Montebourg ou Lamy, Hollande doit choisir !

Je disais dans l’article précédent que le positionnement de Hollande dans la gestion de la crise grecque, permettrait de sentir très vite l’orientation qui sera donnée à ce quinquennat, entre un social-libéralisme à l’ancienne, ou un Hollande se transformant en Roosevelt devant la crise historique qu’il va devoir affronter. Avant cela, je pense aussi que la composition du gouvernement pourra donner une première indication non négligeable, et j’avoue que j’étais plutôt satisfait de voir que Montebourg, que j’ai soutenu pendant les primaires parce qu’il abordait les questions de fond de l’Europe et de la mondialisation, pourrait obtenir un grand Ministère de la Production. Ceci étant dit, sa discrétion pendant la campagne, y compris sur des sujets clés comme le MES, m’avait déçu, et je me méfie donc d’un éventuel renoncement à ses idées au profit d’un beau portefeuille ministériel, mais bon, j’ai envie d’y croire (au moins dans un premier temps).

Sauf qu’au même moment, j’ai vu passer une autre information (ici) allant pour le coup dans le sens opposé, et qui si elle se confirmait doucherait très vite mes (faibles) espoirs : la possible nomination de Pascal Lamy, directeur de l’OMC, comme secrétaire d’Etat aux affaires européennes rattaché à Matignon.

Avant de dire ce que j’en pense, je rappelle ci-dessous quelques éléments du parcours de Pascal Lamy, parce qu’il faut bien avouer que malgré l’importance des décisions imposées par l’OMC pour notre économie, ce cher Monsieur Lamy ne passe pas tous les soirs au 20h.

  • 1982-1983 : directeur adjoint du cabinet de Jacques Delors (ministre de l’Économie et des Finances), il pilote en France le « tournant de la rigueur »
  • 1985 : directeur de cabinet de Jacques Delors (Président de la Commission européenne), il impulse l’ « Acte unique »
  • 1988 : la directive Delors-Lamy , conséquence de l’Acte Unique, vise à réaliser la liberté de circulation des capitaux, au sein de l’Europe mais aussi vis à vis de l’extérieur ;
  • 1994 : entrée au comité de direction du Crédit lyonnais. Il en devient le directeur général et prépare la privatisation de la banque et les licenciements massifs qui l’accompagnent.
  • 1999 : il devient commissaire européen et débute son mandat en réclamant de lever l’interdiction de cultiver des Organismes génétiquement modifiés (OGM) en Europe.
  • 2007 : il devient directeur général de l’OMC

Lamy, avant de diriger l’OMC, avait donc été l’un des grands artisans du tournant libéral du PS en 83, et un partisan inconditionnel de la libéralisation de tous les marchés (biens, services, capitaux). Ce n’est pas Lordon ou Mélenchon qui le disent, c’est Aquilino Morelle du Parti Socialiste, qui a été la plume de Hollande pendant toute sa campagne, dans un texte très bien écrit justement (ici), dont je cite un passage :

(..)  si elle tire effectivement une part de sa force de données techniques, la mondialisation est avant tout un projet idéologique pensé, voulu et mis en œuvre avec opiniâtreté par des intellectuels et des responsables politiques, de gauche qui plus est. Le rôle central d’une certaine élite de la gauche française, incarnée par jacques Delors, Pascal Lamy et Michel Camdessus, dans la conception et la promotion de la mondialisation, a été décortiqué. Pénétrés de la supériorité du libre-échange, ces hommes se sont toujours considérés comme des progressistes en lutte conte les conservateurs du « vieux socialisme » dirigiste. Pour eux, en 1983, le choc de la « contrainte extérieure » (c’est ainsi que l’on désignait alors la mondialisation) a été un événement providentiel, l’occasion de faire valoir leurs conceptions en jouant du traumatisme politique qu’a représenté sur le moment cette « fin des illusions ». Ils ont alors convaincu François Mitterrand de libéraliser la finance. L’année 1983 n’a pas été l’année de la capitulation de la gauche française devant la finance, mais celle de son ralliement à celle-ci ! Un ralliement dont les mots d’ordre auront été « maîtrise » et « régulation ». A partir de 1985, ayant pris la tête de la Commission européenne (Delors et Lamy) et du FMI (Camdessus), ils ont diffusé cette politique de libéralisation financière à l’ensemble de la planète. Par leur habileté politique et leur persévérance, ces « socialistes » français ont réussi à établir ce qu’il est convenu d’appeler le « consensus de Paris ». C’est ce consensus et non celui de Washington, si souvent décrié, qui a donné l’impulsion à la libéralisation mondiale des mouvements de capitaux.

