L’après-débat Hollande-Sarkozy, et derniers commentaires sur le premier tour

Je ne pensais pas écrire après le débat et certainement pas le commenter, mais finalement la lecture d’un éditorial du Monde m’a donné envie d’en dire un mot quand même. Sur la forme, je trouve que Hollande s’en est plutôt bien sorti, bien mieux que prévu par certains, face à un Sarkozy accablé par son bilan.

Sur le fond, je trouve que c’était un débat sympathique entre un centre modéré et une droite dure, mais personnellement, je me suis demandé tout le long si la gauche était vraiment qualifiée pour le deuxième tour. J’ai trouvé du coup complètement logique que, dans la foulée, Bayrou se prononce pour le PS au second tour, parce que franchement, il aurait pu remplacer Hollande sans qu’on n’y voit la moindre différence. Bon en même temps, je ne m’attendais pas à être bouleversé par les propos de Hollande, mais plus largement, j’ai surtout trouvé que les discussions étaient complètement en décalage avec le monde dans lequel on vit, les grandes crises qu’il traverse et les conséquences que cela a déjà ou aura dans les prochaines années pour notre société, pour les gens, des classes populaires aux classes moyennes :

- La crise écologique ? le réchauffement climatique ? la disparition programmée des énergies fossiles dans les 30 ans ? Rien ou presque, 10 mn sur Fessenheim, une proposition de Hollande de blocage des prix de l’essence qui montre une absence totale de réflexion sur l’augmentation inéluctable du prix du pétrole, des déclarations d’intention pour les énergies renouvelables alors que ce secteur est en train de péricliter dangereusement en France.

La crise financière de 2008, ses causes profondes, les moyens précis et radicaux à mettre en œuvre pour éviter qu’une autre crise du même type ne se reproduise dans 5-10 ans, si par miracle, on parvenait à se sortir de la crise économique actuelle qui en a résulté ? Rien ou alors je me suis endormi.

- La mondialisation, le libre échange, le bilan de 30 ans de désindustrialisation et de détérioration ou stagnation (dans le meilleur des cas) des niveaux de vie, sauf pour 1% de la population ? Rien et aucune politique industrielle en vue à l’horizon, ni aucune stratégie ou réflexion vis à vis de pays émergents qui eux savent alterner ouverture et protectionnisme.

- L’euro, la crise qu’il traverse, son avenir dans un contexte de récession généralisée vers laquelle les politiques d’austérité nous mènent, les divergences de plus en plus grandes entre certains pays du sud et du nord ? J’ai dû zapper.

- Le modèle social français, (retraites, Sécu, droit du travail, etc) et la façon de le sauvegarder dans un contexte européen qui pousse à sa remise en cause et à son détricotage progressif à coup de réformes structurelles ? Allez, j’arrête là.

Je ne prétends pas qu’il y ait des réponses toutes faites à tous ces sujets, toutes ces crises, bien entendu. Mais avant de trouver des remèdes, des alternatives, encore faudrait-il faire le diagnostic, poser les bonnes questions, en débattre, confronter des options divergentes, trouver des lieux de compromis, définir une stratégie, appréhender les rapports de force, etc…

Du coup, en lisant l’édito du Monde le lendemain (voir ici), je me suis dit que pour une fois j’étais presque d’accord, avec le début du texte en tout cas, qui regrettait que les deux candidats soient passés à côté des grandes questions de fond, n’aient pas évoqué le contexte international, la situation globale du monde dans lequel on vit et auquel sera confronté le vainqueur. Malheureusement, dès le deuxième paragraphe, j’étais déjà exaspéré…j’en cite un extrait : Il est regrettable que deux hommes qui prétendent diriger la France en ce début de XXIe siècle n’aient eu à coeur, ni l’un ni l’autre, de faire la pédagogie du monde qui attend les Français. Car, à ne point parler du grand chambardement actuel, on risque ceci : laisser entendre qu’on pourrait faire « comme avant ». Rien n’est plus faux. Le basculement du monde n’est pas réversible. Quand on a posé cela comme tel, un horizon qui ne va pas s’effacer, alors on voit l’Europe différemment. On cesse de l’ignorer ou de la diaboliser – ce qui fut trop souvent le cas dans cette campagne. On en parle positivement. Car, que l’on veuille se protéger, accompagner ou profiter de ce nouveau monde, il faudra plus d’Europe, pas moins d’Europe, pour tenir son rang. On parle différemment de l’euro aussi. L’univers des blocs économiques de demain comprendra quatre à cinq grandes devises. Il faut en être – l’euro est une base, même imparfaite. On parle différemment de la croissance, pour comprendre que les « trente glorieuses », c’est « leur » tour. Et qu’il faudra trouver, chez nous, d’autres sources de financement à notre Etat-providence – qu’il faut, bien sûr, faire évoluer.

