Quelques réflexions d’entre-deux-tours sur le débat Hollande – Sarkozy, et le score du FN

Pas facile de rebondir après ce premier tour un peu décevant en ce qui me concerne, parce que j’espérais quand même mieux pour le Front de gauche, afin qu’en cas de victoire de Hollande il puisse peser plus sur les orientations qui seront prises. Décevant aussi, bien sûr, de voir qu’énormément de gens dans les classes populaires ont encore voté Front National ou Sarkozy plutôt qu’à gauche, mais j’y reviendrai plus loin. Pas facile enfin de se motiver pendant ces deux semaines d’entre-deux-tours, surtout quand, en plein redémarrage espagnol de la crise européenne, les débats de fonds nécessaires sur cette question centrale pour notre avenir sont quasi inexistants, ou se résument à des odes à la croissance, et qu’à la place Sarkozy se lance dans une course lamentable à la récupération des voix de Marine Le Pen.

Alors bien sûr, heureusement, il y a le débat de mercredi, où en deux heures, tous les sujets de fond vont enfin pouvoir être traités de façon très approfondie…Bref, comme j’avais du mal à me motiver pour ce débat de mercredi, je suis retourné voir celui de la campagne des européennes de 99, dont j’avais parlé dans l’article précédent après en avoir regardé seulement le début, et je n’ai pas été déçu.

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Pour se remettre dans le contexte, Jospin est premier ministre depuis 1997, la BCE est en place depuis un an, c’est l’année d’entrée en vigueur de l’euro, 15 pays font partie de l’Union européenne, et 11 gouvernements sur 15 sont à gauche. Pendant toute l’émission, les intervenants pro-Europe (Hollande, Sarkozy et Bayrou) s’emploient (déjà…) à réconcilier les européens et l’Europe, à leur faire aimer l’Europe et à leur montrer l’avenir radieux qui les attend grâce à l’Europe…sans grand succès puisqu’au final l’abstention sera de 53% en France, 51% en Europe. En face, le camp des opposants est constitué de Laguiller, Hue à gauche et Le Pen, Mégret, Pasqua à droite. Il y avait donc beaucoup d’intervenants dans cette émission (et les positions de Bayrou et Pasqua sont d’ailleurs intéressantes aussi parce que claires et cohérentes même si radicalement opposées), mais j’ai extrait et rassemblé dans cette vidéo les interventions de Hollande et Sarkozy, sur les différents thèmes qui avaient été abordés à l’époque : l’Europe sociale, l’emploi, l’harmonisation fiscale, l’Europe dans la mondialisation, l’euro, l’Europe politique…pour le coup, des sujets de fond.

Je trouve cette discussion passionnante à regarder aujourd’hui, et il sera intéressant de la comparer à ce qu’ils vont dire sur l’Europe et sa crise mercredi. On peut bien entendu compter sur la légendaire pugnacité de Pujadas et Ferrari pour les confronter à leurs déclarations passées, et nous aider ainsi à comprendre pourquoi l’Europe et l’euro qu’ils présentaient à l’époque comme des vecteurs de croissance et d’emploi pour les européens, promesse à laquelle j’ai longtemps cru à titre personnel, ne l’ont pas été et traversent une crise profonde aujourd’hui qui en menace l’existence. Je livre juste quelques éléments de réflexion sur cette émission, qui me permettront ensuite de reboucler avec le vote de dimanche dernier et les scores du Front national et du Front de gauche.

1)      L’Europe libérale selon Sarkozy

Il est clair qu’entre l’Europe sociale mise en avant à l’époque par Hollande, et l’Europe libérale voulue par Sarkozy, comme levier de « modernisation» de l’économie française, c’est cette dernière qui a été mise en place. Le discours de Sarkozy de l’époque est d’ailleurs tout à fait transposable en l’état aujourd’hui, et pratiqué par 95% des éditorialistes et économistes médiatiques : la France est en retard, les anglais réussissent mieux que nous (à l’époque, c’était la mode anglaise), les allemands réussissent mieux que nous (déjà…), il faut baisser les charges sociales comme tous nos voisins, augmenter l’âge de départ à la retraite comme nos voisins, baisser les impôts sur les bénéfices puisque nos voisins le font, etc…