Intéressant je trouve, d’autant que Aquilino Morelle sera peut être lui aussi au gouvernement…En tout cas, la liberté absolue de mouvement des capitaux voulue par Delors et Lamy, a été un tournant majeur dans l’orientation libérale et libre échangiste de l’Europe. C’est cette décision qui permet à Apathie, aux économistes médiatiques en général, à l’UMP ou au MEDEF d’objecter à toute proposition de taxations des hauts revenus ou du capital, qu’elle se traduirait par une fuite à l’étranger des capitaux en question et une catastrophe pour la France. Ca marche pour la taxe Tobin,  les tranches marginales d’impôt sur les hauts revenus, l’imposition des dividendes, et plus largement toute réforme de fond du système financier ou fiscal. J’ai déjà dit que ces menaces sont en grande partie du bluff selon moi, mais elles ont malgré tout un fondement objectif grâce à cette directive Delors-Lamy de 88.

Il faut d’ailleurs rappeler que cette liberté de mouvement des capitaux a été reprise dans le Traité de Lisbonne en 2005, au sein de la Charte des droits fondamentaux, comme faisant partie du socle de valeurs de l’Union européenne (dignité, liberté, égalité, solidarité, citoyenneté, et justice)…on croit rêver. Lordon, avec d’autres économistes, réclamait d’ailleurs en 2009 l’abrogation de cet article (voir la pétition ici), afin de redonner de vraies marges de manœuvre au politique pour réformer les structures du capitalisme financiarisé suite  la crise.

Evidemment la grande réforme n’a pas eu lieu, et Monsieur Lamy quant à lui, après un passage par la Commission, est devenu l’idéologue en chef des tenants de la mondialisation heureuse et de l’extension sans limite des marchés dérégulés. Il met cette idéologie en pratique depuis 2007 en tant que directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce. Le but de l’OMC est de favoriser le commerce et théoriquement, rien ne l’empêcherait de protéger le plein-emploi, les consommateurs, leur santé, la souveraineté et la sécurité alimentaires, l’environnement. Pratiquement, son action se limite à la libéralisation du commerce et à la dérégulation de tous les marchés. Toute mesure qui entraverait les échanges commerciaux, comme les normes sociales ou environnementales, est fermement condamnée et souvent attaquée par l’OMC. Plusieurs manifestations de grande ampleur ont eu lieu ces dernières années contre l’OMC, notamment à l’occasion de contre-sommets altermondialistes dont le plus célèbre a été celui de Seattle en 99.

Je signale quelques citations de Pascal Lamy pour donner une idée de son point de vue très nuancé sur les bienfaits du commerce, qui traverse les époques et les crises avec une belle constance :

1999 : « Je crois que le monde des affaires doit aussi parler franchement et convaincre que la libéralisation du commerce et en général la globalisation sont de bonnes choses pour nos peuples » .

2005 : « La contribution majeure de l’OMC au développement réside dans la réduction des barrières commerciales… Les pays en développement, spécialement les plus pauvres d’entre eux, ont aussi besoin d’aide pour bénéficier du commerce« 

2006 : « Le commerce international est un pilier important de vos économies. Une ouverture plus grande des échanges procurerait plus d’avantages encore aux pays africains« 

En 2008, en réponse aux pays touchés par la crise alimentaire de 2008 qui voulaient réduire les exportations pour nourrir leurs peuples :
 »Il est évident que de telles mesures entraînent une hausse supplémentaire des prix. A court terme, ce n’est pas une bonne solution économique. »

En 2009, à Toronto, où il a reçu le prix du “Mondialiste de l’année” : « L’ouverture des marchés et la réduction des obstacles au commerce ont été, sont et resteront essentielles pour promouvoir la croissance et le développement, pour relever les niveaux de vie et pour réduire la pauvreté« 

Bizarrement, les pays en développement ne sont pas vraiment convaincus par ces belles promesses, et ont plutôt l’impression que l’OMC sert l’intérêt des grandes entreprises des pays du Nord, plutôt que le leur. Les négociations commerciales multilatérales, qui fonctionnent par grands cycles depuis 1947, sont donc bloquées depuis 2006, et le cycle de Doha.

