L’euro, stop ou encore ? Article 3/5 sur Maastricht et le lancement de l’euro

 

 Après avoir évoqué le Système Monétaire Européen, je poursuis le retour en arrière avec cette fois le passage à  la monnaie unique, et les  promesses qui l’ont accompagné.  Alors qu’au sein du SME, l’Allemagne imposait sa politique monétaire aux autres pays, le passage à une politique monétaire unique librement choisie par les Etats membres a été perçu à l’époque comme une grande avancée. Mais cela a suscité également des interrogations, notamment sur la façon de définir une politique unique pour des pays si différents structurellement, ou sur le fait qu’à terme, un fédéralisme budgétaire serait nécessaire pour faire fonctionner une telle zone monétaire. Quand on relit ce qui se disait en 1992 pour le référendum de Maastricht, ou lors du lancement de l’euro en 1999 et 2002, on se rend vite compte que les doutes avaient été balayés ou rendus inaudibles par des médias enthousiastes, les avantages de l’euro exagérés, et l’hétérogénéité des économies nationales largement sous estimée. Il aura fallu attendre 20 ans et la crise sans précédent que traverse la zone euro pour que ces thèmes soient de nouveau évoqués, sans pour autant faire l’objet d’un grand débat public. Après avoir été occulté dans les débats en 92, le passage au fédéralisme (sous sa forme technocratique et disciplinaire) est désormais présenté sous l’angle de l’évidence et de la nécessité, sous peine d’explosion de la zone et de chaos. A quand un vrai débat, intéressant sur le fond d’ailleurs, dans 20 ans ?

Lancement de l’Union monétaire : du rapport Delors au Traité de Maastricht

1) Le rapport Delors : la feuille de route pour arriver à un euro paré de tous les avantages

Dès la fin des années 80, pressentant peut-être la future explosion du SME, et afin d’empêcher définitivement les fluctuations de taux de change entre monnaies européennes, les gouvernements de l’Union européenne décident de relancer le projet d’une union monétaire véritable s’appuyant sur une monnaie unique. Il s’agit aussi de poursuivre plus largement le processus d’intégration européenne. En 1989, le rapport Delors énonce en détail les conditions à respecter pour l’établissement d’une telle union et propose un plan en trois étapes :

-       1990 : liberté totale de circulation des capitaux dans l’Union (fin du contrôle des changes),  augmentation des moyens destinés à corriger les déséquilibres et définition de critères de convergence économique ;

-       1994 : mise en place de l’Institut monétaire européen à Francfort, réglementation sur la réduction des déficits budgétaires ;

-       1999 : naissance de l’euro pour 11 pays, la Banque centrale européenne remplace l’IME et le 1er janvier 2002, les billets et les pièces libellés en euros sont mis en circulation.

Sur le plan économique, l’idée principale du rapport Delors est que la mise en place de la monnaie unique permettra de compléter le marché unique établi par l’Acte Unique de 1986 et donc de dynamiser fortement les échanges communautaires, favorisant ainsi la croissance et l’emploi. Ce sont ces avantages, plus espérés que démontrés, qui seront mis en avant en permanence par les politiques partisan de l’euro et les médias lors des débats de 1992 sur Maastricht, puis à nouveau lors du lancement en 1999 et 2002, comme nous le verrons plus loin.

De façon plus précise, ce rapport  détaille les nombreux avantages  apportés par la future monnaie unique : stabilité des prix sur la zone renforcée ; réduction de certains coûts (coûts de conversion, coûts de transaction, coûts de couverture contre risque de change) ; comparaison des prix facilitée entre pays, vecteur puissant de la concurrence au sein de la zone ; diminution de l’incertitude sur les taux de change, favorisant le commerce et les investissements ; disparition des crises de change ; développement des marchés financiers, avec plus d’acteurs, de fonds disponibles, de catégories d’actifs ; gestion commune et plus aisée des réserves de change au sein des banques centrales.

