L’euro, stop ou encore ? Article 1/5 sur l’impasse actuelle

L’euro a fêté ses 10 ans il y a peu, mais difficile de dire qu’il résistera une décennie de plus, vu l’ampleur de la crise économique, bancaire et politique que la zone euro traverse aujourd’hui. L’alternative est-elle seulement entre un transfert de souveraineté budgétaire et un saut fédéraliste ou bien d’autres options sont-elles envisageables ? Faut-il sauver cette monnaie unique en perdition ou la laisser disparaître pour construire ensuite autre chose, sur des bases différentes ? Comment en est-on arriver là alors que tant de promesses ont accompagné la naissance de l’euro ? Quelques  éléments de réponse dans cette série d’articles à venir, dont celui-ci qui fait le point sur l’état de la situation et du débat sur la question en France.

 Petite intro…

Je pense que certains lecteurs assidus du blog vont soupirer «encore l’Europe, encore l’euro, encore la crise» en voyant le titre de cette série d’articles, mais en même temps, je trouve que l’on vit une période historique, un tournant dans le long processus de construction européenne, et j’estime qu’une grande partie de notre avenir se joue à ce niveau là, plus vraiment au niveau français. Au passage, je dois avouer que j’ai du mal à me réjouir complètement de la grande victoire de la gauche en France, alors que je devrais pourtant. D’une part je regrette la faible présence du Front de gauche qui aurait pu peser pour infléchir vers la gauche la politique du PS. D’autre part, je suis quand même étonné de voir comment, avant le second tour, l’idée qu’il fallait avant tout éviter une cohabitation, perçue en France comme le symbole par excellence du blocage institutionnel et de l’incapacité de gouverner pour un président élu, faisait consensus parmi les journalistes et politiques, même de droite parfois. Mais parmi tous ces observateurs, très peu évoquent le fait que le nouveau président de gauche, avec ses 2 Assemblées de gauche et ses « pleins pouvoirs », va devoir cohabiter avec une Commission ultra-libérale, qui n’a d’ailleurs pas tardé à lui transmettre un paquet de recommandations sur la flexibilité et la réduction des dépenses publiques (voir l’article de Liêm Hoang-Ngoc par exemple ), et pourra bientôt prendre des sanctions en cas de non-application. Il devra aussi cohabiter avec plus d’une vingtaine de dirigeants européens de droite dans les Conseils européens, avec qui il devra en permanence chercher des compromis. C’est un paradoxe parmi d’autres quant il s’agit d’Europe, les critiques habituelles s’estompent, ce qui est jugé ingérable en France devient plutôt positif au niveau européen, on encense au contraire  l’art du compromis à 27 comme étant un signe de coopération et d’entente entre peuples.

En tout cas, comme je l’ai déjà dit aussi, la construction européenne est un sujet qui m’intéresse parce qu’il me conduit à remettre en question des choses auxquelles j’ai cru longtemps sans trop y réfléchir, me contentant d’absorber la pédagogie médiatique habituelle constituée de phrases répétées en boucle et sans arguments du type «l’Europe c’est la paix », « on est plus fort à plusieurs que tout seul dans ce monde qui change avec des grands pays face à nous », « il vaut mieux avoir une monnaie forte que faible », « l’Europe a d’abord été un marché mais sera politique et sociale ensuite », « l’euro est un rempart contre la spéculation et la mondialisation », etc…C’est un discours qui fonctionne à force d’être répété,  je le constate autour de moi lorsque, dans une discussion, je cite des intellectuels qui critiquent l’Europe ou envisagent une sortie de l’euro, on me répond en général avec ces phrases-là dans un premier temps, et je ne trouve pas toujours les arguments pour y répondre et réussir à démontrer que c’est plus complexe que ça…et que je ne suis pas pour la guerre ! A titre d’exemple sur la paix, cet article signale cette déclaration de l’UDF lors des européennes de 2004 : «c’est pour éviter le retour des tranchées, des V2 sur Londres, des bombardements de masse et de la Shoah, que les initiateurs du Traité de Rome ont patiemment bâti cette entente entre États, à nulle autre pareille». Même Jean Paul II avait béni la naissance de l’euro en janvier 99, en expliquant que «La transition vers une seule monnaie et l’élargissement à l’Est donneront sans nul doute à l’Europe la possibilité de se transformer en une véritable communauté dotée d’une même destinée, une authentique communauté européenne.»