Ce discours-là, d’une Europe permettant d’imposer des réformes libérales à une France archaïque qui sinon s’y opposerait, était repris à la même époque par Bernard Arnaud (« de la flexibilité du travail à la fiscalité, c’est à notre engagement européen, et à lui seul, que nous devons autant de réformes que nous n’aurions pas su ou pas pu mener nous-mêmes »), Ernest Antoine Seillière du MEDEF (« La contrainte européenne joue à plein pour orienter notre pays dans le sens d’une certaine forme de réformes »), son numéro 2 Denis Kessler (« L’Europe est une machine à réformer la France malgré elle). Alain Minc parlait lui de « forceps pour réformer la société française ».

Encore une fois, ce point de vue a le mérite d’être cohérent avec ce qu’a toujours défendu la droite en France comme étant la solution à tous nos problèmes, et il l’a emporté puisque l’Europe a effectivement pris cette direction. D’ailleurs, 10 ans après cette campagne de 99, une fois au pouvoir, Sarkozy a souhaité avec Merkel, Barroso, Draghi et d’autres profiter de la crise des dettes publiques pour aller encore plus loin dans ces réformes structurelles.

 Par contre, il faudrait quand même que Sarkozy nous explique un peu mieux pourquoi, alors que l’Europe libérale dont il rêvait s’est peu à peu mise en place, elle n’a absolument pas tenu les promesses dont il parlait dans cette émission en terme d’emploi, de croissance, de protection de nos industries grâce à l’euro, etc… Il nous répondra sans doute que c’est juste que l’on n’est pas encore allé assez loin dans la libéralisation-déréglementation-flexibilisation, en Europe mais surtout en France, et qu’il faut d’ailleurs profiter de la crise pour le faire. Je ne vais pas relancer là le débat sur les réformes structurelles, mais je signale juste cet article dans Marianne (ici) qui reprend les conclusions d’un rapport récent de l’Organisation Internationale du travail qui remet très clairement en cause cette stratégie de flexibilisation et réduction des droits des salariés, qui est en train de conduire l’Europe dans le mur.

Concernant l’euro et l’Europe politique, il est intéressant également de voir que Sarkozy s’opposait fermement à l’époque à un budget européen plus conséquent, permettant des transferts budgétaires entre pays, ce qui était pourtant l’une des conditions pour qu’une monnaie unique entre des pays structurellement si différents puisse fonctionner, problématique qui éclate évidemment de façon spectaculaire aujourd’hui. A noter que Bayrou et Pasqua évoquent ce point dans l’émission, l’un pour en tirer la conséquence logique que l’unique horizon viable était de constituer une Europe fédérale, et l’autre pour en tirer la conséquence tout aussi logique mais inverse, qu’il ne fallait pas faire de monnaie unique du tout.

2)     L’Europe sociale de Hollande

Concernant le discours de Hollande dans cette émission, on a d’abord l’impression identique qu’il pourrait être tenu aujourd’hui par le PS. J’en cite quelques phrases pour ceux qui n’ont pas le courage de regarder toute la vidéo : on a su faire le marché et la monnaie unique, maintenant ce qu’il faut c’est l’Europe sociale, mettre des règles au marché, des normes – il faut harmoniser par le haut la fiscalité des pays voisins (Irlande, Luxembourg) et leur droit du travail sinon nous subirons des délocalisations – l’Europe a échoué jusqu’à présent sur le chômage donc il faut faire des pactes nationaux pour l’emploi, des pactes européens pour l’emploi, se fixer des objectifs chiffrés de 3% de croissance –il fallait faire la BCE, mais maintenant il faut un contre-pouvoir politique à cette BCE – la lutte contre le chômage doit devenir prioritaire sur la lutte contre l’inflation – la mondialisation est inévitable mais l’Europe va nous permettre d’en tirer profit et de se protéger de ses effets négatifs.

