L’euro, stop ou encore ? (5/5) Entretien avec Philippe Murer

Pour clore cette série sur l’euro, qui en appellera certainement d’autres, je vais m’appuyer sur un entretien exclusif réalisé avec Philippe Murer, le 30 août dernier. Cette discussion a été l’occasion d‘approfondir certains sujets évoqués dans le précédent article : divergence de compétitivité due à l’euro, désindustrialisation du sud de l’Europe, compétition sur les salaires comme seule option envisageable. Philippe Murer revient aussi sur la politique allemande, assez longuement, en critiquant d’une part le fameux «modèle allemand» mis en œuvre depuis Schröder en 2000, et d’autre part la position intransigeante de Merkel depuis 2010 en faveur de la rigueur budgétaire et des plans d’austérité, qui conduit la zone euro dans la récession. Cela permet de faire le lien avec l’actualité du moment : l’acceptation par Hollande du TSCG qui va graver l’austérité dans le marbre, et le revirement récent de la BCE prête à racheter des dettes publiques en échange de l’application stricte de ces plans de rigueur. Pour conclure, Murer explique pourquoi la voie du fédéralisme et des transferts budgétaires ne lui paraît ni réaliste ni souhaitable, et préconise une sortie coordonnée de l’euro, avec mise en place d’une monnaie commune, politique de relance industrielle et protectionnisme européen. Il reste malgré tout pessimiste sur la faisabilité d’une telle sortie concertée, vu la situation dramatique actuelle et les tensions de plus en plus fortes entre pays.

J’ai découpé l’interview en 3 parties pour en faciliter la lecture, et je vais résumer les thèmes qui sont évoqués dans chacune d’elle en y apportant de légers compléments. Pour ceux qui préfèrent l’option audio, le fichier MP3 de l’interview complète est à télécharger ici :

Partie 1 : Les déséquilibres créés par l’introduction de l’euro, le modèle allemand et le fédéralisme

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–          Divergences de compétitivité dues à l’euro

Philippe Murer précise certains points abordés dans son analyse de la période 2000-2008 (voir article précédent) : la perte de compétitivité relative des pays du sud due notamment à une hausse de l’inflation et des coûts salariaux, la désindustrialisation et les déficits commerciaux qui en résultent et l’impossibilité pour les pays touchés de réduire ces écarts par des dévaluations.

–          Modèle allemand

Il revient ensuite sur la politique menée par l’Allemagne depuis l’introduction de l’euro, sous l’impulsion en 2000 du social-démocrate Gerhard Schröder : blocage de l’évolution des salaires, développement des mini-jobs, réduction des allocations chômage, etc… Cette politique de flexibilisation du marché du travail et de compression des coûts salariaux a créé un écart de compétitivité de 10% avec la France en 10 ans, et de 70% avec la Grèce. Elle a généré également une explosion de la pauvreté et des inégalités. L’Allemagne s’est, d’après Murer, comportée en passager clandestin de l’euro, profitant de l’impossibilité de dévaluer de ses voisins et de leur consommation pour générer des excédents commerciaux spectaculaires en 10 ans. De plus, ce fameux « modèle allemand » ne peut être répliqué dans tous les pays de la zone, car d’une part plus personne ne serait en mesure de consommer les produits fabriqués et, d’autre part, les autres pays européens ne possèdent pas les marques et l’appareil industriel allemand, construit de longue date.

Murer estime enfin que les allemands ont mené cette politique en grande partie pour faire face à leur problème de baisse de population, qui les oblige à miser sur les exportations plutôt que sur la consommation intérieure, tendanciellement en baisse, pour avoir de la croissance.

J’ajoute que ce modèle allemand, qui porte une responsabilité importante dans la crise de la zone euro et a plongé des millions d’allemands dans la pauvreté, reste jusqu’à aujourd’hui un réel exemple à suivre pour beaucoup de nos élites en France, de droite comme de gauche, et pour la majorité des médias. Je cite juste cet exemple très récent de l’éditorial d’Erik Izraelewicz, directeur du Monde, intitulé «N’est pas Schröder qui veut.», dans lequel il reproche à Hollande, qui vient pourtant d’annoncer un nouveau tournant de la rigueur de 30 Md, de ne pas avoir le courage d’aller encore plus loin en s’inspirant de son prédécesseur social-démocrate pour appliquer les fameuses réformes structurelles libérales. Extrait qui se passe de commentaires : « Avec cette feuille de route, François Hollande s’inspire très explicitement du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Au début des années 2000, le dirigeant allemand avait lancé son fameux « Agenda 2010 », un programme de réformes radicales du marché du travail et de la protection sociale, avec pour objectif une amélioration de la compétitivité du pays. Avec un chômage en baisse et une croissance qui résiste mieux qu’ailleurs, l’Allemagne tire aujourd’hui les bénéfices de cette stratégie. (..) Courageux sur le plan budgétaire – l’austérité annoncée est assumée -, le président l’est moins s’agissant de ces réformes-là. Schröder avait imposé à son pays des mesures impopulaires. Il avait tranché, personnellement. Il en a payé le prix politique. François Hollande a pour sa part cinq ans et tous les pouvoirs, ou presque. Le redressement de la compétitivité française passe par de profondes réformes. Il les a esquissées. A lui de les clarifier et de les mettre en oeuvre. Avec fermeté. N’est pas Schröder qui veut. »

