L’Europe c’est la paix ?

Que dire de ce Prix Nobel de la Paix attribué à l’Union Européenne ? Je commence par signaler quelques réactions critiques intéressantes sur des blogs (L’Espoir, le blog de Yohann Duval, ou celui de Gilles Raveau) ainsi que sur le site du Monde diplomatique. On pourrait résumer ces critiques, qui ont été également formulées par des responsables politiques comme Mélenchon, Chevènement ou Dupont Aignan, de la façon suivante : d’une part, le processus de construction européenne n’est pas le principal facteur expliquant la paix depuis 60 ans, d’autre part attribuer ce Prix dans la période de crise économique et sociale actuelle est une provocation et un encouragement à la poursuite de la politique d’austérité menée depuis plus de 2 ans. Je suis d’accord avec ces deux arguments, sur lesquels je vais revenir, et j’y ajouterai aussi un point sur le terrorisme intellectuel consistant à utiliser ce thème de la paix depuis 30 ans pour disqualifier toute critique de l’Union européenne.

Avant toute chose, je dois quand même dire que je me considère évidemment comme très chanceux d’appartenir à une génération qui, comme celle de mes parents d’ailleurs, n’a pas connu la guerre. Je ne réalise sans doute pas assez, c’est vrai, à quel point c’est une chance, parce que la paix (sur le territoire français du moins) me semble presque une évidence.

Mais ceci étant dit, déterminer précisément les causes de cette paix durable sur le sol européen (on passe quand même un peu vite sur le conflit yougoslave au passage) ne me semble pas si facile, en tout cas moins que ne le laisse entendre ce Prix Nobel. Comme le rappellent les articles que j’ai cités au début, il est quand même assez clair que durant les 20 à 30 ans qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale, c’est avant toute chose l’équilibre de la guerre froide entre les deux grands blocs américains et soviétiques, basé sur la possibilité de destruction mutuelle définitive en cas de conflit, qui a été le facteur principal de paix en Europe. Le processus de construction européenne a d’ailleurs très clairement démarré dans les années 50 sous la forte influence des américains qui voulaient bâtir un contrepoids en Europe de l’Ouest au Pacte de Varsovie. Selon la formule de Jean-Louis Bourlanges, un démocrate chrétien pourtant grand promoteur de la construction européenne, ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, mais l’inverse : « Je reconnais le caractère scandaleux du propos puisqu’il signifie, à rebours de ce que pensent les Français, que c’est la Pax Americana, la sécurité et la sérénité qu’elle a apportées aux Allemands, aux Français, aux Italiens et aux Bénéluxiens qui leur a permis de s’engager sans crainte sur la voie du rapprochement et de l’intégration.« 

Alors certes, l’empire soviétique s’est ensuite effondré  au début des années 90, et la guerre froide n’explique pas à elle seule l’absence de conflit jusqu’en 2012. Mais il faut bien constater que bien plus largement qu’entre les seuls pays de l’Union européenne, les conflits entre pays développés ont quasiment disparu depuis des dizaines d’années, pour différentes raisons parmi lesquelles : le vieillissement des populations,  l’augmentation des niveaux d’éducation ou le développement des médias qui, depuis le Vietnam, ont rendu les conflits visibles et donc moins acceptables par les opinions publiques.

Un autre facteur clé de la période de paix qu’a connu l’Europe a très certainement été aussi la prospérité et le progrès social qui ont caractérisé le continent jusque dans les années 80, les fameuses Trente Glorieuses. A partir du moment où les conditions de vie d’une majorité de la population s’améliorent, où les inégalités diminuent, où des protections sociales se mettent en place, où la concurrence est régulée, alors les raisons de faire la guerre, notamment à ses voisins, diminuent logiquement.

C’est en cela que l’attribution de ce Prix Nobel dans la période actuelle, de crise économique, de régression sociale, d’explosion du chômage, est indécente en plus d’être sans doute inappropriée. Il faut quand même se rappeler que la Seconde Guerre Mondiale a été précédée dans les années 30 en Europe d’une crise économique et sociale, due en grande partie aux répercussions de la crise financière américaine de 1929. Il faut rappeler aussi que certains pays, notamment l’Allemagne, avaient pris alors des mesures d’austérité pour tenter de sortir de la crise, mais que cela n’avait fait qu’aggraver la situation, en entrainant notamment une explosion du chômage et une désespérance sociale. L’échec de cette politique en Allemagne a fortement contribué à l’accession au pouvoir du parti nazi, qui avait su exploiter ce désespoir et le détourner en désignant à la population des boucs-émissaires.