Au Nord par ailleurs, une part toujours plus grande de la population est convaincue que, contrairement aux belles promesses de Lamy, elle ne sort absolument pas gagnante de ces grands accords commerciaux multilatéraux, notamment vis à vis des pays émergents, et constate au contraire qu’ils se traduisent par une pression à la baisse sur les salaires, des délocalisations en masse, du chômage et une remise en question du modèle social, etc.. Que pense Lamy d’ailleurs de ces populations occidentales qui se plaignent ? Il veut bien reconnaître que «la mondialisation est une transformation gigantesque des économies et des sociétés, dont on avait sous-estimé l’ampleur et qui frappe des pays en tête du classement de la richesse mondiale» et que «dans la mondialisation, comme dans toute transformation, il y a des aspects positifs et des aspects négatifs, des gagnants et des perdants. La situation des perdants, qui doit être une préoccupation politique majeure, est plus ou moins bien prise en compte selon les pays et les systèmes économiques et sociaux. La réalité est très complexe. ». Mais bien sûr « le phénomène est parti pour durer. Les moteurs de la mondialisation sont le porte-conteneurs et Internet et la technologie ne reviendra pas en arrière ! » En conséquence «il faut entendre cette anxiété, mais elle est minoritaire dans le monde. Des réponses aux perturbations douloureuses que vivent les populations occidentales sont malgré tout nécessaires ».

Faut il envisager alors des réponses protectionnistes, comme le font d’ailleurs la majorité des pays en dehors de l’Europe ? Pas question pour M.Lamy, pour qui le protectionnisme est l’ennemi principal de notre époque (juste derrière le terrorisme) et qui n’y va pas par quatre chemins : « Je ne connais aucun protectionnisme qui ne porte une dose de xénophobie et de nationalisme» (2008) – «Pour escamoter le discours sur la compétitivité, qui relève largement de mesures de politique économique, on recourt à une mythologie mêlant la ligne Maginot et la Colline inspirée. Le protectionnisme français est barrésien et teinté juste comme il faut de xénophobie. L’enfer, c’est les autres !» – «la démondialisation est un concept réactionnaire ».

On fait comment du coup ? «En utilisant d’autres formes de protection que le protectionnisme qui ne protège pas. Il faut une régulation qui maîtrise les forces en présence.» Nous voilà rassurés, y a qu’à réguler !

Voilà, donc si on se pose la question du protectionnisme, même à l’échelle européenne, on est forcément xénophobe et réactionnaire, et on n’a rien compris au fait que tout cela était inéluctable. Ce point de vue n’est pas propre à Lamy, il est partagé par 90% des journalistes, experts et économistes médiatiques, comme le montrent par exemple ces deux tribunes dans Le Monde (prises au hasard parmi des dizaines d’autres) : «Absurde démondialisation» et «La démondialisation est un concept réactionnaire ».

Autant dire que si Lordon ne porte pas Lamy dans son cœur pour cette histoire de liberté de mouvement des capitaux, c’est la même chose pour Todd concernant le libre-échange. Mais plutôt que de citer Todd, je vais plutôt citer Montebourg parlant de Lamy, son possible futur collègue (ça promet des conseils de ministres pas tristes) : «Lamy est un croisé du libre-échange qui s’est trompé de siècle et qui nous a mis dans le mur. Qu’il ne vienne pas nous faire la leçon: cet homme a des morts d’entreprises sur la conscience. » – « Les négociations de l’OMC sont un échec. Plus aucun État ne veut discuter dans ce cadre d’une diminution des barrières douanières. Pascal Lamy, enfermé dans ses bureaux, n’a aucune conscience des dégâts qu’a causés l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001 sans aucune contrepartie démocratique, sociale ou environnementale. Il devra un jour s’expliquer sur le bilan désastreux de l’OMC. Cette idéologie libérale qui nous a détruits est devenue minoritaire. »

