réformer, pour laisser libre cours au marché.images
Couronnées par la chute du mur et du contre-modèle communiste, ces années 80 donnent donc naissance à cette petite musique de la pensée unique, qui proclame la fin des alternatives voire même de l’Histoire,  et rêve d’une République gouvernée au centre, dans laquelle les polarités politiques ou sociales n’ont plus lieu d’être puisque le capitalisme est devenu l’horizon indépassable de l’humanité…petite musique qui nous est encore bien familière aujourd’hui malheureusement.

Comme la fois précédente, je résume ci-dessous les commentaires des trois intervenants, mais je recommande à nouveau d’écouter le montage audio, agrémenté de documents sonores de l’époque. Le fichier Mp3 complet de cette deuxième partie est téléchargeable ici :

1)   Etre moderne ou archaïque, ou la fin des projets politiques

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Pour évoquer ce premier thème, les intervenants s’appuient sur une émission Apostrophe de Bernard Pivot, datant de août 1984, assez symbolique de l’ambiance idéologique qui régnait à l’époque, et dans laquelle on a le plaisir de retrouver notamment les deux phares de la pensée intellectuelle française, Alain Minc et Jacques Attali. AD-0007-Attali-MincFrançois Cusset revient dans un premier temps sur la création de la Fondation Saint-Simon en 1982, par l’historien François Furet, au sein de laquelle se côtoient intellectuels, politiques et grands dirigeants, et qui se donne comme objectif de réunir les « raisonnables » de gauche et de droite autour de la seule politique possible, le développement du libre marché. Son principal animateur, Pierre Rosanvallon, vient alors de publier La crise de l’Etat-Providence, qui diagnostique déjà l’incompatibilité des politiques de protection sociale avec l’évolution de l’économie mondiale.

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Pour Lordon, la création de cette Fondation va lancer le processus de grande indifférenciation droite-gauche et ouvrir l’époque des « modernes», de gauche libérale et de droite modérée, qui pensent que déréglementer est nécessaire, que la concurrence est la imagesmeilleure des choses et que l’Etat est forcément obèse. Le journaliste de l’Expansion, Jean Boissonnat, invité de Pivot et membre de la Fondation, regrette d’ailleurs que cette nouvelle droite et cette nouvelle gauche, qui sont, dès 1984, très proches sur le plan des idées, n’arrivent pas à trouver un accord politique pour s’opposer à l’autre alliance gauche-droite, celle des archaïques, c’est à dire les nationalistes et les bureaucrates. En dehors du jugement de valeurs qu’il met dans cette opposition, on peut reconnaître un côté visionnaire à cette analyse, puisqu’effectivement cette alliance PS-UMP ne se fera jamais, alors que concrètement des politiques assez similaires seront menées. Halimi signale au passage que la catégorie des « modernes » est assez largement bourgeoise, alors que celle des « archaïques » est très nettement populaire.  Pour Cusset, ce discours qui va se généraliser ensuite est une très mauvaise nouvelle tinapour la démocratie, puisque le seul critère pour départager des candidats est désormais l’expertise et la modernité. Il n’y a plus de critères de fond, plus d’affrontement projet contre projet, puisque désormais un seul projet est possible, la libéralisation générale, et l’important est d’élire les plus compétents pour le mettre en œuvre. Ce discours sur la compétence ouvre la voie me semble t-il au règne des technocrates européens qui va suivre, et culminera avec la nomination du très compétent Monti par exemple en Italie, en dehors de tout processus démocratique.

Qui dit compétence dit expertise, et les années 80 ouvrent la voie au déferlement des experts sur les plateaux, dont la mission est de faire la pédagogie de la modernité et des réformes à des français vraiment archaïques, en leur expliquant notamment en quoi la crise est une aubaine historique pour solder les comptes et permettre à la France de rattraper le retard accumulé sur les USA et l’Angleterre. Au passage, ce thème du retard sur les pays plus libéraux est toujours aussi présent de nos jours, comme si,
images5malgré l’ampleur des réformes libérales qui ont eu lieu depuis, on devait toujours rattraper ce retard initial pris de 79 à 83. Minc sermonne en tout cas dès 84 que les français sont les seuls à ne pas avoir fait d’efforts et que la seule voie de sortie de crise est de baisser leur pouvoir d’achat. Il y a 10 jours, au cours du débat avec Montebourg, il a tenu exactement le même discours, expliquant qu’il fallait imiter les espagnols et les grecs qui ont le courage de baisser leur pouvoir d’achat…une belle constance à travers les décennies.