Voilà, en un paragraphe, on retrouve toute la rhétorique de la résignation, de la soumission au monde tel qu’il est, du renoncement à le changer et à réfléchir à des alternatives. En prime, évidemment, les poncifs habituels sur la mondialisation inéluctable, dont on doit profiter mais dont il faut se protéger, et pour cela rien ne vaut l’Europe même si elle est imparfaite, et l’euro même si lui aussi pourrait mieux fonctionner. Et puis faut pas rêver, notre modèle social, il va devoir « évoluer »…on sait déjà dans quel sens.

Je conseille à ceux qui ne l’ont pas encore vue, la vidéo du débat Hollande Sarkozy de 1999 que j’avais mise dans l’article précédent (voir ici). Ecoutez attentivement ce que tous les deux disaient à l’époque sur la mondialisation et l’euro, c’est presque mot pour mot l’éditorial du Monde 13 ans après. Entre 99 et 2012, aucune évolution dans le discours et les arguments, malgré un approfondissement de la mondialisation et de la désindustrialisation, une crise financière, économique et européenne…et on s’étonne ensuite d’avoir un  Front National toujours plus implanté…

Et hier rebelote, nouvel éditorial du Monde, avec cette fois une ode magnifique et bouleversante au vivre ensemble, au rassemblement, à l’union des français, à l’amour entre tous dans la différence, etc.  Il faut vraiment le lire en entier (avec un paquet de Kleenex à proximité), mais je ne peux pas m’empêcher de citer un passage  : Vivre ensemble, c’est, aujourd’hui, donner la priorité aux plus fragiles, à ceux qui sont le plus directement exposés aux effets déstabilisateurs de la mondialisation. (snif) (..) Condamner la mondialisation n’a pas de sens. Celle-ci a permis, au cours des trente dernières années, à des millions de personnes de sortir de la misère – pour l’essentiel dans quelques grands pays émergents. Qu’elle ait, dans nos vieux pays industrialisés, des effets profondément déstabilisateurs, c’est vrai aussi.

Donc vivons ensemble, notamment avec ceux qui souffrent, ceux qui subissent la mondialisation, ouvrons leur nos bras après ce premier tour où ils ont voulu exprimer leur colère et leur souffrance. Par contre, rappelons-leur tout de suite qu’il est hors de question de condamner la mondialisation qui les fait souffrir… Après deux-trois jours de discussion autorisée (et habituelle de chaque lendemain d’élection) sur le vote FN, la géographie de ce vote, ses ressorts socio-économiques, le lien éventuel avec la mondialisation et ses effets, le Monde siffle la fin du jeu, le débat est clos. Interdiction de toucher aux structures profondes qui créent cette situation, on repart sur le même modèle qu’avant mais en essayant de s’aimer les uns les autres…et le Monde poussera à nouveau des grands cris d’incompréhension et de stupeur au prochain score  spectaculaire de Marine Le Pen.

A ma petite échelle,  je poursuivrai en tout cas la réflexion sur la mondialisation et l’Europe, sur des pistes d’alternative, même ou surtout si c’est Hollande qui passe, parce que je ne me résous pas à ce qu’elles soient forcément ultralibérales dans les deux cas,  j’espère que d’autres modèles sont possibles et je crois qu’on peut encore changer les choses contrairement à ce pense Le Monde. Avant cela, et pour finir provisoirement sur les élections et le premier tour, je signale juste quelques articles lus ici ou là sur l’analyse du vote des classes populaires notamment.