Evidemment, quand on écoute ça et qu’on est de gauche, on se dit que l’échec est patent avec une Europe sociale est toujours aussi embryonnaire 13 ans après. On peut malgré tout tenter dans un premier temps de trouver des circonstances atténuantes au Hollande et au PS de l’époque. Pour les années Mitterrand, je suis presque prêt à accepter l’idée que dans les années 80-95, l’important était de commencer par mettre en place les fondations institutionnelles de l’Europe, beau projet en soi auquel toute une génération s’est attelée, quitte à ce qu’au début cela commence sur une base essentiellement de marché commun qui évoluera ensuite vers une Europe politique et sociale. Ensuite, lorsque que le PS est revenu au pouvoir et que la nécessité d’une réorientation vers la gauche de l’Europe est devenue évidente, on pourrait admettre que finalement Jospin n’a pu gouverner que 5 ans, avec une cohabitation, et qu’ensuite, en France en tout cas, il y a eu 10 ans de droite au pouvoir. Ceci expliquerait que la France ait continué à soutenir l’orientation libérale de l’Europe, l’harmonisation fiscale et sociale vers le bas, l’absence de contrôle de la BCE, etc…

Je peux, en faisant un effort, entendre ces arguments, mais dans ce cas pourquoi le PS n’a pas saisi l’opportunité du référendum de 2005 pour s’opposer à la direction que prenait cette Europe, comme l’ont fait Montebourg, Mélenchon, Fabius et quelques autres ? Cela aurait permis de profiter ensuite de la légitimité forte donnée par le peuple pour faire campagne en 2007 autour de cette nouvelle Europe à construire, ce qui aurait complètement changé la donne je pense. Pourquoi aussi ne pas s’être opposé fermement à tout élargissement de l’Europe vers des pays à moindre coût salarial tant que l’Europe des 15 n’avait pas réussi, à son échelle plus modeste et plus homogène, cette harmonisation par le haut que Hollande avait l’air de souhaiter en 99 ? Et par ailleurs, même si Jospin n’a eu que 5 ans, il a bénéficié de circonstances exceptionnelles pour mettre en place une Europe sociale : 11 pays sur 15  à gauche ! Et pour quel résultat ?

3)     Et si le PS évoluait cette fois-ci, notamment sur l’euro et la mondialisation…

Bon, je suis en train de me ré-énerver contre le PS, et cela n’a pas grand intérêt entre ces deux-tours. Le premier tour est fini, il faut l’accepter, en attendant les prochaines échéances électorales. Je souhaite bien entendu que Hollande l’emporte sur Sarkozy, parce que quoi qu’il en soit, malgré mes critiques, je suis persuadé qu’il y a plus de chances que le PS évolue sur l’Europe, poussé par sa gauche (gauche du PS et Front de gauche) et éventuellement par la rue en cas de crise violente, que Sarkozy et l’UMP, qui ont toujours annoncé la couleur sur le modèle de société à l’anglo-saxonne qu’ils souhaitent pour la France et l’Europe.

Je pense que parmi les électeurs du PS (et des Verts aussi d’ailleurs), beaucoup souhaitent sincèrement une autre Europe, réellement sociale et pour l’écologie, et sont bien conscients que la politique mise en œuvre depuis 20 ans va dans la direction opposée. Certains ont voté Montebourg aux primaires, d’autres ont failli voter Front de Gauche au premier tour (30% des électeurs de Hollande d’après des enquêtes), et je pense que leur nombre va augmenter avec l’intensification de la crise qui s’annonce.

J’espère aussi que peu à peu, parmi les dirigeants du PS, une nouvelle génération va monter en puissance, une génération qui n’aura pas été biberonnée à l’Europe sociale-libérale par Mitterrand et Delors depuis 83, mais qui sera arrivée en politique dans une Europe libérale déjà en crise, ce qui lui permettra de remettre en question des sujets tabou pour la génération Hollande-Aubry, comme l’euro ou le protectionnisme européen.

Je pense enfin que de toute façon, s’il n’y a pas cette évolution, si une fois de plus, comme le prévoyait l’économiste Nicolas Doisy (voir ici), Hollande trompe ses électeurs de gauche et tente de mettre en oeuvre des réformes structurelles de droite, le retour de la gauche au pouvoir sera éphémère et, dès les élections de mi-mandat, le PS prendra une gifle, comme Zappatero en Espagne par exemple, avec un Front national qui récupérera encore plus de déçus de la gauche.