Par ailleurs,  l’euro pourra acquérir le statut de monnaie internationale, ce qui signifie que certains prix mondiaux vont s’exprimer en euros, certaines transactions internationales se faire directement dans cette monnaie. Enfin, l’euro deviendra la monnaie d’un espace économique de poids très important, ce qui assurera sa crédibilité internationale, rassurera les marchés et permettra aux entreprises et Etats d’emprunter à taux bas.

Plus largement, Delors et les partisans d’une monnaie unique estiment que l’euro poussera les européens à s’identifier et à adhérer à l’Union européenne. L’idée était que, par étapes successives, les prérogatives communautaires allaient sans cesse s’accroitre, et l’étape de l’union monétaire, très forte symboliquement, était un moment très important.

2) Conséquences économiques et politiques minimisées

Sur le plan économique, certains économistes ou politiques  avaient dès le rapport Delors indiqué qu’il y avait sans doute une forte surestimation des gains attendus : le marché unique était  en place depuis plusieurs années et avait déjà dynamisé certains échanges, la concurrence était déjà forte dans la zone, la stabilité des prix en grande partie assurée avec le SME, etc…L’Europe était déjà un grand marché au début des années 90, avec peu d’inflation mais déjà beaucoup de chômage et des problèmes de croissance, et le rapport Delors n’était pas en mesure de démontrer que le passage à une monnaie unique allait y changer grand chose.

Au contraire, une conséquence économique très forte du passage à une monnaie unique a été minimisée à l’époque : il prive chaque pays de la possibilité de mener une politique monétaire indépendante, correspondant à ses besoins, par exemple en dévaluant pour redonner de la compétitivité. C’était bien entendu déjà en grande partie le cas avec le SME, car tout le monde devait s’aligner sur l’Allemagne (cf article précédent), mais là cela devient définitif. Avec une BCE indépendante, l’amélioration devait venir du fait que la politique monétaire serait cette fois décidée par l’ensemble des pays et non plus seulement par l’Allemagne et pourrait donc être mieux adaptée à l’ensemble des pays. Le problème de fond est qu’il est très difficile voire impossible de définir une politique monétaire unique pour une dizaine de pays si différents structurellement.

Face à cette problématique de fonds, et pour convaincre les Allemands de renoncer au mark, le rapport Delors apporte plusieurs éléments de réponse : 1) un seul objectif est fixé à la BCE, ceui de maintenir la stabilité des prix et de lutter contre l’inflation…soit la politique allemande…avec les mêmes conséquences que le SME pour les autres pays, qui vont souffrir d’une monnaie trop forte – 2) les fameux critères de convergence sont définis et doivent permettre de réduire les différences entre pays souhaitant intégrer la future zone euro : taux d’inflation autour de 2%, déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB, endettement public inférieur à 60% du PIB. – 3) la liberté de mouvement des capitaux est instaurée, ce qui permet une surveillance renforcée des marchés sur les politiques nationales, car ils peuvent à tout moment renchérir le coût de la dette d’un pays qui tenterait de mener une autre politique ou qui serait jugé trop laxiste.

Frédéric Lordon revient sur ce dernier point sur son blog : On ne dira jamais assez combien, avec la complicité de la France à moitié passive et à moitié idéologiquement consentante, l’Allemagne a pesé pour faire de l’exposition au jugement des marchés financiers la pierre de touche de l’organisation du système européen de politique économique. Et puisqu’on ne le dira jamais assez, alors on va le répéter encore. Dans le grand compromis qui a convaincu l’Allemagne d’abandonner son sacro-saint Deutschmark, il est d’abord entré l’imposition à tous les États-membres européens de son propre modèle de politique économique, par règles, traités et pactes interposés. Mais dans un moment d’ailleurs remarquable de lucidité politique, les dirigeants allemands de l’époque, et notamment Hans Tietmeyer, président de la Bundesbank, ont très bien réalisé que des règles ne valent que ce que valent les dispositifs en charge d’imposer leur respect – en l’occurrence pas grand-chose dans le cadre d’une Union faiblement intégrée entre États souverains. C’est pourquoi il leur a paru indispensable de parachever la construction économique d’ensemble en l’exposant grande ouverte à l’extérieur cœrcitif des marchés financiers, pas seulement européens mais mondiaux, force de frappe du pouvoir de la finance capable de garantir par tous temps (et jusqu’à l’absurde) la normalisation des politiques économiques nationales mieux que n’importe quel système de règles.