1) Quelques graphes très clairs sur les résultats du 1er tour

Je signale d’abord deux articles du Blog d’Olivier Berruyer (ici et ici) qui résument, comme d’habitude avec des graphes très clairs, les résultats du 1er tour et certains déterminants du vote (âge, revenus, activité) qui ont été évoqués dans la plupart des commentaires. Cliquez dessus pour mieux les voir.

2) La géographie du vote Front National, opposition villes-périurbain

A côté de l’analyse habituelle des ressorts socio-économiques et identitaires du vote Front National, il y a eu cette année beaucoup d’analyses liées à la répartition géographique de ce vote, faisant apparaître un vrai clivage entre les villes (et ses proches banlieues) et les zones périurbaines et rurales, en perte de vitesse et qui déclinent en silence, à coup de fermetures d’usines, de trésoreries, de tribunaux et de services publics. Certaines cartes sont assez édifiantes, notamment celle-ci de Hervé le Bras, qui illustre cette dichotomie de plus en plus marquée entre les métropoles dans lesquelles le vote FN s’affaiblit nettement (en bleu) et les espaces périurbains en déclin.

Cette question de la France périphérique, espace de fragilité sociale situé au-delà des grandes métropoles françaises et de leurs banlieues immédiates, est l’objet du livre du géographe Christophe Guilluy, Fractures françaises, sorti en 2010. Ce livre a fait débat pendant la campagne, parce que prévu au départ pour permettre à la gauche de réfléchir sur cette nouvelle géographie sociale, il a en fait été repris (et détourné) surtout par Sarkozy, comme Chirac avait repris la Fracture sociale de Todd en 1995. Guilluy évoque notamment le lien inévitable que l’on trouve dans les classes populaires précarisées entre les thématiques sociales et les thématiques identitaires, et la séparation géographique inexorable entre classes populaires d’immigration récente et classes populaires blanches, se traduisant peu à peu par une fracture culturelle, qui peut être facilement attisée par des discours du type Sarkozy ou Le Pen. J’avais d’ailleurs vu une interview de lui dans l’émission de Naulleau-Zemmour, avant le premier tour, et j’avais trouvé son analyse très intéressante.

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Après le premier tour, qui confirmait dans une grande mesure son diagnostic, il a commenté les résultats notamment dans cet article.

Dans cet autre article, Olivier Crépin prolonge cette analyse géographique et sociale, en confirmant l’implantation forte du FN au Nord et à l’Est, au sein des bassins d’emploi manufacturiers les plus touchés par les conséquences de la mondialisation et par le retrait progressif de l’Etat et des services publics.

C’est à l’échelle fine, celle des aires urbaines, des bassins d’emploi et des communes que l’on peut apprécier à sa juste mesure le phénomène de déclassement des territoires et le sentiment d’abandon des électeurs qui y résident. La cartographie électorale souligne une sur-concentration flagrante du vote Marine Le Pen à l’échelle des bassins d’emploi industriels les plus touchés par la crise économique et notamment les territoires manufacturiers du quart nord-est de la France : un arc s’étendant du Nord de la Franche-Comté et de la Lorraine à la Picardie en passant par la Champagne-Ardenne.
En déclin démographique, ces régions du Nord-Est ont également été plus exposées que d’au
tres par la révision générale des politiques publiques et le ressac de la présence de l’Etat (fermetures de sites consécutives aux réformes des cartes judiciaire et militaire). On citera notamment le cas emblématique du bassin sidérurgique à Gandrange, traumatisée par la fermeture de son aciérie en 2009, où la candidate FN talonne François Hollande (28,15% contre 29,69%).