Nous n’en sommes pas là pour l’instant, bien entendu, mais qui peut dire ce que donneront, dans quelques années, la poursuite de cette austérité, la baisse généralisée des salaires et l’explosion du chômage des jeunes (50% en Grèce !). Est-ce que cette crise permettra au final à des mouvements progressistes de prendre le pouvoir et de mettre un terme à cette Europe toujours plus libérale, ou débouchera-t-elle sur la montée dans certains pays de mouvements d’extrême droite ? Nul ne le sait, les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets, mais récompenser l’Union européenne pour la paix au moment même où l’Europe s’enfonce dans le chaos et où aucune perspective d’amélioration ne se dessine, me paraît réellement hallucinant.

Pour conclure, je voudrais dire que je suis prêt à entendre les arguments raisonnables de ceux qui estiment que, sans en être le moteur principal, le processus de construction européenne a plutôt poussé lui aussi (en tout cas jusqu’à cette crise) dans le sens d’un renforcement de la paix, en favorisant le dialogue entre pays européens et notamment entre la France et l’Allemagne, en créant des Institutions communes, ou même en accélérant les échanges commerciaux entre voisins. Ce que je n’accepte vraiment pas par contre, c’est le terrorisme intellectuel qui consiste à se servir depuis 30 ans de l’argument « l’Europe c’est la paix » pour discréditer et diaboliser toute opposition à l’Europe ultralibérale et technocratique qui a été mise en place de traités en traités.  Je suis exaspéré depuis très longtemps, bien avant ce Prix Nobel qui n’a en fait que peu d’importance, par la manipulation qui consiste à dire à haute voix «  l’Europe c’est la paix », mais à sous-entendre  en fait que « cette Europe libérale c’est la paix », et que donc, à l’inverse, critiquer la Commission ou la BCE, défendre le Non à un traité, ou remettre en question l’euro ou la rigueur, ce serait quasiment vouloir le retour de la guerre. On peut noter au passage que cette diabolisation est utilisée aussi pour le libre-échange, puisque oser parler de protectionnisme, même raisonnable, intelligent ou européen, c’est là aussi prendre le risque d’être immédiatement accusé de vouloir le retour de la guerre.

Il faut reconnaître aussi que c’est sans doute le Parti socialiste qui a le plus habilement utilisé ce thème de la paix, notamment lors des référendums de Maastricht ou de 2005, pour tenter de masquer son ralliement à la construction d’une Europe libérale qui n’a rien de sociale, sans avoir à entrer dans un débat de fond, argument contre argument, avec les opposants à ces traités, comme Seguin et Chevènement en 1992 (voir certaines citations de l’époque dans mon article sur Maastricht), ou les Nonistes de gauche en 2005. A titre d’exemple parmi des dizaines, je suis tombé récemment sur des déclarations de Mitterrand et Dumas en 92, Hollande lors du lancement de l’euro en 1999 ou DSK en 2005, qui jouent tous sur la même corde sensible de l’Europe qui nous a donné la paix et la sécurité, pour nous inciter à chaque fois à faire le pas libéral suivant.

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Que ces déclarations soient sincères, comme peut-être pour Mitterrand, ou surjouées avec prompteur pour DSK, elles ont produit leur effet et continuent aujourd’hui encore à fonctionner, notamment sur certains électeurs de gauche qui, du coup, ont encore du mal à faire le pas et à rejoindre les rangs de ceux qui veulent mettre depuis de nombreuses années un coup d’arrêt, éventuellement provisoire, au processus de construction européenne. Cet argument de la paix a sans doute marché sur moi aussi d’ailleurs, pendant relativement longtemps, et c’est peut-être pour cela qu’il m’exaspère autant…

10 responses to “L’Europe c’est la paix ?

  1. Effectivement, même si on s’accorde que Europe => paix, beaucoup de pro-européens, quand on critique l’Europe se mélangent les pinceaux avec la réciproque. Comme tu le dis, rien n’empêche qu’on ait eu la paix sans l’Europe. Peut-être même qu’une simple coopération France – Allemagne aurait suffi.