Pas facile dans ces conditions d’émettre des critiques sur l’euro, mais je vais m’y risquer quand même dans cette série d’articles en partant de la situation actuelle et la crise, pour remonter ensuite au moment de la création de l’euro avec Maastricht, rappeler les promesses de l’époque et en faire le bilan aujourd’hui,  évoquer des intellectuels ou économistes que j’apprécie qui refusent le saut en avant fédéral mais pensent que l’alternative n’est pas forcément l’apocalypse, et enfin donner des exemples d’autres pays dans lesquels des unions monétaires ont réussi ou échoué, et les leçons que l’on pourrait en tirer. Vaste programme !

 Le maintien de l’euro ou l’apocalypse, un autre exemple de pensée unique

Le tour d’horizon de la pensée unique actuelle sur les réformes structurelles de mon article précédent (voir ici) était assez effarant, mais il aurait été facile de faire la même chose sur l’euro, pour montrer combien sa remise en cause reste taboue parmi nos élites médiatiques et politiques, sans parler des experts économistes  habituels. Je n’ai jamais entendu un dirigeant socialiste par exemple dresser un bilan objectif de ce que l’euro a apporté à la France depuis plus de 10 ans et de ses effets négatifs, et proposer une réflexion argumentée sur ce qu’il se passerait en cas de sortie, ce qu’on aurait à y gagner et à y perdre. On reste dans la croyance, le dogme, et bien souvent on joue sur la peur, en annonçant l’apocalypse en cas de sortie, sans jamais rien démontrer bien entendu. Je ne vais pas refaire un tour d’horizon déprimant mais quand même, pour le plaisir, à titre d’exemple parmi des centaines de tribunes et éditoriaux du moment, on ne fera jamais mieux dans l’exagération que Christophe Barbier, qui déjà en décembre dernier, essayait de terroriser ses lecteurs dans une tribune de l’Express : « Ce sont des paysages fantasmés qui reviennent désormais comme des cauchemars. Ils ne sont pas encore probables, mais ils ne sont plus impossibles. Ces images d’angoisse montrent des épargnants agrippés aux grilles de banques en faillite, des fonctionnaires jetés dans le travail au noir parce que l’Etat, impécunieux, ne peut plus payer leurs traitements, des retraités aux pensions amputées s’alignant, honteux, devant les chaudrons fumants des soupes populaires, des supermarchés pillés par des nécessiteux, des foules affamées que chargent des cohortes policières. Ce chaos digne du tiers-monde nous attend si rien n’enraie la crise monétaire. Qui peut croire en effet qu’après un effondrement de la monnaie européenne, les banques rendraient aux épargnants leur argent, jusqu’aux 100 000 euros garantis par l’Etat ? Qui peut affirmer que la fin de l’euro ne serait pas la fin de l’Europe, donc la fin de la paix ?  Ce qui est ennuyeux, avec l’Apocalypse, c’est que plus personne ne sera là pour la raconter… C’est pourquoi il vaut mieux l’éviter. » C’est quasiment du Zola ! Quel talent !

Le problème est que ce terrorisme intellectuel était déjà présent en 2005 au moment du référendum européen, où 99% des médias étaient pour le oui, et promettaient déjà la guerre et la fin du monde en cas de vote pour le Non, qualifiant par ailleurs de xénophobes les Nonistes y compris à gauche. J’étais trop jeune pour Maastricht en 92, mais dans un prochain article je reviendrai sur les discours de l’époque, et on trouvait déjà la même menace de chaos en cas de rejet du Traité. Je reviendrai aussi sur le cas des suédois, à qui le pire avait été promis en 2003 en cas de refus de l’euro lors du référendum, et qui, après avoir voté Non malgré tout, se portent aujourd’hui beaucoup mieux avec leur monnaie nationale que la majorité des pays de la zone euro.