Quid du fédéralisme ?

Pour Philippe Murer, la politique menée par la BCE depuis 1999 renforce les problèmes de la zone, en se focalisant sur l’inflation et en contribuant à la surévaluation de l’euro. Cependant, les écarts de compétitivité sont avant tout structurels, et ne pourraient être résolus qu’en imaginant des transferts budgétaires entre pays. C’est la voie du renforcement de la coordination des politiques économiques, que l’on peut résumer avec le terme de fédéralisme.

Sur ce point, il pense qu’il n’est pas raisonnable d’envisager des avancées fédéralistes à court-terme, car c’est un processus lent qui demanderait encore des dizaines d’années, et il n’est pas envisageable d’attendre aussi longtemps alors qu’il y a une situation de crise à résoudre en urgence. Par ailleurs, les peuples européens n’y étant pas favorables pour l’instant, la seule option est de leur imposer un fédéralisme budgétaire de force, contre leur gré, ce qui ne peut que conduire à un échec à plus ou moins long terme. Il estime que cela revient à imposer le mariage à un couple qui ne fonctionne pas depuis des années, en espérant naïvement que ça l’aidera à résoudre ses problèmes.

J’ajoute d’ailleurs que c’est l’inverse qui semble se produire, puisqu’alors même que nos élites produisent rapport sur rapport (cf la dernière sortie de Barroso) pour préconiser plus d’intégration politique, les tensions grandissent entre les peuples, comme on peut le voir en Allemagne où les journaux critiquent violemment la Grèce, ou aux Pays-Bas pendant leurs élections, durant lesquelles la scission avec le sud de l’Europe a été  clairement évoquée par certains.

Murer évoque enfin l’autre facteur qui pourrait permettre de réduire les écarts entre pays européens, à savoir une mobilité plus forte des travailleurs qui quitteraient les pays en crise, où ils ne trouvent plus d’emploi, pour aller chercher du travail en Allemagne ou aux Pays-Bas par exemple. Là encore, cela ne fonctionne pas en pratique, car les citoyens européens, même s’ils se sentent européens, n’ont pas pour l’instant le sentiment de faire partie d’une seule et même nation, dans laquelle il serait indifférent de travailler dans un pays ou dans un autre. La mobilité intra-européenne est donc très faible.

J’ajoute que l’un des principaux blocages à cette mobilité est la barrière de la langue, qui explique notamment que les travailleurs américains soient beaucoup plus mobiles d’un Etat à l’autre. Mais peut être que le passeport européen de Jacques Attali va résoudre cette question…petite pique gratuite en passant…

Dernier point sur la mobilité, on constate aujourd’hui que beaucoup de travailleurs cherchent malgré tout à quitter la Grèce, l’Espagne ou le Portugal, notamment des jeunes confrontés à un chômage massif, mais que bien souvent leur destination n’est pas un autre pays de la zone euro. Par exemple, au Portugal (voir cet article complet sur le sujet), il y a depuis 2009 un exode massif et très préoccupant de travailleurs, souvent jeunes et diplômés, qui est orienté principalement vers les anciennes colonies portugaises, comme le Brésil ou l’Angola. Le gouvernement lui-même incite à cette émigration, qui atteint désormais une ampleur proche de la grande vague des années 60, ce qui signe un terrible aveu d’échec des politiques de rigueur et de réformes qui devaient soi-disant améliorer la situation du pays.

Partie 2 : Rigueur et réformes structurelles, seules solutions pour résoudre la crise ?