Attali de son côté venait présenter dans Apostrophe son (déjà) dixième livre sur les crises, dans lequel il résumait toute l’histoire de l’humanité en 100 pages et en tirait l’idée principale que la seule façon pour une société de se sortir d’une
hollande-attali-mitterrandcrise a toujours été de créer des libertés nouvelles, de moderniser l’Etat et d’abandonner les vieilles industries pour se concentrer sur les technologies modernes et innovantes. Ce qui est incroyable est qu’il a ensuite publié une vingtaine de bouquins qui disent exactement la même chose, et les journalistes qui le reçoivent aujourd’hui trouvent ça toujours aussi brillant que Pivot à l’époque. Au passage, Halimi rappelle que Minc et Attali n’appliqueront jamais à leur propre cas la nécessité de faire des sacrifices, et créeront leurs cabinets de conseil pour profiter à fond des années 80 et de la financiarisation.images2 Il est donc particulièrement exaspérant de les entendre expliquer en 84 aux sidérurgistes, qui traversaient à l’époque une crise brutale, que le bon temps est fini et qu’il faudra désormais faire des efforts. Au final, cette pensée unique
libérale et modernisatrice, marginale en 82, est devenue hégémonique quinze ans plus tard, à tel point que la Fondation Saint Simon met fin à ses activités en 1999, considérant que le combat des idées est gagné. Pour Cusset cette grande indifférenciation droite-gauche et la fin des projets politiques favorisera à terme la montée des votes extrêmes.

A noter qu’un autre thème passionnant est évoqué rapidement dans l’émission radio, mais très longuement dans le bouquin de Cusset, la façon dont libéralisme économique et libéralisme sociétal vont aller de pair dans ces années 80, le marché étant présenté, notamment par Minc dans ce numéro d’Apostrophe, comme révolutionnaire, dans le sens où il est désormais le seul capable de bousculer nos vieilles sociétés et leurs traditions. Minc parle même de capitalisme soixante-huitard pour montrer la proximité entre les valeurs d’autonomie et de liberté portées en 68 (en faisant l’impasse sur le combat social qu’a été aussi 68), et les valeurs véhiculées par ce marché débridé et sans frontières. liberation-de-sartre-a-rothschildOn assiste à la naissance du modèle libéral-libertaire, symbolisé par Cohn-Bendit par exemple, ou incarné par le journal Libération qui effectuera une mue spectaculaire au cours de la décennie (cf le livre « Libération, de Sartre à Rothshild »), sous l’impulsion notamment du jeune et moderne Laurent Joffrin. J’y reviendrai sans doute dans un autre article mais je cite pour conclure ce texte de Jean-Claude Guillebaud : « Il s’agit bien d’en finir avec l’ancien monde, celui de l’Etat-nation, de la protection sociale, de la loi préférée au contrat, de la solidarité collective, des institutions encadrant l’individu et donnant sens à sa vie, etc. Le discours libéral est tenté de désigner ces réalités d’hier comme des archaïsmes, à éliminer, ou comme des « idées vagues », sans doute sympathiques mais irréalistes. Dans sa version intégriste, le libéralisme est donc à la fois révolutionnaire et libertaire. L’expression libéral-libertaire dit bien ce qu’elle veut dire : la révolution a changé de camp. »