Quoi qu’il en soit, quand je vois les mêmes nous refaire le coup aujourd’hui, et dire qu’il n’y pas d’alternative au maintien dans l’euro, de même qu’il n’y a pas d’alternative à la rigueur et aux réformes structurelles, j’ai tendance spontanément à penser que c’est l’inverse qui doit être vrai, et que l’on a peut être intérêt au contraire à creuser la piste de la sortie de l’euro, ne serait-ce que pour en peser les avantages et les risques de façon objective. Je me dis aussi que si des intellectuels français que j’apprécie comme Todd, Sapir, Lordon, Murer, ou anglo-saxons comme les Prix Nobel Krugman ou Stiglitz envisagent sérieusement une sortie de l’euro, avec différentes options, et voient plutôt cela comme une opportunité plutôt qu’un drame, c’est qu’il existe sans doute de vraies alternatives, ce qui est plutôt réjouissant vu l’impasse actuelle.

Je présenterai leurs arguments dans un prochain article de cette série, mais en attendant, et pour illustrer l’ambiance médiatique sur la question, je voulais juste signaler et conseiller d’écouter cette interview de Jacques Sapir sur France Culture (voir ici) suite à la sortie de son dernier bouquin passionnant intitulé «Faut-il sortir de l’euro ? ». Dans ce livre, il présente un point de vue très argumenté sur le fait que l’euro ne peut fonctionner en raison des différences structurelles fondamentales entre les différents pays, qu’il ne profite au final qu’à l’Allemagne, et qu’en sortir pour passer à une monnaie commune et non unique pourrait s’avérer positif pour beaucoup de pays y compris la France. Je conseille d’écouter les 10 premières minutes de son intervention qui sont très claires et intéressantes. Ensuite, il débat avec Brice Couturier, chroniqueur européiste de France Culture représentatif de tant d’autres, qui,  après avoir introduit de façon caricaturale la pensée de Sapir, cherche de façon répétée à montrer qu’envisager la sortie de l’euro c’est être forcément extrémiste et proche de Le Pen, notamment lorsqu’il se trouve à court d’arguments de fond. Il finit d’ailleurs par trouver comme seule justification à l’euro le fait que c’est quand même bien sympa d’utiliser des euros quand on est en vacances ! Une fois calmé par Sapir qui lui rappelle que seuls 10% des français partent en vacances à l’étranger, il conclut en essayant de faire passer Sapir pour responsable de la crise russe et proche de Poutine.  J’ai fait un court montage des interventions de Couturier ci-dessous, c’est vraiment affligeant.

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Ca pourrait sembler anecdotique, mais cette interview est représentative du fonctionnement des médias sur ce sujet (et d’autres). Il est vrai que, compte-tenu de la crise que traverse la zone euro et de l’échec des solutions d’austérité, quelques intellectuels critiques commencent à avoir accès aux grands médias, comme Sapir ou Todd, et peuvent évoquer des options radicales comme une sortie de l’euro. Mais on leur oppose toujours un ou plusieurs pseudos-experts ou chroniqueurs qui refusent de rentrer dans une discussion de fond, se contentent d’invoquer l’apocalypse en cas de sortie de l’euro, le retour à la préhistoire que cela représenterait, et cherchent en permanence à discréditer leurs interlocuteurs notamment  en les lepénisant. Et pourtant, si les dirigeants étaient capables d’écouter plus attentivement ces pensées alternatives depuis le début de la crise, on aurait certainement gagné du temps, et la Grèce ne serait sans doute plus dans la même galère qu’aujourd’hui.

En Grèce, l’échéance de la sortie de l’euro encore repoussée

Pour l’instant, les points de vue alternatifs restent donc peu audibles, et au contraire, les menaces d’exclusion de l’euro suivie du chaos se sont intensifiées à l’approche des élections en Grèce, pour faire peur à la population et tenter d’éviter l’arrivée au pouvoir de Syriza et la remise en question du mémorandum sur les mesures d’austérité. Ces menaces se sont accompagnées de papiers outranciers envers la population grecque, accusée notamment de fraude fiscale généralisée, de fainéantise et d’ingratitude envers la main européenne qui l’a nourrie. Un peu inquiets quand même à l’approche de ces élections, nos européistes médiatiques étaient également exaspérés de voir qu’un si « petit » pays pouvait risquer de faire voler en éclat le modèle européen qu’ils ont défendu ou construit depuis 30 ans. Parmi les outrances les plus remarquables, on peut signaler par exemple les papiers de Franz Olivier Giesbert,  de l’économiste Jacques Delpla, de l’éditorialiste du Monde ou encore de Christine Lagarde dont j’ai parlé dans mon article précédent. On peut noter aussi cet éditorial vidéo hallucinant de Barbier encore lui, qui en appelle carrément à une dictature éclairée pour la Grèce (il parle lui de gouvernance moderne…) !