3) Sur les raisons d’un vote FN plutôt que Front de gauche au sein des classes populaires, un article de Vincent Goulet

Je recommande cet article vraiment passionnant du sociologue Vincent Goulet, intitulé Le demi-succès du Front de gauche et la question du FN. Il rappelle d’abord que le Front de gauche fait un score tout à fait significatif, bien plus important qu’en 2007, et en nombre de voix plus important aussi qu’en 2002. Avec plus de 4 millions de voix, une gauche de gauche existe en effet à nouveau. Mais il constate aussi que le Front de Gauche a échoué pour l’instant dans la mission que s’était donnée Jean-Luc Mélenchon de détourner une large part des électeurs des classes populaires du vote Front national. Il tente donc dans l’article d’expliquer ce demi-échec et j’en recommande vraiment la lecture. Je partage notamment, comme je l’ai dit dans mon article précédent, son point de vue sur la non-efficacité de la tactique de Mélenchon consistant à taper très fort sur Marine Le Pen, parfois même de façon insultante. Je comprends qu’au début de la campagne, mis dans le même sac qu’elle par les médias classiques qui les traitaient tous deux de populistes, il ait eu besoin de montrer sa différence en critiquant fortement les idées de Le Pen. Mais une fois que l’élan de la campagne avait été créé, il n’avait plus besoin de le faire autant je trouve, et il fallait au contraire tenter de convaincre l’électorat populaire de Le Pen (une partie au moins) en revenant sur le fond. Bref, je cite quelques passages de Vincent Gollet qui rappelle d’abord qu’il y a toujours eu un vote populaire de droite.

La première raison du demi-échec est l’existence, constante dans notre pays, d’un vote populaire de droite. Etre ouvrier ou employé, « au bas de l’échelle sociale »  ne suffit pas à donner une conscience de classe. En France, depuis l’après-guerre, un tiers des ouvriers au moins (et plus encore les employés) vote pour les partis conservateurs. En 2007, Nicolas Sarkozy avait dû son élection à la mobilisation de ce vote populaire de droite. En 2012, ces mêmes électeurs, toujours populaires et de droite, utilisent le bulletin Marine Le Pen pour sanctionner un président qui les a profondément déçus. Mais le vote Le Pen n’est pas seulement un vote de sanction ou de protestation. Se contenter de cette analyse doloriste et misérabiliste, c’est ignorer que ce vote, sans être toujours d’adhésion totale, révèle une forme de reconnaissance de soi dans le discours lepeniste.

Il analyse ensuite de façon fine la façon dont les classes populaires reçoivent et jugent les informations que les hommes politiques transmettent, comment elles les interprètent. Il parle de 3 schèmes de pensée, qui peuvent aider à comprendre pourquoi certains au sein de ces classes populaires se reconnaissent plus dans certains éléments du discours de Marine Le Pen que dans celui la gauche.

Le premier, le schème hiérarchique, reprend la figure classique de l’opposition entre les “petits” et les “gros”, il est particulièrement décliné ici entre le peuple et l’élite, que la candidate du Front National appelle les “profiteurs”, “les technocrates et les banques”. Cette dénonciation est également bien prise en charge par le Front de gauche, qui en fait une critique plus complète et systémique. Sur ce terrain, l’offre de parole politique de Mélenchon peut aisément prétendre rivaliser avec celle de Le Pen.

Il n’en est pas de même avec le schème d’équité. Le schème d’équité est la figuration de l’exigence d’une « juste » répartition des places, des statuts et des richesses, en fonction des besoins et mérites de chacun. Les discours de Marine Le Pen s’appuient très largement sur cette catégorie de perception : privilégier la “valeur travail” face à “l’assistanat”, récompenser le mérite, défendre la “France qui se lève tôt”, permettre de “travailler plus pour gagner plus”. A l’opposition “travailleurs/capitalistes”, qui permet une pensée politique et une mobilisation en termes de lutte des classes, Le Front National substitue ainsi l’opposition entre “travailleurs/assistés”, qui divise la classe populaire. Sur ce point, les propositions de la gauche de gauche, toujours suspecte d’être dépensière et prompt à lever l’impôt, sont plus difficilement conciliables avec les effets de cadrage du schème d’équité.