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–          Dévaluations internes

Philippe Murer revient ensuite sur le fait que les pays européens, ne pouvant pas dévaluer les uns par rapport aux autres, cherchent tous à regagner de la compétitivité en baissant le coût du travail, donc en tirant les salaires et les dépenses sociales vers le bas. C’est ce que les économistes appellent les dévaluations internes. C’était déjà le cas dans la zone avant la crise, mais ces dévaluations internes ont été renforcées depuis 2010, sous l’impulsion de la Commission, de la BCE et du FMI qui imposent des plans de rigueur de plus en plus drastiques, détricotant peu à peu le modèle social européen.

Je signale cet article récent de Marianne qui explique qu’en Grèce, on en est maintenant à préconiser le retour à la semaine de 6 jours ! On se demande à quel moment la Troïka va réenvisager le travail des enfants pour tenter de faire baisser le coût du travail en Grèce. Je rappelle aussi cet article du blog sur Mario Draghi qui annonçait en mars dernier la fin du modèle social européen.

–          Position de l’Allemagne depuis 2010

Pour Murer, l’option retenue depuis 2010 des plans d’aide assortis de mesures d’austérité est due principalement à l’Allemagne, qui est le pays ayant le plus à perdre d’une explosion de l’euro. Celle-ci se traduirait en effet par une réévaluation forte du mark, une réduction de ses excédents, et sans doute une croissance nulle ou négative pour de nombreuses années, sur le modèle du Japon. Si l’on peut comprendre sur le principe que l’Allemagne qui contribue le plus aux plans d’aide financière souhaite s’assurer d’une bonne gestion budgétaire dans les pays soutenus, Murer rappelle aussi que ces aides accompagnées d’austérité sont un non-sens économique absolu, et qu’en gravant cette politique absurde dans le marbre avec le nouveau Pacte budgétaire, le TSCG , on va enfoncer la zone euro dans la récession et pour longtemps.

Selon lui, cette logique en apparence folle révèle aussi une volonté de l’Allemagne de maintenir son hégémonie sur la zone, qu’elle perdrait en cas d’explosion de l’euro, et il pense que les autres gouvernements n’arrivent pas à obtenir autre chose que des petites concessions parce qu’ils ont peur de l’Allemagne, notamment le gouvernement français, que ce soit sous Sarkozy ou sous Hollande.

Je complète avec un point que l’on n’a pas eu le temps d’évoquer dans l’entretien, mais l’une des raisons majeures de la poursuite de cette logique folle tient à la volonté de préserver coûte que coûte les créanciers privés, c’est à dire les épargnants et notamment les gros épargnants, qui ont accumulé depuis des années des obligations d’Etat, et pèsent de tout leur poids pour s’assurer que les pays concernés continuent à rembourser. Cela a conduit à écarter depuis 2010 l’option de défauts partiels sur les dettes, si ce n’est une fois et de façon limitée pour la Grèce en début d’année, et à chercher des moyens de transférer sur les Etats (donc les contribuables) ou sur la BCE le risque de non-remboursement, que ce soit avec le MES ou la monétisation partielle. L’une des voies de sortie de crise passe pourtant nécessairement par la reconnaissance du fait qu’une grande partie de ces dettes publiques ne pourront pas être remboursées, et donc que certains détenteurs d’épargne, qui ont pris le risque d’acheter des obligations et qui ont été rémunérés de ce risque par un taux d’intérêt parfois scandaleux, vont perdre une partie leur argent. Normalement, c’est le principe même du capitalisme non ?  Bien sûr, des petits épargnants pourraient être touchés aussi, mais les études montrent qu’environ 80% de l’épargne est détenue par 10% de la population, et qu’il serait tout à fait envisageable de négocier des modalités de défauts partiels qui épargneraient 90% de la population. J’essaierai de reparler de ce sujet prochainement.

–          Hollande, la relance et le TSCG

Pour Murer, l’arrivée de Hollande en mai n’a rien changé sur le fond, il n’a obtenu que des concessions mineures, notamment un plan de relance de 120 milliards déjà en grande partie acté sous Sarkozy, et dont l’impact sera minime car il ne représente que 1% du PIB de la zone.

Au contraire, Hollande est revenu (comme prévu…) sur sa promesse de renégocier le TSCG, et s’apprête à faire voter une loi organique en octobre pour le ratifier, sans modification de la Constitution, puisque le Conseil Constitutionnel a jugé en août que cela n’était pas nécessaire. Pour Murer, ce TSCG est un scandale démocratique car après avoir perdu le contrôle de la politique monétaire, les Etats vont perdre en grande partie leur souveraineté budgétaire, et se placer sous le joug de la Commission européenne qui pourra donner son avis sur le budget, sanctionner les pays qui ne respectent pas leurs engagements et imposer des réformes ultralibérales si besoin. Sur le plan économique, le respect de la règle d’or (pas plus de 0,5% de déficit structurel) empêchera toute politique de relance, ce qui est contradictoire avec la volonté affichée de Hollande de remettre la relance au cœur de l’agenda européen. Au final, et comme toujours depuis 1983, la poursuite du processus européen passe devant toute autre considération pour les socialistes.