 2) La construction européenne, ou l’alternance sans alternatives

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J’aurais pu en parler sous l’angle économique dans le premier article, mais il me semblait intéressant d’aborder la relance de la construction Francois-Mitterrand-et-Jacques-Chirac_pics_390européenne, symbolisée par le Sommet de Fontainebleau de 1984, sous l’angle de sa contribution à la fin des alternatives et au recul du politique. Pour Lordon, ce sommet est en effet une date cruciale, une bascule dans le cours de la construction européenne. On parlait déjà à l’époque d’euro-sclérose et ce sommet est celui de la relance, il vise à faire entrer dans le réel une construction à l’état d’encre et de papier. Dans les années 70, la France se moquait en effet des injonctions de Bruxelles, et depuis le Traité de Rome,  le droit européen était resté quasiment lettre morte. Pour que le droit entre dans les faits, il lui faut un surcroit de force politique et institutionnelle,Chirac-Jospin et en 1984 les dirigeants européens décident de remettre pour de bon une partie de leur souveraineté aux institutions européennes. La première étape concrète sera l’Acte Unique européen de 1986, qui crée le grand marché européen et inaugure la grande convergence entre partis de gouvernement sur cette question profonde et structurante de la construction européenne, qui va rendre les alternances électorales qui suivront en grande partie stériles. Lordon en rappelle l’enchainement : Fontainebleau en 84 sous Mitterrand, l’Acte unique en 86 signé par Chirac, le traité de Maastricht en 92 sous Mitterrand, l’indépendancehollande-sarkosy de la Banque de France en 93 par Balladur, le traité d’Amsterdam en 97 puis le passage à l’euro en 99 par Chirac et Jospin, le TFUE par Sarkozy en 2008, et enfin le TSCG sous Hollande. Il y a donc une continuité absolue depuis Fontainebleau, avec une adhésion sans faille du PS et de l’UMP à une construction européenne se traduisant par toujours plus de libéralisme et toujours moins de souveraineté pour la France, contribuant ainsi à construire les fameuses alternances sans alternatives, que nous constatons à nouveau depuis l’arrivée au pouvoir de Hollande.

3) La morale et la compassion plutôt que l’analyse politique

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Pour les 3 intervenants, les années 80 sont également marquées par la montée d’un discours moralisant, qui contribue lui aussi à la grande dynamique de dépolitisation. Premier exemple avec Kouchner et les boat people du kouchner-3-malaisie-refugies-kouchner_162Vietnam en 79, qui inaugure un nouveau type de discours, celui de l’urgence, devant laquelle l’analyse politique n’a plus lieu d’être et doit laisser place à l’action. Pour Cusset, il s’agit là de l’une des idéologies les plus pernicieuses des années 80, d’autant que ce droit d’ingérence sera ensuite théorisé par Kouchner et généralisé à un grand nombre d’interventions, toujours présentées comme obligatoires, mais dont on ne mesure qu’après coup les conséquences politiques souvent désastreuses pour les pays concernés. Les dernières en date sont bien sûr la Libye et le Mali, conduites par Sarkozy et Hollande, avec à chaque fois le même discours simpliste sur l’obligation d’intervenir immédiatement sous peine de voir Benghazi rasée de la carte ou Bamako tomber aux mains des terroristes. Je signale d’ailleurs à ce sujet le dernier éditorial de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique concernant le Mali.

Evoquer la Libye me permet de faire la transition avec BHL,4385618 autre phare de la pensée intellectuelle, qui a traversé les décennies avec autant de continuité que Minc et Attali, et qui était déjà l’un des grands organisateurs de la grande fête contre le racisme de 1985, avec son pote Harlem Désir président de SOS Racisme. A l’époque, la montée du Front National vient de débuter, et cette manifestation est un énorme événement médiatique et marketing, dont le mot d’ordre est que face au racisme, l’analyse politique n’a plus de raison d’être, les clivages non plus, on doit juste être pour ou contre le racisme, soit grosso modo du côté du bien ou du mal. A court terme, ce rassemblement est un succès et même plutôt unetouche_pas bonne chose, face à la montée d’un discours de droite extrême. Mais à long terme, cette dépolitisation totale du combat anti-raciste remplacé une morale bien-pensante porté par une certaine élite bourgeoise parisienne sera un échec total. Cusset rappelle que dès cette époque, on voit beaucoup plus BHL dans les médias que les vraies victimes du racisme dans les banlieues, et que ces postures contre les discriminations sont bien loin des réalités de ceux qui les vivent quotidiennement. Pour Halimi, la défense des immigrés, qui remplace dans les discours du gouvernement socialiste celle des ouvriers, offre un débouché social à un pouvoir que sa politique d’austérité rend de plus en plus impopulaire.