Pour accentuer le trait, le discours stigmatisant mobilise d’autres caractéristiques, qui cette fois-ci s’appuient sur le schème d’enveloppe. Pour Marine Le Pen, ce sont d’abord les étrangers qui “viennent profiter” de l’Etat social français. Dans un contexte d’insécurité sociale, économique et identitaire, le Front National construit tout un système d’opposition entre intérieur/extérieur, familier/étranger à travers les thèmes de l’immigration et de l’intégration, de l’espace Schengen et de “l’Europe-passoire”ou encore des barrières douanières. Le monde est structuré sur l’opposition “eux”, “les autres” et “nous”, “la Nation”. Il est considéré comme légitime de se protéger de l’extérieur si celui-ci apparaît menaçant, au nom de la sécurité, de la vie dans l’entre-soi et de la protection de ses us et coutumes. La déclinaison nationaliste et xénophobe du schème d’enveloppe est facile à réaliser, mais le schème d’enveloppe est également mobilisable par la gauche de gauche. L’Etat protecteur, en particulier à travers les services publics, correspond à ce répertoire, tout comme l’opposition à la libre circulation des capitaux et marchandises.

Combattre frontalement le Front National risque de renforcer ses positions. Expliquer à un électeur de Marine Le Pen qu’il se trompe et qu’il vote pour une “semi-démente” n’est guère le moyen de l’inviter à voir les choses autrement. Il est sans doute possible, à partir de ces schèmes qui sont apolitiques et partagés par tous, de proposer des visions de la réalité du monde social alternatives à celles du Front National.

4) Le dernier article de Lordon : Front National, mêmes causes, mêmes effets

Dans son dernier article, l’économiste Frédéric Lordon revient lui aussi sur le premier tour, se moque des commentateurs qui, avec constance depuis 1988, tombent des nues devant l’ampleur du vote FN, mais comme pour l’édito du Monde dont je parlais, refusent absolument de faire le lien avec l’alternance sans alternative qu’ils promeuvent depuis 30 ans. Un extrait ci-dessous :

On ne reconnaît pourtant jamais si bien la surdité politique qu’à son empressement à certifier qu’elle a « bien entendu le message » et que « les Français ont envoyé un signal fort ». Il faut croire que la force adéquate du « signal », désormais, ne devrait pas viser en dessous du coup de fourche pour que « le message soit entendu » pour de bon. En attendant, de secousse en secousse, le FN fait sa pelote, et toujours pour les mêmes raisons, celles de la protestation antilibérale constamment réaffirmée, et du déni qui lui est constamment opposé. Il faut donc vraiment des œillères pour ne pas voir, ou ne pas vouloir voir, la régularité granitique qui conduit la vie électorale française : quand l’orthodoxie néolibérale pressure les salaires, dégrade les conditions de travail, précarise à mort ou jette au chômage, quand elle détruit les services publics, abandonne les territoires par restriction financière, menace la sécu et ampute les retraites, toute proposition de rupture reçoit l’assentiment, toute trahison grossit le ressentiment, tout abandon du terrain nourrit le Front national.

La vie politique française est donc bien moins compliquée que ne voudraient le faire croire les experts à tirer dans les coins qui se sont fait une spécialité de l’évitement des questions de fond, et notamment de celle qui (les) fâche : la question de la mondialisation, et de son incarnation européenne. Le libre-échange et la finance déréglementée nous détruisent, mais toute tentative d’échapper à la destruction commet la faute morale du « repli sur soi ». Le corps social devrait donc avoir l’heur de se laisser détruire avec grâce — et l’on s’étonne qu’une part croissante de l’électorat prenne le mors aux dents !

L’article de Lordon est très intéressant, notamment quand il revient sur les précédents grands scrutins électoraux depuis 95, avec à chaque fois la constante d’un candidat qui, pendant la campagne, a su toucher ou parler aux classes populaires (Chirac avec la fracture sociale, Jospin en 97 avec la volonté de faire une Europe sociale, Sarkozy avec les discours sur le pouvoir d’achat en 2007) et qui, une fois élu, trahit très vite ses électeurs populaires avec une politique à l’opposé des promesses de changement annoncées, et un Front national qui en profite pour s’installer de façon structurelle dans le paysage politique.
 Il conclue lui aussi sur les limites de la stratégie de dénigrement du Front National par la gauche, traditionnelle au PS depuis l’arrivée de Le Pen en 84, mais reprise en 2012 par le Front de gauche.