Je reviendrai prochainement sur le blog sur le TSCG, enjeu majeur de cette rentrée. En attendant, je recommande quelques articles très clairs sur le sujet : une analyse de Philippe Murer, le site Reporterre.net, le site Les Dessous de Bruxelles, et côté politique, une vidéo du Front de gauche et un article du blog de Laurent Pinsolle, soutien de Dupont Aignan. Je rappelle aussi une série d’articles que j’avais fait sur le MES, le mécanisme de mutualisation des fonds de soutien aux Etats, dont la mise en oeuvre est liée à la ratification du TSCG.

Partie 3 : Evolution de la BCE, sortie de l’euro et alternatives

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–  Evolution de la BCE, monétisation et rigueur pour sauver l’euro ?

L’entretien a eu lieu le 30 août, donc avant l’annonce officielle le 6 septembre par Mario Draghi, de la décision de la BCE d’acheter de la dette publique des Etats qui en feront la demande afin de ramener les taux d’intérêts à des niveaux acceptables. En fait, ce n’est pas un achat direct de dette publique, mais un achat sur le marché secondaire, c’est à dire à des banques ou investisseurs qui en détiennent. Cette décision était attendue depuis début août, et Philippe Murer en parle donc quand même dans l’entretien, en expliquant que selon lui, cette inflexion de la BCE ne sera positive qu’à très court terme notamment pour l’Espagne et l’Italie, mais que plus fondamentalement elle est porteuse de danger pour la zone euro. L’intervention de la BCE est en effet conditionnée pour les pays bénéficiaires à la mise en oeuvre des plans de rigueur et des réformes structurelles recommandés par la Commission. Ce revirement de la BCE pourrait donc permettre d’une certaine façon de pérenniser ces mesures d’austérité, en obligeant les pays à les accepter sous peine de voir les taux de leur dette à nouveau exploser. Pour Murer, Merkel a fait cette petite concession par rapport à la doxa allemande de non-monétisation des dettes publiques, pour gagner du temps et éviter une explosion de l’euro avant les prochaines élections en 2013.

La monétisation des dettes par la BCE est réclamée de longue date par beaucoup d’opposants à l’Europe actuelle, mais pour Murer cette décision arrive trop tard pour réellement sortir les pays du sud de la récession, et n’est pas orientée vers la relance industrielle de ces pays, ce qui aurait été souhaitable.

Pour une explication précise de la décision de la BCE et une critique de ses conséquences, je recommande la première partie de l’interview de Jacques Sapir sur le blog de Coralie Delaume. Je signale aussi un article intéressant sur le sujet sur le blog L’espoir,  ainsi qu’un article du blog L’espoir intitulé « La BCE veut l’euro et le néolibéralisme ».

– Le tabou de la sortie de l’euro

Philippe Murer pense que les élites actuelles qui ont créé l’euro, ne peuvent envisager de le remettre en question, et se condamnent donc à trouver des solutions provisoires, à gagner du temps en repoussant le moment de vérité.

En parallèle, il reconnaît que les populations européennes restent attachées à l’euro, mais évoque un sondage du Pew Institute qui montre que plus précisément, les européens ne considèrent pas que l’arrivée de l’euro a été positive pour eux, mais estiment encore aujourd’hui que sans l’euro ce serait sans doute pire. L’attitude des médias sur ce sujet est forcément en cause, puisqu’ils perpétuent cette idée d’apocalypse en cas de sortie de l’euro, et par ailleurs n’organisent pas de grands débats sur les sujets clés comme le TSCG. Alors même que 72% des français sont pour un référendum !

–  Quelle alternative ? Monnaie commune, BCE, protectionnisme

En guise de conclusion, Murer estime qu’il faudrait admettre que l’euro ne peut structurellement pas fonctionner entre les 27 pays de la zone, et que plutôt que de gagner du temps en attendant une explosion violente de la zone, il faudrait envisager une sortie concertée, un retour à des monnaies nationales qui seraient liées les unes ou autres comme dans le SME. Cela permettrait à des pays comme la Grèce ou l’Espagne par exemple de dévaluer, de retrouver ainsi de la compétitivité, et si cela s’accompagne aussi d’un défaut partiel sur la dette, de sortir en un ou deux ans de cette récession, sur le modèle de l’Argentine début 2000.  Pour plus d’éléments sur cette sortie de crise alternative reposant notamment sur une dévaluation, je recommande la deuxième partie de l’interview de Jacques Sapir déjà mentionnée. Revenir à un système de monnaie commune, proche du SME, nécessiterait de s’attaquer aussi à la liberté de circulation des capitaux gravée pour l’instant dans les Traités comme une liberté fondamentale, sans quoi chaque monnaie subirait le même type d’attaques spéculatives que celles qui ont conduit à l’explosion du SME en 1993 (cf article du blog sur le sujet).