Le problème de Montebourg, même à la tête d’un grand ministère, c’est qu’il risque de se sentir un peu seul pour affronter Lamy, avec par exemple un Manuel Valls qui pense aussi que « la démondialisation est  un concept ringard et réactionnaire. C’est un retour aux années 80. » Il sera entouré de façon plus large par des socialistes, Hollande compris, qui globalement ont toujours revendiqué jusqu’à très récemment leur acceptation d’un « monde ouvert qui change auquel il faut s’adapter en essayant de le réguler », leur rejet de la démondialisation ou du protectionnisme toujours suspectés d’être un peu xénophobes ou égoïstes vis à vis des pauvres du Sud. Quelques extraits en ce sens parmi beaucoup d’autres :

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Bon, on ne peut pas dire que les arguments soient très précis, le principal étant cette excuse de l’internationalisme de gauche, qui conduit au final à sacrifier ses propres classes populaires et moyennes, sous le prétexte faussement généreux d’aider les pays pauvres, notamment l’Afrique ou les ruraux indiens…qui de leur côté ont besoin de tout sauf d’ouverture complète des échanges et de libéralisation de leurs marchés pour se développer, cette ouverture ne profitant souvent qu’à une élite minuscule et corrompue (Voir par exemple cet article d’Arundhati Roy).

Je reviendrai de façon beaucoup plus précise dans de prochains articles sur ces questions, sur les idées reçues autour du protectionnisme, qui conduirait soit-disant à la guerre, à l’autarcie, à dresser des barbelés aux frontières, à empêcher les pays pauvres de se développer, etc.. Je présenterai aussi des économistes ou intellectuels qui réfléchissent de façon beaucoup plus fine sur ces questions, notamment sur le bon dosage entre libre échange et protectionnisme qui diffère selon les époques et les pays, sur la taille du marché  et les secteurs à protéger pour que ce soit efficace, sur les vertus que cela pourrait avoir en terme de préservation de modèles sociaux et de mise en œuvre d’une transition énergétique réellement ambitieuse. A ce propos, je présenterai certainement les idées de l’économiste Gaël Giraud, qui réfléchit sur ce lien entre le social et l’environnement dans son dernier livre « Facteur 12 », dont je cite un passage :

Que nous reste t- il ? Nous tourner résolument vers le chantier pharaonique de la transition vers une société décarbonée. Et cela suppose de renoncer au dogme de la compétitivité internationale, et probablement de mettre en place des barrières douanières écologiques. A commencer par une taxe carbone. Pourquoi ? Parce qu’une transformation aussi radicale est impossible dans le contexte libre échangiste organisé par les institutions européennes et l’OMC. En gros, nous devons apprendre à produire « écolo » et « bio » alors que nos concurrents continuent de vendre moins chers des produits « sales ». La consommation des ménages européens ne pourra s’orienter vers les produits verts que nos industries apprendront à fabriquer avec moins de carbone et plus d’énergies renouvelables, tant qu’ils auront à portée de main des produits bradés de pays émergents. Et pour que les ménages européens puissent payer le prix de produits propres (donc chers, au moins au début) il faut revaloriser leurs salaires. La boucle est bouclée : la revalorisation salariale (aux dépens des hauts revenus et des revenus du capital) est une condition sine qua non pour que nous parvenions à sortir de l’impasse économique dans laquelle l’Europe se trouve enferrée. Mais cette revalorisation ne peut s’opérer, bien sur, qu’à condition de mettre fin à la concurrence mondiale que nous avons nous-mêmes organisée entre salariés du sud et du nord. Elle a donc peu de chances d’aboutir tant que nous  n’aurons pas consenti à relativiser le dogme libre échangiste.

Je veux juste dire rapidement que le protectionnisme, ce n’est pas un but en soi, c’est juste un moyen parmi d’autres (recherche, formation) pour accompagner la mise en œuvre d’une stratégie industrielle ambitieuse. C’est un outil, qui a toujours été utilisé dans le passé par tous les grands pays industriels, et c’est peut être l’un des seuls moyens de sauver l’Europe et sa population du déclin en cours. Il suffit par ailleurs de regarder quelques exemples récents, concernant différents types d’industries, pour voir que le PS et Hollande vont devoir se poser très vite cette question de la remise en question des accords de libre échange signés par l’Europe, et sans tabou.

