Lordon, Piketty ou les deux ?

C’est avec grand plaisir que j’ai regardé il y a 3 semaines le débat entre Lordon et Piketty chez Taddéi, l’une des dernières émissions (télé et radio confondues depuis l’arrêt de « Là-bas si j’y suis ») dans laquelle on peut encore entendre des intellectuels et économistes qui pensent en dehors du cadre et de la doxa. J’en ai extrait un court passage sur l’Europe et l’Allemagne, qui est selon moi le plus intéressant, et sur lequel je reviendrai.

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J’ai regardé ce débat avec plaisir parce que ce sont deux économistes que j’apprécie beaucoup, dont j’ai souvent parlé sur ce blog, et qu’il me semble que l’on ne pourra pas construire un contre modèle au système économique actuel sans s’appuyer sur des penseurs comme eux, et ce malgré leurs divergences. Le propos de l’émission était d’ailleurs d’insister plutôt sur ces divergences, en s’appuyant notamment sur le dernier article de Lordon (http://www.monde-diplomatique.fr/2015/04/LORDON/52847) critiquant le livre à succès de Piketty, « Le Capital au 21ème siècle». Pour cela, le débat avait été centré sur le thème du possible renversement/dépassement du capitalisme, plutôt que sur la façon de le réformer. Dans ces conditions, Lordon a endossé (sans doute sans url  trop rechigner) le costume de Marx et a effectivement apporté des critiques de fond sur le système capitaliste en lui-même, ses contradictions, insistant notamment sur la question majeure des rapports sociaux de domination entre capital et travail. C’est un sujet qui l’intéresse bien sûr, et qui marque une vraie différence avec Piketty qui assume clairement son côté réformateur non révolutionnaire. Mais en même temps, comme le dit justement Jean Gadrey sur son blog, la plupart des livres et réflexions de Lordon se concentrent eux-aussi sur la façon de réformer profondément les structures actuelles du capitalisme (mises en place depuis les années 80) pour le rendre plus vivable, moins inégalitaire et redonner des attributs de souveraineté aux peuples. Sans pour autant, en tout cas dans un premier temps, viser son renversement complet. Il fait ainsi des propositions très concrètes sur l’euro, la finance, le libre-échange, etc.. Dans son dernier livre sur l’euro, « La malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique », Lordon le rappelle d’ailleurs clairement en préambule : « On ne parlera pas dans ce livre de sortie du capitalisme. Ca n’est pas faute d’en avoir l’envie ! Il est très légitime de vouloir pousser le plus loin possible les remises en cause qui redeviennent possibles à la faveur d’une grande crise. Or à l’évidence l’envie est grande de dire que le capitalisme- non pas telle ou telle forme du capitalisme : le capitalisme tout court – ça ne peut pas continuer comme ça. Remettre en cause la finance, c’est bien le moins ! remettre en cause, un cran plus loin , la forme néolibérale du capitalisme, tout autant. Mains on ne voit pas pourquoi s’interdire par principe de pousser le raisonnement jusqu’à son terme : le mode de production capitaliste lui-même, malfaçonnon plus pour réinventer quelque chose dans le capitalisme, mais bien pour envisager d’en sortir ; Si impérieuse que soit cette perspective, il n’en sera pas question ici. Inutile donc d’objecter que discuter de l’euro, vouloir le refaire ou en sortir fait rester au milieu du gué et nous laisse dans la capitalisme, on le sait ! et on l’assume, même si….il est des trajectoires de sortie de l’euro qui assurément entraînent des bouleversements de structures, notamment financières et bancaires, si profond que, à défaut de faire sortir pour de bon du capitalisme, elles en font assez bien prendre le chemin. Ce qui est vrai en tout cas est que « sortir du capitalisme » est plus facile à clamer qu’à penser. » Les 45 premières minutes de discussion autour du livre de Piketty et du capitalisme étaient donc intéressantes sur le plan intellectuel, mais donnaient une impression de très grande divergence entre eux.

Or, je pense pourtant que beaucoup de points les rapprochent, notamment la critique du capitalisme financier, mondialisé, inégalitaire et de l’Europe libérale, austéritaire et technocratique. C’est déjà un bon point de départ me semble t-il, même si la critique est une chose et les propositions que l’on en tire en est une autre. Et c’est vrai qu’il y a des différences dans les mesures préconisées, mais beaucoup d’entre elles sont complémentaires, Lordon cherchant surtout à remettre en cause la financiarisation de l’économie, et Piketty s’intéressant principalement à la fiscalité, nationale comme internationale. Ils ont aussi le trait commun de ne presque jamais évoquer la crise environnementale mondiale, comme l’a bien rappelé là encore Gadrey, ce qui donne un peu l’impression que gadurll’un comme l’autre voudraient finalement recréer le capitalisme des Trente Glorieuses, avec sa fiscalité très élevée pour les très riches, sa finance sous contrôle et des taux de croissance jamais vus depuis. Malheureusement, c’est un peu plus compliqué que ça, et c’est bien entendu dommage qu’ils n’en aient pas pris la mesure. Mais d’autres le font heureusement (Giraud, Gadrey justement), et après tout, à chacun sa spécialité et son domaine de compétence, ce serait aux partis politiques qui s’appuieraient sur leurs idées de tenter de proposer une vision globale intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales.