Si en 1985, la musique et les bons sentiments deviennent la seule arme contre le racisme, ils sont aussi la seule arme contre la faim et l’exclusion, avec les fameux « We are the world » ou le premier album des Enfoirés pour les Restos du Cœur. Face aux injustices et aux drames créés par la mise en œuvre d’un certain type de politiques, la compassion médiatique est donc la seule réponse apportée. Elle est l’un des symboles des années 80 pour Cusset, et elle images3prendra toute son ampleur à partir de la privatisation de TF1 en 86, et de l’apparition de la télé à paillettes qui va adorer la mettre en scène. Dans le même ordre d’idées, le premier Téléthon est lancé en 1987, et pour Lordon, toutes ces initiatives créent au final un malaise. Il est certes difficile d’être contre le Téléthon, qui part plutôt d’un bon sentiment et dont les effets ne sont pas négligeables pour la recherche. Mais pour lui, c’est la multiplication de ces opérations qui est dangereuse, car elle conduit à soustraire de la délibération publique et collective des choix de financement importants, comme ceux de la recherche en France.

4) Fini les classes sociales, vive les styles de consommation !

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Petite parenthèse plus anecdotique, mais pas inintéressante, François Cusset revient sur le fait que les années 80 sont également les années « psy ». Les émissions avec des « experts » psychologues ou psycho-sociologues se multiplient en effet, notamment sur TF1, et peu à peu le paradigme psychologisant va permettre de décrypter la société en effaçant les anciens marqueurs de classe, considérés désormais comme archaïques. 12257106922_199_CMJN_258Une multitude d’experts d’un genre nouveau viennent présenter des cartographies complètes de la société française, au sein desquelles les français sont classés en fonction de leurs modes de consommation, de leurs styles de vie ou de leurs rapports à l’argent. Ce qui devient déterminant pour expliquer la réussite des uns et les échecs des autres, n’est plus à chercher dans les différences de conditions sociales ou économiques, ou dans les choix de politique économique, mais dans une certaine psychologie, qui différencie par exemple les moutonniers et les audacieux, les fainéants et les dynamiques. Ces émissions permettent de faire passer le message, d’inspiration clairement anglo-saxonne, que chaque individu est désormais responsable de son avenir, qu’il ne doit plus compter sur l’Etat pour l’appuyer ou l’aider, et que la réussite est possible à condition d’adopter la bonne attitude devant les difficultés.

5) 1989 et la fin des révolutions

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L’année 1989, qui vient clore la décennie, permet d’entériner le libéralisme comme seule politique possible à travers deux évènements, la célébration bicentenaire-de-la-revolution-francaise-le-monde-entier-a-lunissonbicentenaire-de-la-revolution-1989-bticlephoto-du bicentenaire de la Révolution française et surtout la chute du mur de Berlin, symbole de l’effondrement du contre-modèle communiste. Le bicentenaire tout d’abord fait l’objet en France d’un énorme délire publicitaire, et d’une folklorisation qui culminera avec le défilé de Jean Paul Goude, en présence des plus grands dirigeants de la planète dont Reagan, Thatcher ou le maréchal Mobutou. Plus fondamentalement, pour François Cusset, ce bicentenaire est l’occasion d’une relecture de la révolution française par un certain nombre d’historiens et d’intellectuels, qui en font une révolution purement politique et plus du tout sociale, dangereuse parce que portant en germe la dérive de la terreur et la guillotine. La même année, les contre-révolutionnaires chouans et vendéens sont célébrés, et une multitude d’ouvrages paraissent pour souligner le coût économique de la révolution française. François Furet, créateur de la Fondation Saint Simon, est le principal artisan de cette analyse critique de laSedillot-Rene-Le-Cout-De-La-Revolution-Francaise-Livre-903788102_ML révolution, qui fait passer le message que tout engagement conduit nécessairement au bain de sang, et qu’il est plus raisonnable d’accepter l’ordre établi. Halimi cite cette phrase de Furet : « Nous sommes condamnés à vivre dans le monde où nous vivons ». C’est donc sous la gauche, et de façon festive, autour des spectacles magnifiques mais sanglants de Robert Hossein, que l’on tente d’enterrer l’idée de révolution et plus largement de changement et d’émancipation sociale.