Malgré ces règles de convergence imposées et la surveillance des marchés, Attali et d’autres ont reconnu (voir la vidéo) que les promoteurs de l’euro savaient très bien à l’époque que cette union monétaire était bancale. En effet, et j’y reviendrai dans mon prochain article, aucune union monétaire entre régions ou pays très différents ne peut survivre sans transferts budgétaires massifs entre zones économiquement fortes et zones en difficulté. Pour les mettre en œuvre, un fédéralisme politique et budgétaire est indispensable, ce qui signifie forcément des transferts de souveraineté à une entité au dessus des pays.  L’idée des partisans de l’euro était qu’en lançant les différents pays dans la monnaie unique, on les obligerait à  s’adapter : les comportements entre les pays s’harmoniseraient, les gouvernements prendraient conscience de la nécessité de se doter, pour  réussir l’expérience, d’un vrai gouvernement économique.

A contrario, dès 1990, des opposants politiques comme Seguin et Chevènement, ou des économistes comme Allais, Rosa ou même Milton Friedman, avaient très bien décrit ces non-dits sur le fédéralisme et les vices de construction de cette union monétaire qui risquait d’aggraver les différences entre pays plutôt que de les réduire.

Quoi qu’il en soit, et malgré ce vice de construction de départ dont on paie d’une certaine façon les conséquences aujourd’hui, le rapport Delors a servi de base au traité de Maastricht sur l’Union européenne signé en 1991, qui a officialisé le lancement du processus vers l’euro, et a fait l’objet d’un référendum en septembre 1992.

Le référendum de Maastricht, 20 septembre 1992

1)    Les partisans du vote Non

A titre personnel, j’étais trop jeune à l’époque pour voter, et je ne me rappelle que de quelques moments ou images liées à la campagne, notamment le débat final entre Mitterrand et Seguin. Baignant dans une ambiance familiale pro-Mitterrand et ouverte à la Construction européenne, je me souviens qu’à l’époque je trouvais inconcevable que l’on puisse s’opposer au processus européen, si ce n’est pour des raisons nationalistes, conforté en cela par le fait que De Villiers ou Le Pen notamment militaient pour le Non. Mais en relisant aujourd’hui les articles et déclarations de l’époque, je trouve très intéressant de voir à quel point des opposants comme Chevènement ou Seguin avaient apporté des arguments très précis pour s’opposer à Maastricht,  qui, à la lumière de la crise actuelle de la zone euro, apparaissent assez visionnaires.

Concernant Chevènement par exemple, je cite ci-dessous quelques passages d’une interview donnée dans Le Monde en août 92, qui donne une idée des thèmes qu’il défendait à l’époque :

Il est pittoresque de voir qu’on nous présente l’Union économique et monétaire comme un remède au système monétaire européen, ou bien le traité de Maastricht comme une correction de l’Acte unique. Ceux-là mêmes qui vantaient les  » cercles vertueux  » du SME insistent aujourd’hui sur les inconvénients d’un système qui prend la France en étau entre les taux d’intérêt allemands et un dollar devenu hyper compétitif. De même, le président de la République ne m’avait pas donné l’impression, en 1985, de faire de l’Acte unique une description aussi apocalyptique qu’aujourd’hui.

S’agissant de la future banque centrale indépendante, on ne peut la décrire comme étant au service d’une politique économique définie par le Conseil. Et, surtout, la politique économique définie par le Conseil devra être conforme à des principes clairement rappelés par le traité : libre concurrence et marché ouvert. Le traité interdit les déficits publics excessifs. C’est une Constitution libérale.