(..) à propos des électeurs FN qu’il lui incombe de reconquérir, même la gauche (la vraie gauche) commence à donner des signes de fatigue intellectuelle. En témoignent les refus exaspérés d’entendre seulement dire « la France qui souffre ». Assez de la souffrance sociale ! et retour aux explications simples et vraies : ce sont des salauds de racistes. Dans une parfaite symétrie formelle avec la droite qui, en matière de délinquance, refuse les « excuses sociologiques », voilà qu’une partie de la (vraie) gauche, en matière de vote FN, ne veut plus de « l’alibi » de la souffrance sociale. Cette commune erreur, qui consiste à ne pas faire la différence entre deux opérations intellectuelles aussi hétérogènes que expliquer et justifier (et par suite « excuser »), finit inévitablement en le même catastrophique lieu de l’imputation d’essence, seul énoncé demeurant disponible quand on s’est privé de toute analyse par les causes. Les délinquants seront alors la simple figure du mal, n’appelant par conséquent d’autre réponse que la répression. Quant aux électeurs de l’extrême droite, ils sont donc « des salauds », appelant… quoi d’ailleurs ? La colonie lunaire ? Au déplaisir général sans doute, il faudra pourtant faire avec eux. Sauf à des esprits un peu épais et par trop portés aux visions du monde par antinomies, vouloir sortir les électeurs FN de la catégorie « gros cons » n’équivaut donc en rien à les verser dans celle des « gens aimables ».

5) Un peu d’espoir pour la gauche, par François Ruffin

Pour conclure sur une note positive, je signale ce texte de François Ruffin qui ne veut pas que l’espoir suscité chez beaucoup par la belle campagne du Front de gauche retombe à cause d’une légère déception sur le score final.

Il demande de la patience, et prend l’exemple des néo-libéraux, qui dans les années 50-60 étaient complètement marginaux, dans un monde keynésien. Autour d’une poignée d’intellectuels comme Hayek, ils se sont mobilisés, ont fait avancé leur pensée par petites étapes, ont fait campagne sans relâche, ont mobilisé leurs partisans, ont diffusé leurs idées par tous les moyens possibles, ont pris quelques raclées aux élections, mais ont fini par triompher avec Reagan et Thatcher en 80.

Je voulais leur dire ça, aux copains qui déprimaient dimanche soir.
Parce que c’est nous qui les avons plantées, ces graines de l’espoir, aujourd’hui. Pour la première fois depuis combien de temps ?, des décennies, c’est un discours de classe qui a retenti. Et cette parole clairement de gauche a trouvé un écho populaire : ce sont ces milliers de personnes, des dizaines de milliers, qui se sont retrouvés à chaque meeting. Ce sont encore ces 11%, près de 4 millions de votes, qui se sont portés sur Jean-Luc Mélenchon. Et ce sont, au-delà, ces millions d’autres qui ont entendu, apprécié, applaudi l’élan, même s’ils ont choisi un autre bulletin. Tout cela n’est pas rien. C’est un pas en avant, dans le bon sens, sur ce chemin. La seule erreur, c’est d’avoir espéré plus haut que notre cul : bien sûr qu’on ne renverse pas, en quelques semaines, un Front National installé dans le paysage depuis un quart de siècle. Bien sûr que le Front de Gauche peine à attirer massivement chez les ouvriers, employés, dans les campagnes – alors que (à l’intuition) ses militants se recrutent surtout dans la petite-bourgeoisie urbaine (dont je suis). Mais ces obstacles seront surmontés, pour peu qu’on les voit et qu’on le veuille. Pour peu qu’on se retrousse les manches. C’est dans l’adversité que se révèlent les tempéraments – et si nous prétendons, vraiment, transformer ce pays (et je ne parle même pas de révolution !), va-t-on se décourager juste parce que le résultat d’un scrutin n’égale pas les derniers sondages ! Les graines de l’espoir peuvent germer. Mais pas arrosées avec nos pleurs…

En attendant ces grands changements, et malgré mon manque total d’enthousiasme envers Hollande, je dois quand même dire pour conclure que s’il l’emporte, je serai quand même content de me réveiller à partir de lundi, et pour la première fois depuis que je suis en âge de voter, avec un président qui ne soit pas de droite. Bon vote !