Ce discours va évidemment être amplifié par l’effondrement du mur de Berlin la même année, surexploité par les idéologues libéraux pour attester de façon définitive de la fin des alternatives, voire même la fin de l’Histoire, alors chute_murmême que, comme le rappelle Halimi, des pensées alternatives existaient à cette époque dans des espaces autres que celui du soutien au communisme soviétique. Par ailleurs, pour Cusset, ceux qui crient à cette époque à la victoire de la démocratie, et qui en font la preuve définitive qu’elle est nécessairement liée au marché, vont vite déchanter car les années 90 donneront lieu à des tensions et poussées nationalistes et xénophobes à l’Est, qui déboucheront notamment sur la guerre en Yougoslavie,francois-furet-inventaires-communisme-L-toOllU ainsi qu’à une casse sociale énorme due au passage rapide et brutal à une économie de marché non régulée. Pour Lordon, la chute du mur ouvre une période d’expérimentation en vraie grandeur de la transition vers le marché des économies post-socialistes, qui va conduire à une infirmation retentissante de la doctrine même du libéralisme. Des économistes libéraux, dont Attali à la tête de la BERD, débarquent en Russie avec comme seule doctrine : libérons les prix, restituons la propriété privée, laissons jouer les forces bénéfiques de la concurrence et tout ira bien. Résultat : une panade absolument effroyable, que l’on peut mesurer notamment par la régression spectaculaire de l’espérance de vie. Ceci confirmait que le capitalisme ne sauraitimage9 marcher sans son appareillage institutionnel et un minimum de règles, et donc sans un Etat, faute de quoi l’on aboutit à ce que Marx appelait l’anarchie du marché et l’accumulation primitive. Au final, pour Cusset, les idéologues libéraux ont utilisé le bicentenaire et la chute du mur pour tenter de clore une parenthèse de 150 années de luttes sociales. Mais s’entendre dire que l’horizon de l’émancipation sociale est désormais terminé oblige à en faire le deuil, et ce deuil impossible porte en lui les germes du revirement des années 90 et du retour du peuple.

6) Conclusion

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Elle s’arrête quand cette décennie 80, si importante pour comprendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ? Cusset la fait durer jusqu’en 1995, ce qui coïncide avec les bornes chronologiques des deux mandats photo_1194949418852-1-0_zoomde Mitterrand, ainsi qu’avec le premier grand tournant ou réveil social qui intervient avec les grandes grèves de l’hiver 1995. Halimi revient lui sur deux événements du début des années 90 qui lui paraissent importants. Le premier, en phase avec la décennie 80, est la Guerre du Golfe de 90, qui constitue au niveau international le pendant de la république du centre en France, à savoir le rêve d’une communauté internationale unie, qui porterait ensemble les valeurs du droit et de la liberté, au sein de laquelle les anciens clivages auraient disparu. A l’inverse, la décennie se clôt pour lui avec le référendum de Maastricht en 92, premier moment où le consensus libéral commence à grincer, où le beau modèle se fissure. df304b32-002a-11e2-92d7-7959b8eca5f3-493x328Maastricht c’est effectivement 49% de Non, malgré une coalition pour le Oui de l’ensemble des élites, des socialistes et de la droite, soutenus par une intense propagande médiatique. On redécouvre à cette occasion qu’il y a un peuple, qu’il ne partage pas forcément l’avis de ses dirigeants, et qu’il y a également des classes sociales, les ouvriers/employés ayant voté majoritairement Non, contrairement aux cadres sup et professions libérales, la nouvelle sociologie du PS. A compter de cette date, l’ordre libéral sera un peu moins assuré et triomphant qu’au cours de la décennie précédente.

Les intervenants concluent ensuite l’émission en se demandant dans quelle mesure nous sommes sortis ou pas de ce grand cauchemar des années 80. L’émission date de 2007 mais leurs réflexions sont tout aussi valables en 2013. Pour Cusset, ce qui nous en sépare est principalement que les années 80 ont été une période désinhibée, excessive, hystérique parfois sur l’argent et le marché, considérés comme révolutionnaires voire érotiques. Ce discours avait le gros avantage de la sincérité, il disait une vérité idéologique que l’on a plus de mal à voir aujourd’hui, le politiquement correct ayant fait son chemin depuis. Par ailleurs, derrière cette chape de plomb de la pensée unique, il y avait un refoulé social qui a fait retour depuis la fin des années 80, avec 41K0AFCREVL._SL500_AA300_les mobilisations sociales pour la défense de certains acquis, voire même avec certaines émeutes dans les banlieues. En même temps, la campagne électorale de 2007, comme celle de 2012, témoignent d’une grande continuité avec les années 80, puisque les candidats principaux sont de purs produits sociologiques de ces années là.