Concernant l’automobile d’abord, cet article (ici) de France 24 en 2010 se félicitait de la signature d’un accord  de libre échange historique entre l’UE et la Corée du Sud, prévoyant le démantèlement de 98,7% des barrières douanières au 1er juillet 2011. D’après l’article : ‘L’UE estime que cet accord permettrait de doubler le volume des échanges avec la Corée du Sud.. Selon Stephen Woolcock, professeur à la London School of Economic, les Vingt-Sept devraient sortir gagnants de cet accord puisqu’il pourrait générer, dans les années à venir, près de 30 milliards d’euros supplémentaires par an. Une chance pour l’UE qui espère profiter du fait que les États-Unis, eux, refusent toujours de signer un accord de libre-échange avec la Corée du Sud. De fait, Washington redoute le contrecoup économique qu’un tel traité pourrait engendrer. »

Bilan quelques mois plus tard, en avril 2012, avec un article de la Tribune intitulé «Le traité de libre échange Europe Corée fatal aux européens »…Quelques extraits :

Le traité de libre-échange signé entre l’Union européenne et la Corée du sud l’été dernier est une catastrophe pour l’industrie automobile du Vieux continent… et une aubaine pour celle du Pays du matin calme. Les chiffres sont éloquents. Sur les deux premiers mois de 2012, les exportations de véhicules du Vieux continent vers la Corée ont chuté de 13% à 12.105 unités (par rapport à janvier-février 2011). Dans le même temps, l’Union européenne a importé 79.935 véhicules de Corée, en hausse de 78% ! Le rapport est donc quasiment de 1 à 8, au détriment…des Européens. La Corée maintient des barrières non tarifaires comme des normes de sécurité et d’anti-pollution spécifiques. Obligés d’avaler le traité avec la Corée, les constructeurs du Vieux continent mettent maintenant en garde contre les actuelles négociations pour des accords similaires avec l’Inde et le Japon.  Celui avec le Japon se veut de bonne foi puisque l’archipel n’impose pas aujourd’hui de droits de douane sur les véhicules importés. Seulement voilà. C’est une sorte de leurre. Car, comme en Corée, il y a des obstacles non tarifaires. Tokyo pratique allègrement le principe des normes techniques uniques, qui, là aussi, obligent les étrangers à mettre en conformité leurs véhicules, ce qui les renchérit. Subtil.

Je n’ai pas pris cet exemple pour dire que l’industrie automobile est l’avenir de l’Europe, ce que je ne pense pas, mais juste pour illustrer cette naïveté (ou incompétence) des dirigeants européens qui signent sans cesse (et sans aucun débat public) ce type d’Accords systématiquement défavorables à l’industrie européenne, face à des pays asiatiques qui se protègent de façon « subtile » comme dit la Tribune, et qui ont surtout une vraie stratégie industrielle.

Prenons un deuxième exemple, pour une industrie qui, elle, devrait être une priorité pour l’Europe, le solaire photovoltaïque, avec des extraits d’un article de l’économiste Philippe Murer dans Marianne.

Le dernier secteur en passe d’être trusté par la Chine est le photovoltaïque. Cette industrie a été créée par les Allemands à coups de subventions (de plus en plus faibles) sur la production d’électricité à base d’énergie renouvelable. Les Allemands avaient réussi à créer des champions mondiaux dans ce secteur grâce à leur engagement militant, intelligent et, au final, rentable. En 2007, l’entreprise Q-Cells produisait 10% des panneaux photovoltaïque dans le monde et postulait pour son entrée en bourse. Cette entreprise est aujourd’hui en faillite. Les autres entreprises allemandes phares du secteur photovoltaïque, SolarWorld et Solon, sont aussi en grave difficulté.  Pourquoi ? La faillite s’explique à la fois par la concurrence impitoyable de fabricants asiatiques bon marché, et par la réduction progressive des subventions dans plusieurs marchés clés européens comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, soucieux d’endiguer l’explosion des installations de panneaux solaires. La stratégie chinoise ressemble en touts points aux fabricants japonais d’appareils photos qui, après avoir détruit les autres fabricants occidentaux, ont lentement relevé leur prix lorsqu’ils étaient en oligopole. L’Europe et les Etats-Unis sont donc en train de perdre un marché prometteur qui devrait être multiplié par dix dans les sept années à venir.