La monnaie unique est une chimère dangereuse. En imposant à dix pays sur douze la mise en oeuvre simultanée de politiques déflationnistes dans les prochaines années, le projet de monnaie unique va enfermer l’Europe tout entière dans le marasme économique et un chômage massif.

Concernant Philippe Seguin, je dois avouer que je ne m’étais jamais vraiment intéressé à ses idées et prises de position, surtout à l’époque où je le voyais surtout comme un proche de Pasqua. Mais en préparant cet article, je suis tombé sur le texte d’un discours de 2 heures qu’il avait prononcé à l’Assemblée le 5 mai 1992, et ça m’a scotché. Ce discours est vraiment passionnant, très bien argumenté et à la lumière de la crise actuelle de la zone euro, très visionnaire. J’en cite juste quelques extraits pour l’instant, mais j’en mettrai de plus larges dans un article à part.

Il me faut dire avec beaucoup d’autres, au nom de beaucoup d’autres, qu’il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne. Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été signé et que d’Acte unique en règlements, de règlement en directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne se fait sans les peuples, qu’elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets, dans la pénombre des commissions.

On nous dit que la monnaie unique est la clé de l’emploi. On nous annonce triomphalement qu’elle créera des millions d’emplois nouveaux. Mais que vaut ce genre de prédiction, alors que, depuis des années, le chômage augmente en même temps que s’accélère la construction de l’Europe technocratique?

Que répondre à ceux qui nous disent qu’en acceptant de participer au SME, notre pays a déjà renoncé à sa souverai­neté dans ce domaine ? Que nous gardons la possibilité de dévaluer si nous le décidons et que nous pouvons sortir du système si nous le jugeons nécessaire. Au contraire, avec la monnaie unique, nous abandonnons définitivement ou presque le droit de choisir notre politique monétaire.

Dès lors que, dans un territoire donné, il n’existe qu’une seule monnaie, les écarts de niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent vite insupportables. Or, si l’on veut imposer une monnaie unique à tous les pays membres, un effort colossal devra être consenti pour réduire les écarts actuels, qui sont immenses. Il sera sans doute nécessaire de porter progressivement le budget communau­taire jusqu’à 10 % du PIB.

Il est tellement plus commode de rester dans le flou, dans l’implicite ou le non-dit… C’est, bien sûr, ce principe d’extrême prudence politique qui a conduit les auteurs du traité de Maastricht à gommer de leur texte le mot « fédéral ». Pourtant, j’en conviens volontiers, ce qu’on nous propose aujourd’hui ce n’est pas le fédéralisme au sens où on l’entend. C’est bien pire, parce que c’est un fédéralisme au rabais ! Car le pouvoir qu’on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n’en hérite.

 2) Les pro-Maastricht

En face, dans le camp du Oui, on retrouve bien sûr les socialistes qui portent le projet, la plupart des libéraux de droite et les centristes, même si le RPR est à l’époque coupé en 2, le patronat et bien entendu la quasi totalité des médias. Les pro-Maastricht, notamment de gauche, se servaient essentiellement de trois types d’arguments :

- d’une part des promesses sur les bienfaits qu’allaient apporter le Traité et l’euro : croissance, emploi, et plus de social. Les promesses de prospérité économique étaient les mêmes côté centristes et libéraux, mais eux par contre estimaient que Maastricht permettrait une Europe plus libérale…ce qui conduisait à des meetings communs cocasses, où les uns promettaient l’Europe sociale  et les autres l’Europe libérale, tout ça grâce au même Traité…on sait maintenant qui avait raison. Quelques citations pour illustrer, extraites du « Bêtisier de Maastricht » : « Le traité d’union européenne se traduira par plus de croissance, plus d’emplois, plus de solidarité » (Michel Sapin) ; « L’Europe, ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion » (Martine Aubry) ; « La monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité » (Michel Rocard) ; « Si le Traité était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré » (Giscard d’Estaing) ; « Mon raisonnement est profondément social-démocrate. À vrai dire, je n’ai pas encore compris pourquoi les libéraux veulent de cette Europe-là» (Rocard) ; « Le traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste pure et dure. » (Madelin)

