MES : le mot de la fin (provisoire) par Mario Draghi

Je cherchais une façon de conclure cette série sur  le Mécanisme Européen de Stabilité et le Traité budgétaire associé, quand je suis tombé sur cette interview édifiante de Mario Draghi dans le Wall Street Journal (voir ici en anglais).

Je rappelle juste que Mario Draghi est devenu président de la Banque Centrale Européenne en novembre, succédant ainsi à notre cher et bien-aimé Jean Claude Trichet. Je ne reviens pas sur son parcours personnel, qui avait été très commenté lors de sa prise de poste, notamment parce qu’il sortait de Goldman Sachs chez qui, apparemment, il avait été associé au maquillage des comptes de la Grèce…voir cet article notamment.

Comme Jean Claude Trichet, Mario Draghi est considéré dans la plupart des médias comme un expert apolitique très compétent, partisan de mesures courageuses et nécessaires si l’on veut que l’Europe retrouve un jour la croissance et le plein emploi…

Lui-même n’admettra jamais qu’il défend une vision politique et non un point de vue neutre, qu’il a un modèle de société en tête qu’il promeut à la tête de la BCE. Il est dans le même déni que Trichet, dont j’avais parlé dans un article précédent (voir ici).

Et pourtant, dans cette interview à un journal américain, se sentant sans doute un peu plus libre que quand il parle en Europe, il dit les choses de façon beaucoup plus franche et brutale, et ce projet de société qui est porté par la BCE mais aussi par les dirigeants européens actuels et la Commission européenne de Baroso est exposé à nu, et franchement c’est flippant. J’en cite (et commente) quelques extraits marquants pour ceux qui n’ont pas le courage d’aller lire tout l’article (traduit sur le site de Berruyer) :

Draghi : « Le modèle social européen est mort. »

Nico : Ca a le mérite d’être clair.

Draghi : « Existe-t-il une alternative à l’assainissement budgétaire? Dans notre cadre institutionnel, les ratios dette/PIB étaient excessifs. Il n’y avait pas d’alternative à l’assainissement budgétaire, et nous ne devrions pas nier que c’est récessif à court terme. À l’avenir, il y aura ce que l’on appelle la voie de confiance, qui va réactiver la croissance, mais ce n’est pas quelque chose qui se produit immédiatement, et c’est pourquoi les réformes structurelles sont si importantes, parce que la contraction à court terme ne sera remplacée par une croissance durable à long terme que si ces réformes sont en place. »

Nico : On retrouve le fameux TINA (There Is No Alternative) de Margaret Thatcher :  il n’y a pas d’alternative à la rigueur budgétaire (donc à des baisses de dépenses publiques) et à des réformes structurelles ultralibérales pour retrouver la croissance et l’emploi. Il reconnaît quand même que ça va d’abord nous plonger dans la récession, mais on croise les doigts, ça devrait un jour ou l’autre permettre de retrouver la confiance puis la croissance.

Draghi : « Dans le contexte européen, les taux d’imposition sont élevés et les dépenses publiques se concentrent sur les dépenses courantes. Une “bonne” consolidation est celle où les impôts sont plus bas et les dépenses réduites du gouvernement portent sur ​​les infrastructures et autres investissements. La mauvaise consolidation est en fait la plus facile à obtenir, parce que l’on pourrait produire de bons chiffres en augmentant les impôts et réduire les dépenses en capital, ce qui est beaucoup plus facile à faire que de couper dans les dépenses courantes. »

Nico : Comment faire l’ajustement budgétaire ? Un expert vraiment neutre et apolitique s’intéresserait aussi bien à la hausse des recettes qu’à la baisse des dépenses…mais Mario a déjà tranché, la bonne façon c’est de couper dans les dépenses publiques et d’avoir des impôts bas…on s’en serait douté.

Draghi : « L’assainissement budgétaire est inévitable dans la présente configuration, et il donne le temps nécessaire aux réformes structurelles. Faire marche arrière sur ​​les objectifs budgétaires serait provoquer une réaction immédiate du marché. »

Nico : Evidemment, on retrouve la menace habituelle, si on ne fait prend pas ces mesures libérales, les marchés vont nous le faire payer. C’est marrant, je croyais que suite à la crise financière, on devait justement réguler fortement la finance pour éviter d’être pris en otage à nouveau ? Ca viendra peut être, en attendant la BCE de Mario Draghi déverse des centaines de millions d’euros aux banques européennes sans contreparties (voir ici).

Draghi : « En Europe ce sont d’abord les réformes des marchés des produits et des services. Et la seconde est la réforme du marché du travail qui prend des formes différentes selon les pays. Dans certains d’entre eux il faut rendre les marchés du travail plus flexibles également plus équitables que ce qu’ils ne le sont aujourd’hui. »

Nico : Bien entendu, il ne fallait pas s’attendre à avoir un catalogue de réformes structurelles s’attaquant réellement aux structures économiques en place depuis 30 ans et ayant conduit à la crise de 2008 : mondialisation, financiarisation de l’économie, mise en place de l’euro et politique monétaire orthodoxe de la BCE.  Au programme, comme toujours, plus de concurrence et plus de flexibilité. On ne change pas un programme qui échoue…enfin, qui n’échoue pas pour tout le monde bien sûr (cf notamment cet article du jour sur le nombre record de milliardaires en 2011).