Pour Halimi, le climat intellectuel  n’est plus du tout le même que dans les années 80, la critique de l’ordre libéral est beaucoup moins marginale, avec tous les jours de nouveaux livres qui expliquent que le libéralisme n’est pas l’avenir du monde. En même temps, le libéralisme s’est tellement installé dans les structures institutionnelles et économiques, que même sans être hégémonique au plan intellectuel, il parvient à continuer sa course.

Pour Lordon, le travail d’imprégnation culturelle de la société par les valeurs du capitalisme, la cupidité et l’individualisme notamment, s’est poursuivi et produit toujours ses effets. La différence principale est qu’à l’époque, on pouvait vanter salaire_mles charmes du modèle libéral et sa modernité tant qu’il n’avait pas produit ses effets réels. Une ou deux décennies plus tard, on en voit les conséquences en vraie grandeur, et cela a changé le regard du salariat qui en bave tout en voyant prospérer une minorité. C’est selon Lordon le propre d’une société capitaliste sous pilotage de la finance que de générer une distribution des revenus extrêmement polarisée, conduisant à une détérioration des conditions matérielles du plus grand nombre au profit d’une minorité toujours plus étroite. Concernant l’avenir, Lordon estimait en 2007 que cette détérioration continue des conditions d’existence du plus grand nombre constituait une force de rappel qui devrait finir par produire son effet et permettre de renverser ce modèle libéral hégémonique, mais pour lui ce ne sera pas à court terme, et l’horizon n’est donc pas très rieur. On pourrait ajouter à cette analyse que même la crise monumentale qui a suivi de peu cette émission en 2007-2008, entrainant une casse sociale sans précédent depuis 29, n’a toujours pas permis de renverser cet ordre libéral, qui, jattali-copie-1au contraire, est en train d’être approfondi, en Europe notamment.

En même temps, pour Cusset, les révolutions ou renversements sont toujours imprévisibles, et les choses peuvent bouger dans les années à venir, peut être plus vite qu’on ne le croît, et notamment en France. Il estime en effet que le travail de greffe du modèle libéral sur la société française a été mal fait, peut-être parce que, bizarrerie de l’Histoire, il a été mené par la gauche, et du coup il n’a pris qu’à moitié, des barrières de sécurité existent encore, en tout cas beaucoup plus qu’aux Etats Unis par exemple où le travail d’individualisme de la société a été accompli. Halimi rappelle d’ailleurs que dans tous les sondages internationaux réalisés, les français sont ceux qui soutiennent le moins le modèle libéral…un petit signe d’espoir pour conclure ces deux articles ?

Bonus

En bonus, pour finir sur nos deux phares de la pensée qui malheureusement brillent toujours aujourd’hui, deux courtes vidéos :

– la première issue du documentaire « Les nouveaux chiens de garde », où l’on retrouve Lordon, commentant en se marrant les analyses de Minc sur la crise financière en 2008…

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– la deuxième est un court extrait d’une émission de Taddéi où Cusset venait parler de son livre en présence d’Attali… Impossible de trouver l’émission complète malheureusement, mais on voit que face à Cusset qui a des arguments et fait une analyse précise sur la fin du politique, Attali est exaspéré, et ne daigne pas répondre sur le fond, faisant semblant de ne pas comprendre où veut en venir son interlocuteur… C’est court mais ça vaut la peine quand même…

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5 responses to “La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 2/2 sur la dépolitisation

  1. Un formidable travail.
    Merci, chaleureusement.

  2. Halimi, Lordon, Cusset, quel bonheur pour dénoncer experts et chiens de garde…

    Attali qui se dit intellectuel, c’est déjà dès la première phrase à mourir de rire !
    A noter que Mauduit a fait un gros travail sur Attali, le business man, ds son livre de l’an dernier.
    Justement sur son arnaque de la macro-finance

  3. Merci pour ces deux articles et le résumé des sept émissions en deux MP3.

  4. Argumenté, fouillé, documenté.
    Merci beaucoup pour cette mise en perspective.
    J’apprécie beaucoup le fait que vous citiez vos sources ce qui nous permet d’enrichir nos lectures et également de diversifier les points de vue.
    Grand respect pour l’énorme travail que vous fournissez Nico.

  5. Chapeau bas !