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Au final, en alimentant cette campagne médiatique sur le chaos qui suivrait un « mauvais » vote, les dirigeants européens ont permis à Nouvelle démocratie, parti de droite en grande partie responsable de la situation catastrophique du pays, de l’emporter de peu. Je trouve d’ailleurs choquant que de nombreux dirigeants socialistes français dont Hollande aient contribué à cette campagne et appelé à voter contre un parti de gauche comme Syriza, alors que ce parti refusait l’austérité et les réformes ultralibérales mais souhaitait rester dans l’euro (voir ici). Je signale aussi un article du blog Démocratie réelle sur le sujet dont voici un extrait : Dans un entretien donné à une chaine de télévision grecque, trois jours avant le retour aux urnes des Grecs, François Hollande s’est en effet clairement engagé en faveur d’Antonis Samaras, le leader de Nouvelle Démocratie. Or, pour gagner les élections du 17 juin, ce parti de la droite conservatrice s’est employé à pallier l’impopularité que lui vaut sa soumission aux diktats l’UE en accueillant sur sa liste les caciques du LAOS, la version hellène du FN, et en faisant sienne la thématique xénophobe de ses nouvelles recrues. Autrement dit, la fusion de la droite et de l’extrême droite, qui choque tant les socialistes à Paris, reçoit à Athènes le soutien du président issu de leurs rangs. On pourrait citer aussi Laurent Fabius : « Il faut bien qu’on explique sans arrogance à nos amis grecs que s’ils veulent rester dans l’euro, ce qui est je crois l’avis d’une majorité d’entre eux, ils ne peuvent pas se prononcer pour des formations qui de fait les feraient sortir de l’euro ».

Cette élection permet en tout cas aux dirigeants européens de gagner encore un peu de temps, mais cela ne fait que repousser l’échéance et l’on persiste à se voiler la face sur le fait que ces plans d’austérité ne marcheront pas, et que la Grèce devra un jour ou l’autre quitter l’euro, dévaluer et faire défaut sur une partie de sa dette pour espérer se relancer. Voir notamment l’article de Laurent Pinsolle dans Marianne : L’histoire de la monnaie unique en Grèce est un immense gâchis. Le pays ne pourra pas rester dans l’euro s’il souhaite relancer son économie, qui ne pourra l’être que par une forte dévaluation. Mais il est malheureux d’attendre aussi longtemps car le pays boit le calice de l’austérité jusqu’à la lie alors que s’il était sorti de la monnaie unique dès 2010, son économie aurait déjà retrouvé la croissance, avec un coût bien moindre, tant d’un point de vue chômage et pouvoir d’achat.  Car les plans qui sont imposés au pays par l’Europe sont totalement vains. Derrière les mises en garde des pays européens, on mesure tous les jours davantage que ces plans ne sont que des plans d’aide détournés au système financier et aux créanciers du pays. La population n’a vu que 10% des plans d’aide, le reste étant consacré au remboursement des dettes du pays.