Si cette option de monnaie commune est souhaitable, Murer estime par contre que plus la situation économique se dégrade, moins il sera possible de mettre en œuvre des solutions coopératives entre pays.

Une autre  proposition de Murer pour relancer l’économie de la zone, même sans sortie de l’euro, serait de mettre en œuvre de réels plans de relance industrielle, axés sur la transition énergétique (économies d’énergie, énergies renouvelables), en s’appuyant sur un financement à bas coût par la BCE, à travers la Banque Européenne d’Investissement. Mais il rappelle aussi que mener une politique ambitieuse de relance poserait également la question du protectionnisme, puisque sans cela, la relance se traduirait principalement par une hausse des importations de produits et technologies fabriqués à bas coût en Asie, comme cela a été le cas par exemple avec les tarifs d’achat en France pour le solaire. C’est donc bien un nouveau cadre qui doit être pensé et proposé, intégrant la monnaie, le protectionnisme et le contrôle des capitaux, la réorientation industrielle vers une économie sobre énergétiquement, et la définanciarisation de l’économie.

C’est ce nouveau cadre que j’aimerais approfondir dans les prochaines semaines, pour tenter d’alterner entre la critique du système actuel, qui me semble toujours nécessaire et parfois indispensable comme dans le cas du TSCG, mais qui est peu motivante et mobilisatrice, et propositions alternatives plus stimulantes. Je relaierai aussi les actions concrètes qui sont menées pour faire bouger les choses, comme par exemple celles du Forum Démocratique dans lequel s’implique fortement Philippe Murer.

Concernant l’euro, travailler sur cette série d’articles m’a peu à peu convaincu qu’il était sans doute condamné en l’état, et que l’option d’une monnaie commune avec contrôle des capitaux serait l’alternative la plus adaptée. Je partage donc pour l’instant l’analyse et les préconisations de Philippe Murer ou de Jacques Sapir sur le sujet, mais je crains comme eux qu’une telle solution concertée soit très difficile à imaginer, et qu’on ira plutôt vers la sortie d’un premier pays puis une explosion et reconfiguration de la zone euro actuelle. Cela dit, j’aimerais encore continuer à approfondir ce sujet, en particulier les difficultés que créerait une sortie de l’euro et la façon de les surmonter. J’aimerais aussi étudier les arguments de ceux qui, comme Gaël Giraud, Dominique Plihon ou sur un registre plus politique Jean-Luc Mélenchon, partagent à 90 % l’analyse critique du le système actuel, mais pensent que l’euro peut malgré tout être préservé. A suivre donc !

Je termine par une citation de Frédéric Lordon : « Il n’est pas inexact de dire parfois qu’« il n’y a pas d’alternative », mais à la condition – hors laquelle le fait d’escroquerie intellectuelle est constitué – d’ajouter aussitôt qu’une proposition de ce genre n’a de validité qu’à l’intérieur d’un certain cadre, et sous la prémisse implicite de ne pas toucher à ce cadre. Or si dans le « certain cadre » il n’y a pas d’autre solution possible, il y a néanmoins toujours la solution de sortir du cadre. Et de le refaire. »

One response to “L’euro, stop ou encore ? (5/5) Entretien avec Philippe Murer

  1. Cet interview m’ a paru très instructif du fait de réponses aussi pertinentes que les questions posées.
    On mesure à travers les analyses qui sont déroulées, la difficulté à imaginer les solutions pour sortir de ce contexte de crise et composer avec des intérêts nationaux la plupart du temps contradictoires pour ne pas dire inconciliables.
    Quelques pistes sont évoquées : retour à une sorte de SME, qui toutefois à d’autres époques a pu montrer aussi ses propres limites, en le conjugant peut-être alors à une monnaie commune ; retour aussi à du protectionnisme mesuré …
    Tout cela effectivement mérite réflexion, ne serait-ce que pour sortir d’une pensée unique plutôt dévastatrice.
    A suivre donc….