Draghi : « Ce soi-disant traité budgétaire est en fait une réalisation politique majeure, car c’est le premier pas vers une union fiscale. Il s’agit d’un traité par lequel les pays perdent une part de souveraineté nationale dans le but d’accepter des règles budgétaires communes qui sont particulièrement contraignantes, d’accepter la surveillance et d’accepter d’avoir ces règles inscrites dans leur Constitution afin qu’elles ne soient pas faciles à changer. Donc, c’est le début. »

Nico : Quel bonheur, en effet, de perdre une partie notre souveraineté nationale pour permettre des politiques d’austérité qui vont nous conduire dans la récession. Comment ne pas s’en réjouir ? Et on attend la suite avec impatience…

Au final, je pense que ces déclarations sont très importantes, parce qu’elles confirment la direction que l’Europe se donne suite à la crise, et la façon dont ses dirigeants et responsables essaient d’inscrire l’approfondissement du modèle libéral anglo-saxon dans des textes constitutionnels, rendant réellement toute alternative très difficile pour d’éventuels nouveaux dirigeants, même soutenus par leurs peuples.

D’ailleurs, le 1er mars, les dirigeants ont signé le fameux Traité Budgétaire, qui devra être ratifié ensuite, et ont inscrit comme priorités les mêmes thèmes : assurer un assainissement budgétaire différencié, promouvoir la croissance et la compétitivité, moderniser l’administration publique.

Tout ça est joliment dit comme d’habitude, pour paraître évident et de bon sens, mais si on regarde les mesures qui sont envisagées (et déjà mises en oeuvre en Grèce) soi-disant pour retrouver de la croissance (en baisse depuis 30 ans en Europe) , on nous promet quoi ?

Assainissement budgétaire et modernisation de l’administration publique : coupes drastiques dans les dépenses publiques, donc disparition progressive des services publics par privatisation, baisse du nombre de fonctionnaires, disparition progressive des systèmes de Sécurité sociale et de retraite par répartition par manque de ressources.

Lutte contre le chômage et stimulation de la croissance par la compétitivité : baisse du coût du travail pour se rapprocher des pays à bas coût, donc notamment baisse des charges sociales, allongement des durées hebdomadaires de travail, multiplication des emplois précaires, du temps partiel, stagnation voire diminution des salaires, etc…

En lisant les déclarations de Draghi et les priorités du Conseil Européen, j’ai repensé à des vidéos qui avaient tourné sur Internet il y a quelques temps, où l’on voyait Serge Dassault, 4ème fortune de France, faire l’apologie de ce catalogue de réformes libérales, de façon tellement caricaturale que c’en était vraiment drôle. J’en ai fait un petit condensé sur deux minutes.

embedded by Embedded Video

Ce qui est terrible, c’est qu’aujourd’hui, après une crise financière puis économique d’ampleur jamais vue depuis 1929, ce sont les idées de Dassault (ayant pourtant conduit à la crise) qui en sortent confortées et que l’on tente de constitutionnaliser en Europe pour empêcher toute alternative. Et là, ça me fait beaucoup moins rire.

Mais pour ne pas finir sur une note pessimiste et un peu déprimante, je mets ci-dessous un extrait d’une interview de Serge Halimi, à propos de son livre (que je recommande !) « Le grand bond en arrière ». Dans ce livre, il décrit la façon dont ce modèle libéral anglo-saxon s’est imposé à partir du milieu des années 70 aux Etats Unis puis dans le monde. Il rappelle notamment que dans les années 50 et 60, ces idées, théorisées par Hayek puis Friedman, étaient ultra-minoritaires, inaudibles, elles passaient même pour utopiques. La pensée unique était alors keynésienne, le modèle dominant était l’économie mixte, régulée, permettant à la fois croissance et réduction des inégalités. Mais à force de volonté, de ténacité, en tirant parti de chaque crise, les partisans du modèle néolibéral ont réussi à renverser cette situation et à imposer leur idéologie qui aujourd’hui domine complètement. Le message d’espoir est que l’inverse est possible aussi, que même si aujourd’hui les alternatives à ce modèle sont marginalisées, peu audibles, caricaturées, jugées populistes ou irréalistes, cela changera certainement un jour si ceux qui les portent n’abdiquent pas. Cela changera d’autant plus que ce modèle néolibéral ne profite qu’à une partie de plus en plus faible de la population au fur et à mesure de son approfondissement. Il ne faut pas se résigner !

embedded by Embedded Video

3 responses to “MES : le mot de la fin (provisoire) par Mario Draghi

  1. Merci pour la note d’optimisme à la fin… mais c’est quand même bien déprimant, tout ça.
    Bravo pour le bêtisier de Dassault. Rien que la bannière « Medef TV » – dont je ne connaissais pas l’existence – m’a fait marrer. Mon préféré « dormir au boulot », c’est énorme. Il sait certainement ce que sait, lui, de dormir à l’usine. Quel vieux croûton…

  2. Pingback: Excellent article dans leblogdenico « Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3) » | Pour un débat sur le libre-échange et sur l'euro…

  3. Pingback: Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3) | Blog de Nico