C’est également la position du prix Nobel Paul Krugman qui, dans une tribune récente,  conteste les critiques violentes adressées depuis des semaines au peuple grec et explique que selon lui, c’est principalement l’euro qui est responsable des déboires actuels du pays : La Grèce connaît, il est vrai, beaucoup de corruption et de fraudes fiscales, et le gouvernement grec a depuis longtemps l’habitude de vivre au-dessus de ses moyens. D’un autre côté, beaucoup des choses que l’on entend à propos de la Grèce ne sont tout simplement pas vraies. Les Grecs ne sont pas paresseux – au contraire, leurs journées de travail sont plus longues que celles de la plupart des autres Européens, et bien plus longues que celles des allemands, pour être précis. La Grèce n’a pas non plus un état providence hors de contrôle, comme le prétendent les conservateurs ; en termes de pourcentage du PIB, les dépenses sociales, qui servent habituellement à mesurer  la taille de l’état providence, sont plus faibles en Grèce, et de manière substantielle, qu’en Suède ou en Allemagne, par exemple, des pays qui jusqu’à présent ont géré la crise européenne de façon plutôt satisfaisante. Comment la Grèce s’est-elle retrouvée autant en difficulté ? C’est la faute de l’euro. Il y a quinze ans, la Grèce n’était pas le paradis mais elle n’était pas non plus en crise. Le taux de chômage était élevé mais pas de façon catastrophique et le pays gagnait durement sa place sur les marchés mondiaux, grâce aux exportations, au tourisme, à la navigation et à d’autres ressources qui remboursaient plus ou moins ses importations. Puis la Grèce a rejoint l’euro et quelque chose de terrible s’est produit : les gens se sont mis à croire que c’était un endroit sûr pour investir. De l’argent étranger s’est mis à couler à flots en Grèce, une partie, mais pas la totalité, finançant les déficits de l’état ; l’économie a fait un bond ; l’inflation a augmenté ; et la Grèce est devenue de moins en moins compétitive. Evidemment, les grecs ont dilapidé quasiment tout l’argent qui entrait à flots, mais tous ceux pris dans la bulle de l’euro ont alors fait la même chose. Puis, la bulle a explosé, et à ce moment-là, les manquements fondamentaux de tout le système de l’euro sont devenus évidents.

Il est quand même paradoxal de voir un américain venir défendre le peuple grec en balayant les clichés repris en boucle dans nos médias par ceux-là même qui n’ont que les mots de paix et de destin commun des peuples européens  à la bouche. Je signale aussi cet article très intéressant du MPEP qui explique que beaucoup d’autres économistes anglo-saxons partagent l’analyse de Krugman sur l’euro, dont Joseph Stiglitz. J’y reviendrai de façon plus détaillée dans un article présentant un tour d’horizon des positions d’économistes critiques français ou anglo saxons sur l’euro.

Plus largement, après cette élection de la droite grecque, le vote oui au référendum irlandais et le plan d’aide aux banques espagnoles bricolé en urgence, les dirigeants européens respirent un peu mais absolument rien n’est réglé, et aucune des mesures envisagées, notamment depuis l’arrivée de Hollande et dans le cadre d’un compromis avec l’Allemagne, n’est à la hauteur de la récession qui s’installe, et des enjeux. Pour un point global de la situation, je signale le très bon papier de Philippe Cohen dans Marianne, dont je cite un passage : 

La crise monétaire et « Berxelles » : Depuis quatre ans, les pays européens du Sud sont engagés dans un processus infernal que dictent Bruxelles et Berlin (on pourrait dire « Brulin » et « Berxelles », comme il n’y a pas l’épaisseur du papier à cigarette entre l’Allemagne et la Commission européenne). La Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande, privés de la possibilité de dévaluer comme de leur capacité à utiliser l’arme budgétaire, sont conduits vers ce que l’on appelle des « dévaluations internes » pour retrouver de la compétitivité : en gros, des baisses de salaires et de prestations sociales. Mais celles-ci provoquent des chocs récessifs en retour, ce qui conduit « Berxelles » soit à exiger davantage de dévaluation interne (nouvelles coupes sombres), soit à étaler la charge du remboursement de la dette dans le temps.

Crise bancaire : Voici quatre ans que, de sommet en sommet, les promesses de régulation bancaire semées en 2008 sont enterrées les unes après les autres… On connaît vaguement l’objectif du projet d’Union bancaire défendu par Barroso et que l’Allemagne serait maintenant disposée à étudier : il s’agirait d’éviter les faillites bancaires et de protéger les dépôts des citoyens européens par la création d’un fonds de garantie qui prélèverait chaque année un pourcentage du produit net bancaire, c’est-à-dire le chiffre d’affaires des banques. Bref, on peut craindre que, le lobby bancaire étant le mieux organisé en Europe, la réforme soit surtout rassurante pour le business des banques.