Bon si on perd aussi les renouvelables, il nous reste heureusement les nouvelles technologies j’imagine ? Un dernier exemple pour finir avec l’entreprise française Technicolor qui défraie la chronique ces jours-ci (voir ici). Quelques extraits de l’article :

Technicolor pourrait fermer son usine d’Angers, sa dernière en France. L’usine angevine fabrique notamment des « box » internet pour les FAI comme Bouygues ou des opérateurs espagnols ou israéliens. En comptant les postes en recherche et développement, Technicolor devrait supprimer en tout 600 emplois. Cible toute désignée : Orange. En septembre, l’opérateur historique a retiré le marché de la fabrication de la future LiveBox à Technicolor, préférant SagemCom. Orange a bien du admettre que la production de ses LiveBox allait quitter le sol français. Il a indiqué en cela que SagemCom est une « entreprise française dont la recherche et développement est en France », sous-entendant que ses sites de productions sont à l’étrangers, l’entreprise ayant plusieurs implantations en Chine. L’autre coup porté contre l’usine d’Angers vient de la Commission européenne. A la demande de l’OMC, Bruxelles a mis fin en 2011 aux droits de douane de 14% frappant les box ADSL. Cette taxe était destinée à protéger les emplois européens face aux produits à bas coûts asiatiques, mais pour l’OMC, ce n’était là qu’une entrave à la sacro-sainte concurrence. Mais comment parler de libre concurrence, quand les usines chinoises ne s’embarrassent pas ou peu de règles sociales ou environnementales. « Nous ne pouvons plus nous permettre de fabriquer des décodeurs en France » a admis le PDG de Technicolor. Le « produire français » dans un domaine aussi stratégique que les nouvelles technologies a donc du plomb dans l’aile. 

Voilà, je trouve tous ces exemples vraiment affligeants, et représentatifs de ce qui se déroule depuis des années et des années, sous l’impulsion de l’Europe et de l’OMC. J’espère que Hollande aura autre chose à proposer aux ouvriers de Technicolor que les habituels mouchoirs pour pleurer et autres grandes déclarations contre la mondialisation qu’il faudrait réguler. J’espère qu’il nous dira aussi dans quel domaine industriel la France souhaite viser l’excellence pour les prochaines décennies, et quelle sera notre stratégie pour y parvenir. En tout cas, je pense vraiment que l’arrivée de Lamy au gouvernement serait un symbole fort d’une volonté de ne rien changer de profond dans le système mis en oeuvre depuis 30 ans, et j’espère que beaucoup de militants du PS se mobilisent actuellement contre cette éventualité au sein du parti.

En même temps, Hollande a déjà choisi une voiture électrique et produite à Sochaux comme voiture de fonction, alors on a toutes les raisons d’être confiant !

Bonus : 2 vidéos de Todd et Montebourg sur le libre échange et la démondialisation, et un article de Lordon sur le sujet.

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6 responses to “Montebourg ou Lamy, Hollande doit choisir !

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  3. Bien sûr, mais vous pensez vraiment que c’est en subventionnant la population par une augmentation des salaires qu’ils vont consommer des produits écologiques et chers ? On fera comme en 1981, les gens continueront d’acheter le moins cher et garderont la différence. Il faut bien plus sûrement briser la spéculation immobilière, qui entame bien plus sûrement le pouvoir d’achat du peuple que les niveaux de salaire (là encore les Allemands sont en avance, qui régulent les loyers…). Mais peut-on attendre de politiciens comme Hollande, bénéficiaires comme du comportement des prix de l’immobilier – revenu de compensation factice depuis 20 ans de chute économique -, de briser ce qui fait leur richesse ?

    Cela étant dit, certes, une forme de protectionnisme (européen effectivement) est nécessaire (Todd le disait déjà au début des années 2000), même si tout le monde nous prédit la guerre quand on évoque ce sujet. Mais un protectionnisme ne pourra faire plus que de compliquer la tâche aux produits à bas coûts, il ne pourra pas les interdire (sinon là, y aura vraiment des problèmes politiques, diplomatiques…).