  2. Je propose pour illustrer l’erreur du comité Nobel cette petite parabole…
    http://www.koreus.com/video/crise-economique-europeenne-expliquee.html

  3. Dans mon cas, je n’ai jamais été berné par cette affirmation de catéchisme.

  4. Il est un fait que la paix règne en Europe depuis plus de soixante ans et que l’Union en est un des facteurs. Mais cette Europe viscéralement libérale, n’est-il pas permis de la réformer de l’intérieur? En quoi est-on obligé de jeter le bébé avec l’eau du bain? En quoi les Nations européennes sont-elles plus une garantie de politique sociale que l’Union?

  5. Kisinger – Obama – L’Union Européenne … pour se limiter à trois contre exemples … à moins que l’on ne souhaite revenir aux sources de la fortune du créateur de ce prix : de la dynamite! Comme Nico, que je viens de découvrir par l’intermédiaire du blog de Mélenchon cette équation (devrais-je dire identité) entre Union Européenne et Paix m’agace et me semble de mauvais aloi. On est en plein dans la confusion systématique entre corrélation et causalité. Certes je me félicite que ma génération (1945) et les suivantes n’aient pas connu de troisième conflit mondial sur le sol Européen mais le rôle de l’UE dans cet heureux concours de circonstances me semble subsidiaire au mieux. La situation récente et les dégâts de l’austérité et de la concurrence (libre et non faussée –rire jaune) ouvrent une nouvelle période de tous les dangers … avec ou sans prix Nobel.
    Yves

  6. Bonjour, bravo pour ce nouveau blog. Voir (en traductions française) le point de vue analogue du député conservateur anglais Daniel Hannan: http://institutdeslibertes.org/2012/10/17/leurope-sous-peacemaker/

  7. La paix en Europe est d’abord un fait ; tout le monde s’en réjouit, particulièrement ceux ont connu les guerres en Europe avec leur cortège d’horeurs de toutes sortes (certaines émissions d’Arte sont revenus sur ces thèmes avec a-propos ; tout petit, j’ai eu droit à la terreur des bombardements alors que nous étions « à l’abri » dans la cave de nos voisins, cave moins exposée que la nôtre).
    Maintenant, les explications sont certainement multiples, non seulement politiques mais aussi économiques. La volonté politique d’unir nos destins et nos forces a du jouer un rôle indéniable : on ne se bat pas quand on veut construire un avenir commun.
    Mais, les réalités économiques ont certainement pesés autant ; nos économies sont de plus en plus interdépendantes du fait de la construction du « marché commun » européen et, au-delà, de la mondialisation. Cette interdépendance, me semble-t-il, est une bonne chose pour l’humanité et pour le maintien de la paix dans le monde ; les conflits actuels sont des conflits limités dans l’espace.
    Je pense personnellement que ce prix Nobel de la paix est une bonne chose et qu’il peut inciter d’autres pays à aller dans le même sens que l’Europe.
    N’empêche que le capitalisme est devenu anarchique et soumis à des pulsions primaires de vouloir toujours posséder davantage. Personnellement, je trouve que le capitalisme rhénan était une bonne référence, peut-être insuffisante actuellement au niveau mondial ; par ailleurs, au niveau de l’entreprise, la formule de la cogestion me paraît une solution intelligente de « bonne gestion » économique et de régulation des conflits d’intérêts.
    Josfis

  8. Samedi 20 octobre 2012 :

    Sur son blog, Jacques Sapir fait le bilan du dernier sommet européen : en quelques lignes, Jacques Sapir décrit la situation réelle de la zone euro.

    « Tout va très bien, madame la marquise. »

    http://russeurope.hypotheses.org/358

  9. De même que dans l’excellente série sur l’euro, on pourrait sans doute observer sur le long terme des phases de convergence entre les pays européens et des phases de divergence (sur le plan économique bien sûr, mais aussi dans leur façon de réagir de manière différenciée à des stimulations relativement similaires sur le plan politique ou social, par exemple). Convergence et interpénétration peuvent sans doute être considérées comme des facteurs pacificateurs. Il se pourrait bien qu’interpénétration et divergence nous amène plutôt à une renaissance des conflits. Le paradoxe est que ce soit précisément au moment où l’on nie théoriquement les différences par parti-pris post-politique et post-national que l’on exacerbe ces mêmes différences.

  10. intéressant et honnête merci