- d’autre part, un discours plus subtil sur le principe de la construction européenne par petits pas, toujours imparfaits mais qui permettront un jour de construire l’Europe sociale tant espérée. Un discours qui fait mine de reconnaitre les imperfections du Traité ou son caractère trop libéral, pour vite les balayer en estimant que c’est mieux que l’Acte unique, que ce sera encore mieux la prochaine fois, mais que l’important est d’avancer. Élisabeth Guigou expliquait ainsi en septembre 1992 qu’il y avait effectivement deux tendances critiques à gauche : l’une incarnée par Jean-Pierre Chevènement qui prônait « le retour à la nation », et l’autre, « tellement polarisée par l’Europe idéale, fédérale, qu’elle refusait l’étape dans laquelle nous sommes aujourd’hui, qui est en effet une étape bancale, mais par laquelle il faut passer si, un jour, on veut avoir une Europe unie ». Lionel Jospin en août : « Il faut admettre l’idée d’un oui critique et montrer que le traité d’Union européenne est une étape, elle-même susceptible d’évoluer avec le temps. »

- enfin, comme plus tard en 2005, une (très) grande partie de la stratégie consistait à discréditer les opposants en les faisant passer pour des extrémistes, et à faire peur à la population en agitant des menaces de chaos, de guerre ou de retour d’Hitler (si si, j’exagère pas !) en cas de rejet du Traité : « La victoire du non serait celle du Front national.» (Bérégovoy) ; « Je suis persuadé que les jeunes nazillons qui se sont rendus odieux à Rostock votent “non” à Maastricht. » (Rocard) ; « Si le “non” l’emporte, on ne reparlera plus de l’Europe mais des batailles qui se sont déroulées au cours des siècles passés.» (Simone Veil) ; « Si le non l’emportait, nous libérerions en Allemagne des forces qui ne demandent qu’à reprendre leur autonomie et ce serait grave pour la paix ». (Juppé)

Pour relayer ces menaces, les Pro-Maastricht ont pu compter sur une presse quasiment unanime et des intellectuels inspirés : «Un “non” au référendum serait pour la France et l’Europe la plus grande catastrophe depuis les désastres engendrés par l’arrivée de Hitler au pouvoir. » (Jacques Lesourne, Le Monde) ; « En votant “non”, nous donnerions un magnifique cadeau, sinon à Hitler, à Bismarck. » (Alain-Gérard Slama, Le Figaro).
Pour en savoir plus sur l’enthousiasme médiatique pro-européen de l’époque, je conseille cet extrait du livre « Les nouveaux Chiens de garde » de Serge Halimi, intitulé « Les cabris de Maastricht ». J’en cite quelques passages  mais ça mérite d’être lu en entier : « On réussit, sur une radio où huit éditorialistes sur neuf avaient déclaré à l’antenne leur préférence “maastrichienne”, à trouver matière à controverse en opposant l’éditorial d’un directeur d’hebdomadaire favorable au “oui” à celui d’un directeur de quotidien lui aussi favorable au “oui ». Sur Europe 1, il y eut chaque dimanche un “face-à-face” entre deux journalistes (Serge July et Alain Duhamel) partisans de la ratification. Pendant une émission de trois heures diffusée sur TF 1, interrogé par trois journalistes partisans du “oui”, le président de la République  affronta brièvement M. Séguin vers 11 heures du soir. Le quotidien anglais The Guardian compara la soirée à une « publicité politique en faveur de l’Europe unie ». Cinq ans plus tard, l’un des participants, Jean d’Ormesson avoua qu’il s’agissait bien d’« une émission de propagande ».

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Le conseil supérieur de l’audiovisuel révéla que pendant l’été, le “oui” avait disposé d’un temps d’antenne supérieur au “non” : 46% de plus sur TF1, 53% sur Antenne 2, 191% sur FR3.  Pierre Bérégovoy l’avait bien annoncé : « Si l’on est bien informé, on doit choisir de voter oui ».