    Donc il faut aussi que les produits européens soient de meilleure qualité (ce qui est rarement vrai pour le made in France, alors que ça l’est pour le made in Germany), que les gens capables de le faire puissent le faire en France (éviter la fuite de talents), et qu’au niveau de la consommation, les gens soient amenés à comprendre ce qu’il y a de plus dans le prix d’un made in Europe par rapport à ce qui est fait dans les pays à bas coût (quand bien sûr c’est réaliste, mais si on prend votre exemple sur les voitures, les coréens garantissent leurs voitures 7 ans, Renault et Peugeot peuvent-ils suivre ?).

    Mais surtout, il faudra que le made in Europe soit accessible au portefeuille des gens (penser que le protectionnisme seul et attendre que ça vienne suffira est suicidaire), et pour ça diminuer le coût du travail (ce qu’ont fait les Allemands, grâce à Schroeder, socialiste…) car au final ce n’est pas avec des idéologies sur ce qui devrait être qu’on s’en sortira, mais en rendant viable notre économie. Car que vous le vouliez ou non, nous sommes dans un monde ouvert et en tant que progressiste, vous ne pouvez pas souhaiter de retour en arrière, sauf à faire le genre de compromis idéologiques qui ont accompagné et soutenu certaines des grandes dictatures du 20ème siècle, c’est-à-dire d’enfermer les populations pour leur bien : vous savez déjà que ça ne marchera pas, pourquoi essayer ?

  4. J’aurai dû ajouter un lien entre le besoin de fournir des gages de qualité (information, garanties, meilleure protection des consommateurs), qui implique forcément des surcoûts afin d’être efficaces, et le besoin de diminution du coût du travail.

    En effet, l’augmentation des salaires sera captée par les prix de l’immobilier (effet nul sur la consommation intérieure, remember 1981), tandis que le manque de baisse des coûts du travail empêchera d’intégrer les surcoûts liés à l’augmentation de la qualité.

  5. A Seb: mais c’est précisément pour éviter une relance « pour rien » comme en 81 (avec en conséquence son catastrophique tournant de la rigueur de 83 et la longue conflagration qui a suivi) que la réflexion sur le protectionnisme s’affirme en France. Le protectionnisme, ce n’est pas une idéologie, c’est un « moment » pragmatique dans l’histoire économique d’un pays, et il y a une véritable expertise à mener, secteur par secteur, pour en faire une politique industrielle (comme le dit Todd depuis un bon moment déjà, Bercy devrait plancher là-dessus en urgence et « le boulot n’est pas fait »). On peut espérer effectivement qu’avec des « pointures » nouvelle génération comme Morelle (voir son remarquable rapport sur le scandale sanitaire Servier commandé par… Xavier Bertrand ministre de la santé, comme quoi parfois…), le boulot sera fait. Sur le protectionnisme, il y a le très bon site de Philippe Murer, http://www.manifestepourundebatsurlelibreechange.eu/ qui permet de lire toutes sortes de textes, de tous bords politiques, toutes sortes d’argumentation, toutes sortes d’expériences qui donnent à penser. Et… sur lequel j’ai découvert ce blog, que je trouve remarquable, bravo, très belle synthèse remarquablement faite de ce qui se dit d’intéressant en revue de presse, en l’approfondissant. Merci pour votre travail.

  6. Bon, comme j’ai l’esprit d’escalier, je reviens pour un complément sur le marché immobilier: l’Allemagne a des loyers à la fois grâce à sa règlementation, et à sa natalité faible (pleins d’appart familiaux vides). Pour la raison inverse, il faudrait un grand programme de construction en France… Quand aux prix d’achat, le m2 à Berlin a explosé parce que la spéculation internationale vient se réfugier là. Que penser de la Suisse qui règlemente sévèrement l’achat immobilier par des étrangers non résidents (oui en résidence secondaire, limité à un seul achat), et qui ainsi a pu éviter cette ruée spéculative et garder des prix d’achat bas pour les résidents? protectionnisme? Le genre de choses dont on n’entend pas parler.