Quoi qu’il en soit, c’est bien entendu sur l’Europe, l’euro, la poursuite ou l’arrêt de la construction européenne que se situe la vraie divergence entre eux, bien plus que sur un éventuel renversement du capitalisme. Et ce débat-là est pour le coup fondamental, et aurait mérité 1h30 de discussion au lieu de seulement 12 minutes en fin d’émission (voir extrait vidéo), polluées en plus par l’intervention du ravi de la crèche libérale, Guy Sorman, venu nous jouer l’air pourtant éculé de la mondialisation heureuse. Car oui, l’un des débats majeurs à gauche du PS concerne l’Europe et l’euro : les critiques sur l’état actuel de l’Union européenne sont presque unanimement partagées, ainsi que les critiques sur l’austérité et la monnaie unique qui ne fonctionne pas. Mais il y a encore deux voies de sortie concurrentes de ce constat d’échec qui s’affrontent : la rupture nette avec la construction avec notamment sortie de l’euro, ou le changement de l’intérieur avec urfhfhlconstruction d’une Europe démocratique/sociale/politique. C’est un clivage qui fracture depuis longtemps la gauche critique et l’empêche de parler d’une seule et même voix, ce qui laisse la place libre à l’affrontement idéologique entre PS-UMP d’un côté, et FN de l’autre. Au sein même des Economistes attérés, on trouve cette ligne de clivage, idem au sein des partis de gauche (Front de gauche, Nouvelle Donne) et même au sein du parti Syriza, qui est aujourd’hui confronté beaucoup plus concrètement à la question, mais se divise en interne entre aile gauche qui assume une sortie de l’euro et aile plus centriste qui tient à l’appartenance à la zone euro et recherche encore le compromis.

De mon côté, je l’ai déjà dit, je pense que cette ligne de fracture n’est plus aussi nette qu’il y a 10 ans. Le vote de 2005 et son contournement, puis la crise de 2008 et ses conséquences en Europe avec l’austérité, le TSCG, la Troïka, la violence sociale infligée aux pays du Sud, ont amené un certain nombre d’intellectuels et économistes à évoluer voire à revenir sur leur position pro-europe fédérale et euro. L’exemple le plus connu est celui de feu Bernard Maris, qui en 2014 expliquait s’être trompé  sur la monnaie unique qui devait nous mettre sur la voie d’une Europe fédérale, d’une Europe unie. Or l’union n’est jamais venue et au final, pour Maris, « soit on reste dans l’euro – et on churlaccepte qu’il n’y ait plus aucune industrie en France – soit on sort de l’euro et on sauve ce qui peut être sauvé ». Et le cas Maris est loin d’être unique, Steve Ohana par exemple que j’avais interviewé (voir ici) reconnaissait aussi ne plus croire en la possibilité de construction d’une Europe fédérale, en tout cas à court et moyen terme : « Au final, je pense que ça ne se fera pas, la dynamique interne des opinions publiques est trop divergente pour espérer aller vers le fédéralisme. Il y a une radicalisation en Allemagne sur le thème de l’austérité et des transferts, et de plus en plus de désespérance et de révolte sociale en périphérie, avec une montée en puissance des partis eurosceptiques, souverainistes et anti-élites. Des forces politiques centrifuges se sont déchaînées et gonflent sous l’effet de leur propre logique. En fait, je pense que le TSCG a tué le fédéralisme dans l’œuf, c’est une logique individuelle qui l’a emporté avec des règles à respecter pour chacun, on a quitté la sphère de la coopération. » Des gens comme Jacques Généreux au Parti de Gauche ont également durci leur discours sur l’euro depuis plusieurs années et les idées évoluent dans ce sens au sein de ce parti. Récemment, une motion intitulée « Clarté et courage politique » a recueilli 45% des votes sur des positions de rupture très assumées : « …si le cadre de l’Union européenne nous place dans l’incapacité d’appliquer notre mandat populaire, il faudra alors sortir de l’Euro et de l’UE. Cette décision sera soumise à référendum car elle nécessite le plus large soutien populaire possible ». A Nouvelle Donne, reprenant des réflexions qui ont lieu en Grèce sur la double monnaie, des discussions ont lieu sur la création d’un euro-franc. D’ailleurs même Piketty d’une certaine façon semble prêt, sans vraiment l’assumer, à une vraie rupture avec la construction européenne : il dit dans l’émission qu’il n’est pas envisageable d’évoluer vers une Europe politique et sociale à 27 pays, ni même à 16, et qu’il faut donc envisager d’aller plus loin avec seulement quelques pays qui le souhaitent. C’est dit avec un ton tranquille et posé, mais enfin, il s’agirait malgré d’une vraie rupture avec la construction menée depuis 50 ans, les élargissements successifs, les Traités aujourd’hui en place, etc.. Une rupture qui n’a presque rien à envier avec les mesures envisagées par des Lordon ou des Sapir.