3) Résultats du référendum et commentaire

Au début de la campagne, l’opinion publique était donnée largement favorable au « oui » par les sondages, mais malgré le battage médiatique pour le Oui, les arguments des opposants ont commencé à trouver de l’écho, si bien qu’à quelques semaines de la fin, c’était vraiment du 50-50. Il semble que l’implication de François Mitterrand dans les dernières semaines de la campagne référendaire aura été décisive pour permettre au « oui » de l’emporter avec une faible avance,  51% contre 49%, et une abstention de 30%. Il est intéressant de voir que seulement 13 millions de votants sur 38 millions d’inscrits ont voté oui, soit 33%. On est loin d’une adhésion massive alors qu’il s’agissait de la première consultation de la population sur l’Europe. On sait d’ailleurs, grâce à certaines études, qu’environ 30% de ces électeurs ayant approuvé Maastricht ont voté ensuite Non en 2005 et parmi eux des gens comme Montebourg, Mélenchon et même Lordon ! Ce dernier raconte en effet dans cette interview passionnante de 2005 qu’il avait encore cru en 1992 qu’une autre Europe pourrait se construire ensuite, et que l’important était d’avancer : « Je me souviens d’avoir voté le traité de Maastricht sur la base, entre autres, de cette promesse et de l’argument qui consistait à dire: « Ecoutez, on est bien d’accord que nous sommes en train de construire une Europe qui n’est pas tout-à-fait parfaite, mais l’important, c’est de délimiter un cadre institutionnel. Certes, on vous accorde que pour l’instant il est rempli par des contenus qui ne sont pas tous forcément sympathiques, mais le cadre est là, et puis dans le long terme prendront place des alternances idéologiques qui permettront de le meubler avec des choses qui vont mieux, qui nous plaisent davantage ». Ouais voilà !…. Donc déjà en 1992 on nous promettait le traité social ! »

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Cela dit, en voyant que même Lordon avait approuvé le Traité de Maastricht, je me suis dit que se plonger sur cette époque 20 ans après, en sachant comment l’Europe a évolué ensuite vers toujours plus de libéralisme, fausse un peu ou simplifie en tout cas l’analyse. Il est vraiment difficile pour moi par exemple de bien me rendre compte du contexte international lourd de l’époque (Première Guerre du Golfe, perestroïka en URSS, réunification allemande), ou de ce que pouvait représenter pour beaucoup l’espoir d’une Europe en paix et prospère. Et puis c’était la première fois que le peuple était consulté sur la construction européenne, et je pense que pour beaucoup de gens, qui croyaient sincèrement à un projet de coopération entre pays assurant la paix et la croissance économique, il était difficile de voter Non lors d’une première consultation sur ce sujet. Dès 1999 puis 2002, lorsque le lancement de l’euro est devenu une réalité, les critiques étaient devenues plus sévères, notamment à gauche, et cela s’est confirmé ensuite en 2005 lors du deuxième référendum.

Lancement de l’euro en 1999 et 2002

En tout cas, suite à ce vote, le lancement de l’euro est réalisé en 1999 puis en 2002, avec à chaque fois l’utilisation par ses promoteurs d’arguments semblables à ceux de la campagne de 1992, sur la croissance et l’emploi. Par exemple, le ministre de l’économie de l’époque, DSK, nous annonce en mars 1999 que « L’euro nous rend une capacité de mener des politiques économiques actives. A nous de l’utiliser au mieux dans ce but, pour la croissance et l’emploi en Europe. » et l’ensemble des dirigeants européens réunis au Conseil Européen de Cologne en juin  99 expliquent que « L’introduction de l’euro offre la possibilité de davantage de bien-être et d’une croissance plus forte. » Un peu plus tôt, en 1998, le premier ministre Lionel Jospin lors d’un grand discours à l’Assemblé sur le lancement de l’euro disait déjà  : « Loin de nous condamner au libéralisme, l’union monétaire peut nous permettre, - si nous le voulons -, de construire une Europe de la croissance, de l’emploi et de la solidarité. »

Ce ne sont que quelques exemples parmi des dizaines du même type, et côté médias, la même frénésie qu’en 1992 sera présente en 1999 puis en 2002 lors du lancement des pièces et billets. Je recommande sur ce point l’article d’Antoine Schwartz qui fait un bon tour d’horizon de l’ambiance pro-euro  hystérique de l’époque, à la lumière des désillusions d’aujourd’hui.