Rien n’est donc réglé dans cette crise et le débat sur la sortie sur l’euro reste tabou, alors que l’on sait que de plus en plus de dirigeants européens, patrons de banques et de grandes entreprises, envisagent sérieusement une sortie de la Grèce de l’euro suivie éventuellement par d’autres pays, et préparent secrètement des plans en ce sens. Pour en savoir plus sur ce point, je recommande cette étude très intéressante de Jacques Nikonoff sur le sujet, datant de mai dernier, dont voici un extrait : Les classes dirigeantes européennes sont en train de changer de stratégie vis-à-vis de la Grèce. Jusqu’à présent, les oligarques européens avaient insisté sur le fait que la sortie de la zone euro était impensable, impossible, que la question ne se posait même pas. Maintenant, pour la première fois, ils disent que c’est envisageable, car une sortie de la Grèce de la zone euro poserait moins de problèmes qu’auparavant. Les milieux d’affaires, les banques en particulier, se préparent depuis des mois à l’explosion de la zone euro. Les logiciels informatiques sont prêts à accueillir les nouvelles monnaies nationales. La société britannique De La Rue PLC est prête à imprimer les billets en drachme. L’Union européenne elle-même a élaboré dans le plus grand secret un plan « B » au cas où la Grèce devrait quitter la zone euro. Il n’y a que les partis et syndicats pour continuer à refuser de penser à ce qui va arriver : la sortie de la Grèce de la zone euro. Comme s’il était plus efficace de réagir à chaud et dans l’improvisation, plutôt que de réfléchir à l’avance aux différentes hypothèses qui peuvent se présenter. L’euro, à gauche, reste un tabou.

Saut dans le fédéralisme pour sauver l’euro, il n’y aurait pas d’alternative ?

Tout cela témoigne quand même d’un réel affolement chez les plus dogmatiques des européistes, qui prennent conscience aujourd’hui de ce risque de sortie de l’euro de la Grèce et d’escalade possible pour d’autres, et du coup en profitent pour jouer désormais leur dernière carte, à savoir l’argument de l’absolue nécessité d’aller plus loin dans l’intégration européenne, le transfert de la souveraineté budgétaire et plus largement le fédéralisme sous peine de catastrophe. Pour l’illustrer, je vais commencer par citer le roi des européistes, Jean Quatremer de Libération, qui le 6 juin nous explique (voir ici) que « Face à la crise qui se propage, les Vingt-Sept n’ont pas d’alternative à plus d’intégration. ». Le 19 juin, il dramatise : « François Hollande le sait : il restera dans l’histoire comme le président français qui aura sauvé ou coulé l’euro, et sans doute le rêve européen. Car la survie de la monnaie unique se joue en ce moment : son sort sera scellé avant la fin de l’été, l’Espagne et l’Italie étant en train de sombrer à leur tour. » Hollande doit donc agir très vite et il « n’aura d’autre choix que de passer outre les réticences françaises (et socialistes) traditionnelles à l’égard du fédéralisme, seule issue à la crise. ». Encore plus fort, Quatremer nous explique que «Les investisseurs sont désormais convaincus qu’une monnaie unique pour 17 politiques économiques et budgétaires souveraines, cela ne peut pas fonctionner.» Ils auraient pu nous le dire plus tôt les marchés qu’en fait ça ne pouvait pas marcher, comme ça on aurait pu réfléchir sereinement et se demander si on préférait l’euro avec perte de souveraineté ou pas d’euro, les choses auraient été plus claires. En tout cas, pour les marchés (comme pour Quatremer), « il n’y a pas d’alternative au grand saut fédéral, à savoir une intégration économique sans précédent qui fera ressembler la zone euro à la République fédérale allemande ou aux Etats-Unis. »

Une fois de plus, le bon vieux « il n’y a pas d’alternative », déjà utilisé par Quatremer pour dire qu’il fallait adopter l’euro, puis le Traité de 2005, et maintenant le fédéralisme. Evidemment, Quatremer n’est pas seul, dirigeants et journalistes multiplient les déclarations dans le même sens (voir notamment ici et ici).