Bonus : en cherchant des infos sur l’analyse du vote FN, je suis tombé sur cette vidéo de 1988, avec le jeune Emmanuel Todd commentant le score élevé (14%) de Jean Marie Le Pen, ce qui constituait une première dans une élection présidentielle, et les raisons de son succès dans les classes populaires. Il expliquait notamment que la classe ouvrière, en déclin depuis une dizaine d’années, et dont l’idéologie traditionnellement communiste était en train de s’effondrer, était en train de quitter le PC ou le PS pour le FN, avec déjà une perte de conscience de classe au profit d’un rejet des travailleurs immigrés. Concernant la classe populaire de droite, il évoquait également la crise du catholicisme, se traduisant par une perte de repères et de valeurs, et un vote qui là aussi commençait à s’orienter vers le FN au détriment des partis de droite républicaine, notamment dans les régions de l’Est traditionnellement catholiques.

Je trouve que cette analyse intéressante de Todd en 88 confirme le ridicule de l’étonnement sans cesse renouvelé des grands médias devant les scores du FN, car tout était déjà quasiment analysé à cette époque. Par ailleurs, Todd concluait en disant que le phénomène FN ne durerait sans doute pas, à moins que la situation économique et le déclassement des classes populaires ne se poursuive…on en est là malheureusement 25 ans après.

4 Responses to L’après-débat Hollande-Sarkozy, et derniers commentaires sur le premier tour

  1. Comme d’habitude, il y a beaucoup de choses intéressantes et analysées dans ce post ! Alors difficile de rebondir sur tout. J’ai donc pour le moment uniquement deux remarques:
    1) Cette remarque, j’aurais pu la faire sur ton précédent post. Je ne pense pas (mais j’avoue n’avoir aucun sondage à l’appui) qu’un électeur du FN puisse du jour au lendemain porter un drapeau rouge à un meeting de Mélenchon. Je suis d’accord avec le fait que sortir des propos insultants à l’égard de la famille Lepen ne peut pas être une solution. Mais il y a un tel écart entre les thèses du FN et celles du Front de Gauche qu’on ne peut pas demander à Mélenchon de récupérer des voix du FN (selon moi). D’ailleurs, il reste droit dans ses bottes ici : http://www.dailymotion.com/video/xqjma5_j-l-melenchon-europe1-soir-02-05-12_news?start=2
    Je pense que ça n’est pas aux seuls candidats aux élections de convaincre les électeurs du FN. Un candidat a trop peu de moyens pour faire ça. C’est plutôt à un gouvernement lui même, pendant 5 ans ou plus, d’essayer d’éduquer les électeurs, de désenclaver les zones d’emploi industriel les plus touchées par la crise économique, de diversifier les activités de ces zones, de ne pas y diaboliser l’immigration…
    Pour conclure ce point, je rejette donc entièrement la responsabilité de la soi-disant percée du FN sur le gouvernement sortant. Et dans ce contexte, Mélenchon a fait ce qu’il a pu. Il a même fait parfois, je trouve, quelques efforts, en témoigne son non-débat avec Marine Lepen : http://www.dailymotion.com/video/xp0pc4_j-l-melenchon-contre-le-pen-france-2_news?start=2.
    2) Ensuite, je pense qu’il faut vraiment qu’un candidat fasse une grosse connerie lors du débat du second tour pour faire changer le vote des gens. D’abord, comme tu dis, les sujets de fond ne sont pas (tous) abordés et donc on doit baser son choix sur ce que les candidats nous donnent (d’ailleurs, j’ai rêvé ou Sarko a dit qu’on était sorti de la crise ?). Ensuite, la politique est devenue une telle affaire de communication que je n’imaginais pas Sarko dire qu’il avait été un mauvais président ou Hollande reconnaitre que la crise économique été réglée grâce à notre cher président sortant… Tout ça pour dire que si nous trouvons que Hollande s’en est plutôt bien sorti (je l’ai même trouvé vif par moment et j’ai regretté mon commentaire sur ton post précédent), je suis sûr (j’ai seulement la preuve de ce qu’en pensent mes connaissances pro-Sarko sur les réseaux sociaux) que les partisans de Sarko ont trouvé qu’il avait massacré Hollande qui n’a pas les épaules pour être président…
    Je file relire Vincent Goulet maintenant…
    Merci pour le post !