En dehors des promesses sans cesse renouvelées de plus de croissance et d’emploi, les promoteurs de l’euro utilisaient d’autres arguments que l’on retrouve notamment dans le discours de Jospin déjà mentionné :

l’euro rempart contre la mondialisation : Face au défi de la mondialisation, l’union économique et monétaire nous donnera un instrument efficace pour assumer notre destin national.

- L’euro assurant la stabilité et évitant les crises : L’euro sera un facteur de stabilité, protégeant nos concitoyens contre le risque de change et les crises monétaires. Nous serons également moins dépendants des aléas de la conjoncture internationale.

- L’euro première étape d’une Europe politique qui compte : L’euro nous permettra enfin de peser dans les négociations internationales, au nom de l’Europe, avec le poids que cela implique.

- L’euro vecteur d’harmonisation : Je suis persuadé que si nous y veillons, la détermination de politiques communes conduira à une harmonisation fiscale et sociale  » par le haut « , génératrice de progrès.

J’y reviendrai plus longuement dans le prochain article sur le bilan de l’euro, mais il est quand même frappant de voir comment ces 4 arguments sonnent faux aujourd’hui, alors que l’Europe est absolument ouverte à la mondialisation et en paie les conséquences en terme de désindustrialisation notamment, qu’elle subit une crise spectaculaire importée des USA, que sa capacité à parler d’une seule voix et peser dans les grands sommets internationaux est quasi nulle et qu’enfin et surtout, l’harmonisation fiscale et sociale n’a de cesse de se faire par le bas depuis 30 ans.

Concernant enfin les inquiétudes sur la potentielle perte de souveraineté de la France, Jospin expliquait enfin : « A ceux qui craignent que l’union monétaire affecte nos marges de manœuvre, je veux dire qu’on pourra, dans l’Europe de demain, rester maître des grandes priorités de sa politique économique et sociale. Dans les domaines du budget, de la fiscalité, de la protection sociale, de la défense de l’environnement, les choix des actions les plus importantes resteront définis par les gouvernements et votés par les Parlements nationaux. » Là encore, alors même que François Hollande tente de faire passer le Pacte budgétaire et la règle d’or dans la Constitution sans référendum, on mesure l’écart entre la réalité 10 ans plus tard et les déclarations de l’époque.

A l’opposé, un certain nombre de politiques et économistes ne partageaient pas ce point de vue enthousiaste lors du lancement de l’euro, pour des raisons souvent communes sur l’analyse et opposées sur les conséquences à en tirer. En effet, la plupart, à gauche comme à droite, étaient d’accord pour dire que l’euro tel qu’il était mis en œuvre ne pourrait fonctionner, pour plusieurs raisons :  le rôle de la BCE focalisée sur la lutte contre l’inflation et pas en mesure de prêter si besoin aux Etats, la dépendance des Etats envers les marchés instaurée par la liberté de circulation des capitaux, les divergences structurelles entre pays trop importantes pour être accommodées par des règles de convergence,  l’impossibilité de faire fonctionner une union monétaire sans transferts budgétaires massifs entre pays compensant l’impossibilité de dévaluer.

Du côté de la gauche critique, certains comme Liem Huang Ngoc, Dominique Plihon, ou ATTAC par exemple, favorables à l’euro, proposaient donc des réformes concernant la BCE, et plus largement d’aller vers un vrai fédéralisme économique et politique, s’appuyant notamment sur le Parlement européen, afin de rendre possible l’union monétaire et de remettre la démocratie au centre d’une  construction européenne portée depuis trop longtemps par des élites politiques et technocratiques.