En tout cas, il me semble que les seules divergences qu’il reste aujourd’hui sont de l’ordre de la tactique et de la stratégie : faut-il porter dès à présent un discours clair de rupture avec la construction européenne et l’euro, qui laisse la possibilité de reconstruire plus tard quelque chose de commun avec un groupe de pays à définir, ou faut-il prôner l’instauration d’un rapport de force avec les institutions européennes et  l’Allemagne pour leur laisser une dernière chance d’accepter des changements de fond, tout en gardant sous le coude l’option de la rupture ? Et derrière ça, il reste à mon sens un élément central à trancher pour que tous ces économistes parlent d’une même voix et que les partis de gauche critique s’en saisissent (éventuellement en se regroupant eux-aussi) pour porter un discours clair et convaincant : la possibilité de faire changer l’Allemagne sur ses principes fondamentaux de politique économique (Banque centrale indépendante, rigueur budgétaire, monnaie forte, surveillance par les marchés, etc). Lordon, Todd, Sapir et d’autres répondent non par exemple, Piketty pense encore que oui, mais fournit assez peu d’arguments convaincants. Il s’en sort dans l’émission de Taddéi en reprochant à Lordon d’être trop pessimiste sur la possibilité de faire bouger l’Allemagne, mais c’est un peu léger. Mélenchon est encore sur cette ligne du rapport de force à instaurer lui aussi, comme il l’explique dans son dernier livre sur l’Allemagne justement, « Le Hareng de Bismark », critiqué avec justesse par Jacques Sapir sur son blog. En ce qui me concerne, psionpour toute une série de raisons que Lordon parmi d’autres a souvent rappelées, je ne pense vraiment pas qu’un rapport de force ferait bouger l’Allemagne sur ses principes et valeurs principales. Mais je pense en plus que, de toute façon, ce discours-là est inaudible aujourd’hui, car c’est celui du PS depuis des années, lors des campagnes électorales. C’est comme pour l’Europe sociale : des dizaines d’années de promesses de réorientation de l’Europe (cf vidéo), de dialogue musclé avec l’Allemagne, à chaque fois trahies quelques jours après l’élection. Les gens n’y croient tout simplement plus.

Le coeur du débat est là en tout cas, et il devrait se poursuivre par tous les moyens car de toute façon, qu’on le désire ou non, il faut sans doute se préparer à de grands bouleversements en Europe dans les prochains mois, la possibilité d’un accord entre la Grèce et ses créanciers s’éloignant chaque jour. Daniel Schneiderman se demandait quelques jours après cette émission de Taddéi, si Arrêt Sur Images devait continuer à organiser sur son site de tels débats, qui selon lui planent un peu trop haut et sont déconnectés de la réalité des français. Je lui répondrais oui, plus que jamais, mais il faut placer d’entrée de jeu le débat sur l’Europe, l’euro, l’Allemagne, la souveraineté populaire. Les 12 minutes sur le sujet entre Lordon et Piketty auraient mérité une émission entière de 1h30, et il faudrait le refaire dans différents lieux, dans des conférences, devant des publics variés. Avec l’objectif au final de dégager un programme commun de rupture, avec un discours et une stratégie plus clairs et convaincants, qui permettent de ne pas laisser le monopole de l’opposition à l’hégémonie centriste-européiste au FN. Car comme le rappelait Todd dans un débat avec Lordon en 2013, il est plus qu’urgent que tous les intellectuels de la gauche critique, malgré leurs divergences, parviennent à se parler et à construire une alternative ensemble : « Evidemment, les chercheurs qui ont résisté au conformisme de la pensée zéro sont de fortes têtes, de vrais individualistes. Cent penseurs originaux divisés n’auront jamais la force de frappe politique de 100 inspecteurs des finances récitant sans relâche des recettes apprises sans être comprises il y a trente ans.  L’urgence, pour la contestation, est donc une unification minimale, un débat entre dissidents qui aboutisse à un programme commun de sortie de l’impasse. Et puis les citoyens doivent savoir que Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Paul Jorion, Pierre-Noël Giraud, Gaël Giraud, Christophe Ramaux, et Frédéric Lordon, pour n’en citer que quelques-uns, sont des types compétents et raisonnables, pas seulement des rebelles, et que réciproquement Moscovici, Sapin et tant d’autres énarques sont des incompétents déraisonnables. Avec Lordon, nous ne sommes pas particulièrement proches idéologiquement, mais nous donnons l’exemple. » Pas sûr cela dit que le dernier bouquin de Todd permette d’aller sur la voie de cette recherche de compromis entre intellectuels critiques du système, mais c’est un autre sujet…

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