    • Cher Djoules,
      Juste pour rebondir sur le point 1, je suis complètement d’accord avec toi sur le fait qu’il ne s’agit pas juste de « récupérer » des électeurs du Front National, par des discours ou éléments de langage adaptés. L’important est bien entendu la politique économique mise en oeuvre, la sortie de crise, des projets d’avenir concernant la réindustrialisation, etc…Parce que les ouvriers ou employés qui ont commencé à quitter la gauche pour Le pen, c’était à partir de 84 et des grands plans de réduction des effectifs dans l’industrie, de la montée spectaculaire du chômage, ce n’était pas juste parce que Le Pen avait trouvé les bons discours et avait réussi à convaincre les gens sur le fond. Il n’empêche qu’en dehors de discours de récupération du type Sarkozy, il est important pour la gauche de parler du thème du « protectionnisme », pour en faire quelque chose d’intelligent, avec des propositions derrière notamment sur le plan économique et des relations commerciales, et éviter de laisser complètement ce thème à la droite et l’extrême droite. Et sur l’immigration, la gauche ne peut pas non plus se contenter de taper sur les racistes et célébrer la diversité, parce que d’une part l’anti-racisme n’a jamais résolu les problèmes dans les banlieues, donné des perspectives aux jeunes issus de l’immigration ni empêché Le Pen de monter. D’autre part, ça a contribué à créer une fracture au sein des classes populaires, donc parle Guilluy, avec des ouvriers ou employés en zones périurbaines ou rurales qui ont l’impression que pour la gauche, les seuls à souffrir dans la société actuel seraient les habitants des banlieues issus de l’immigration, et qui du coup sont très sensibles aux discours de Le pen et Sarkozy.
      Y a du boulot pour Hollande en tout cas, et pour l’Europe en général, qui va voir monter peu à peu les partis extrémistes, comme en Grèce hier, en réaction aux mesures d’austérité imposées depuis 2 ans sans le moindre succès et au refus des dirigeants européens de réfléchir sur la mondialisation autrement qu’en baissant toujours plus les droits de douane (voir ici : http://www.marianne2.fr/Technicolor-la-defaite-du-produire-francais_a217297.html).

  2. Je trouve l’analyse de ce débat d’entre deux tours on ne peut plus pertinente.

    Il est clair que les sujets débattus, pour intéressants qu’ils soient, ne reflètent, hélas pas, les préoccupations majeures de la France actuelle.
    Je ne reviendrai donc pas sur ce sujet. Toutefois, je ne peux que m’effrayer devant l’absence d’un élément « écologique » dans le programme du favoris des sondages. Element préjudiciable pour un esprit averti d’autant que le président sortant avait lui soulevé le Pacte Ecologique de Nicolas ( pas celui du Blog quoi que…) Hulot.
    Enfin, ce dimanche sera déterminant, tant sur le plan électoral que sur le plan de la refonte de certains partis.

  3. Un pote de pote...

    Hi,
    Excellente analyse, merci pour les chiffres sur la classification du vote (FDG notamment).
    Sinon, excellent reportage la semaine dernière d’Envoyé Spécial, et dire que certains me disent que l’Allemagne est un exemple (comme nous avons pu l’entendre lors du débat) !
    25 minutes ou tout est dit :
    http://www.pluzz.fr/envoye-special-2012-05-03-20h35.html
    Il s’agit bien du niveau zéro de la protection sociale ce pays, le contre-exemple même de ce vers quoi il faut tendre !
    Sinon, en 1ere partie de l’émission, une analyse fine du vote FN…
    ++
    B.