D’un autre côté, des libéraux comme Maurice Allais ou Rosa, des gens de gauche comme Sapir ou des souverainistes comme Chevènement faisaient des analyses similaires  mais pour en conclure qu’il fallait renoncer à ce projet d’union monétaire et réfléchir à des mécanismes intermédiaires de coordination, type monnaie commune par exemple.

Au final, 10 ou 20 ans après, et en attendant de faire un bilan plus précis de l’euro dans un prochain article, il est en tout cas intéressant de voir que désormais, compte-tenu de la crise traversée,  les promesses initiales sur les multiples bienfaits de l’euro ont été remplacées par la simple promesse que ce serait pire sans l’euro…c’est quand même léger. Du côté des problèmes de construction de l’euro et des risques associés, en préparant cet article,  j’ai trouvé aussi très intéressant (mais assez flippant) de voir que tout avait été plus ou moins annoncé en 92 ou 2002, que ce soit par des souverainistes comme Seguin et Chevènement, ou par la gauche de gauche, qu’elle soit fédéraliste ou contre l’euro d’ailleurs. En relisant les déclarations de l’époque, ça m’a d’ailleurs renforcé dans l’idée que gauche de gauche et souverainistes, Mélenchon et Dupont Aignan notamment, ainsi que la gauche du PS, devraient beaucoup plus travailler et réfléchir ensemble sur des alternatives au système actuel, qui seront très utiles le jour où l’euro explosera…à suivre.

 

2 Responses to L’euro, stop ou encore ? Article 3/5 sur Maastricht et le lancement de l’euro

  1. Suite toujours aussi intéressante.

    Je crois qu’il faut aussi relier la création de l’euro à un moment idéologique très particulier, après la chute du bloc de l’Est, où la tentation post-politique (l’idée de la fin de l’histoire, chère à Fukuyama) a été très forte chez les élites européennes déboussolées par la fin de la menace communiste. Avec en parallèle la prégnance d’un utopie post-nationale dont on n’est pas encore forcément sorti, malgré l’évidence.

  2. Il n’y aura jamais d’Europe fédérale.
    Il n’y aura jamais de fédéralisme en Europe.
    La solidarité existe dans un cadre amical, dans un cadre familial, dans un cadre de quartier, dans un cadre communal, dans un cadre départemental, dans un cadre régional, dans un cadre national.
    Mais en revanche, la solidarité n’existe pas dans un cadre supranational.

    Quatre exemples :

    1- Depuis le début de la crise grecque, les pays européens riches auraient dû DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.
    Or les pays européens riches n’ont pas voulu DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.
    En revanche, chaque pays européen riche accepte de sauver ses propres banques privées de la faillite : là, oui, la solidarité existe, car chaque pays européen riche accepte de DONNER de l’argent pour sauver ses propres banques privées.

    2- Deuxième exemple : les pays européens riches auraient dû DONNER plus d’argent au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.
    Or les pays européens riches ont refusé de DONNER un seul euro supplémentaire au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.
    Résultat : le budget de l’Union Européenne restera au niveau minable de 1 % du PIB de l’Union Européenne pour la période 2014-2020. Par comparaison, le budget fédéral des Etats-Unis est de 25,3 % du PIB des Etats-Unis.

    3- Troisième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de payer des taux d’intérêt plus élevés en créant des euro-obligations.
    Or les pays européens riches ont refusé de payer des taux d’intérêt plus élevés : les pays européens riches ont refusé la création des euro-obligations.

    4- Quatrième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de créer une union de transfert dans la zone euro.
    Or les pays européens riches ont refusé de transformer la zone euro en une union de transfert, avec des DONS d’argent partant des Etats du Nord en direction des Etats européens périphériques.

    Conclusion : la solidarité supranationale, ça n’existe pas. La Grèce va quitter la zone euro, et les autres Etats européens périphériques aussi. La zone euro va se disloquer.
    C’est terminé.