Jean-Pierre Jouyet  : « Le fédéralisme va se faire. C’est cela ou le système saute ».  Alain Minc : « Nous allons à marche forcée vers une gouvernance économique commune : mutualisation des dettes pour financer le FESF (Fonds européen de stabilité), règles budgétaires strictes. » Romano Prodi, Pascal Lamy et Jacques Attali : «Le fédéralisme est la seule voie pour éviter une crise majeure qui sacrifierait une génération entière.» José Manuel Barroso va proposer «une feuille de route et un calendrier» vers une «union économique complète». Pour lui, en effet, «une confirmation au plus tôt des étapes à franchir soulignerait l’irréversibilité et la solidité de l’euro». Sous-entendu : ce qui est pour l’instant loin d’être acquis.

 Il n’y aurait donc pas d’alternative entre un fédéralisme dépossédant les pays européens d’une grande partie de leur souveraineté, et l’effondrement complet de l’Europe ? Une fois de plus, le débat est confisqué, et présenté sous l’angle de l’absence de choix, ce qui a toujours le don de m’exaspérer, surtout sur un sujet aussi important. Mais là où ça se complique, c’est que sur ce sujet là, non seulement les socialistes, mais aussi des économistes de gauche critique que j’apprécie, peuvent parfois tenir des raisonnements proches, et proposer eux aussi le fédéralisme comme seule voie possible de sortie vers le haut pour l’euro et l’Europe. Bien entendu, ils critiquent la voie de l’austérité et des réformes structurelles qui entrainent dans une spirale de récession et de souffrance pour les peuples, la BCE dont ils voudraient voir la mission évoluer radicalement, décrivent depuis longtemps les problèmes de construction de l’euro, mais estiment qu’un fédéralisme de gauche reste possible. Parmi eux Denis Clerc, Gael Giraud, ou Dominique Plihon par exemple.

J’avoue que j’ai envie d’en savoir plus, de mieux comprendre leur position, mais je suis quand même sceptique, parce que j’ai tendance à croire que ce combat pour une Europe sociale et de gauche est perdu depuis longtemps,  et que l’Europe qui s’est construite est l’inverse de celle qu’ils souhaitent. Il me semble quasiment impossible désormais de la faire évoluer sans grande remise à plat et coup d’arrêt, même provisoire à sa construction. Par ailleurs, les peuples dans leur ensemble ne veulent pas de fédéralisme, et d’autant moins du fédéralisme qu’est en train de nous fabriquer Barroso, avec mise sous tutelle des pays par la Commission, qui pourra enfin imposer à tout le monde son programme de réformes ultra-libérales. On connaît d’ailleurs peu Barroso en France, il ne passe jamais au 20 heures, mais pour se représenter la chose, est-ce que lorsque l’on est de gauche on pourrait accepter de voter pour un président et un Parlement de gauche sans pouvoir, qui appliquerait les réformes dictées par un Alain Madelin et son gouvernement de commissaires ? J’exagère un peu, il faudrait bien sûr réfléchir sur le rôle que devrait jouer dans cette optique le Parlement européen, mais toutes les décisions en cours ou à venir, dont le MES, me semblent aller dans ce sens.

Pascal Lamy disait récemment, dans la revue «Regards croisés sur l’économie » : « A présent, soit nous franchissons un nouveau seuil dans l’intégration et nous acceptons de mettre en commun un grand nombre de nos fonctions économiques, et même d’harmoniser nos systèmes sociaux, soit on va voir « le film repasser à l’envers » et toute la construction communautaire sera détricotée. » Je crois que je préfère prendre le risque d’un détricotage, certainement provisoire, de la construction européenne, plutôt que celui d’un détricotage complet de tous les acquis sociaux obtenus dans la douleur depuis 100 ans, notamment en France.

Le 1 janvier 1999, jour de lancement de l’euro, Laurent Joffrin, européiste parmi les européistes, nous disait : « L’Europe future ne ressemble à rien. Cela même fait son attrait. En créant une banque centrale sans gouvernement qui l’équilibre, on saute dans l’inconnu: cela s’appelle une aventure. »

Il est peut-être temps de réaliser que cette aventure est sur le point de s’arrêter, de prendre le temps de comprendre comment on en est arrivé là, et de réfléchir à des alternatives pour reconstruire vraiment une Europe différente. Ce sera l’objet des prochains articles !

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