Ca me permet de reboucler avec le premier tour et les scores du FN et du Front de gauche. Je pense, depuis le début, que ce qui a manqué dans le discours de Mélenchon, malgré sa belle campagne et son opposition claire à la politique européenne d’austérité, c’est le thème du protectionnisme européen, de la démondialisation.

C’est un thème sur lequel je vais revenir dans les prochaines semaines sur ce blog, parce que plus je me documente sur le sujet, plus je pense que c’est l’unique voie permettant la survie de l’Europe, et l’adhésion des populations à un projet européen. Selon moi, une relance économique et industrielle de l’Europe, accompagnée d’une réorientation vers le social mais aussi l’écologie, ne sera possible qu’avec une certaine dose de barrières douanières et d’autres mesures protectionnistes, de façon ciblée, et pendant une période de transition. Sans cela, toute politique de relance des salaires se traduira par plus de consommation de produits asiatiques et ne changera pas grand chose à la question du chômage et de la désindustrialisation, et toute politique de transition énergétique, par exemple d’incitation aux énergies renouvelables, reviendra au final à subventionner des produits fabriqués ailleurs, comme l’a montré l’exemple du solaire depuis 5 ans.

Quand on écoute l’émission de 99, on voit que Sarkozy et Hollande pensaient, sincèrement sans doute et peut-être pas avec les mêmes objectifs en tête, que la mondialisation serait une chance, et que la seule façon d’en tirer profit, face à de grands ensembles comme l’Amérique, la Chine, l’Inde, serait de faire l’Europe, parce que la France ne ferait pas le poids toute seule.

C’est le bilan de cet échec d’une Europe ouverte à la mondialisation que la gauche doit faire absolument aujourd’hui, parce que les gens le font de toute façon, surtout les classes populaires et moyennes qui depuis 25 ans en subissent les conséquences économiques. Si la gauche ne porte pas des propositions de protectionnisme intelligent pour remédier à cela, à l’échelle européenne si possible, elle se condamne à laisser le Front national occuper cette place, et y répondre avec des propositions de repli national  xénophobe et de lutte contre l’immigration.

Je rappelle d’ailleurs les résultats de ce sondage sorti en mars cette année, commandé à l’IFOP par le «  Manifeste pour un débat sur le libre-échange » (cliquer sur l’image pour mieux voir).

Il est édifiant je trouve car il montre bien que les Français, dans leur très grande majorité, ont désormais une vision négative de la mondialisation, notamment concernant leur emploi. 75 % des sondés considèrent que la concurrence internationale – conduisant à produire moins cher et plus loin – est un danger pour les salariés français. Pour aujourd’hui et pour demain. Ils ne sont que 22 % à penser que ce jeu mondial ouvert est une « bonne chose ».  Pour une grande majorité des sondés, la solution aux dommages de la mondialisation passe par une augmentation des taxes sur les produits importés des pays émergents. Si les autres pays européens ne veulent pas dresser cette muraille, 62 % des Français sont prêts à bâtir, seuls, des barrières douanières.

Devant ces résultats, comment s’étonner que si on laisse Marine Le Pen porter seule la critique de la mondialisation, mais aussi de l’euro, elle fasse un score aussi important. Personnellement, ça m’exaspère de voir que c’est Marine Le Pen et trop rarement la gauche qui cite et reprend (en les mettant à sa sauce nationaliste) des analyses de gens comme Todd, Sapir, voire même Lordon, dont je parle beaucoup sur ce blog et dont je continuerai à parler. Je cite d’ailleurs ci-dessous un extrait d’une interview de Todd dans Marianne (ici), datant de 2011 et commentant la poussée du FN aux cantonales, confirmée ensuite au premier tour des présidentielles :

La poussée du FN intervient après deux ans et demi d’une crise économique qui a appris à la population française et à d’autres populations dans le monde que leur classe dirigeante était incompétente.  Les plans de « relance » ont abouti à quelques résultats merveilleux (sic), compréhensibles par tous : la relance du CAC 40, la baisse des salaires, l’accélération des délocalisations et l’aggravation du chômage de masse…
Les classes dirigeantes au sens le plus large, incluant les responsables de l’UMP et les dirigeants socialistes, ont été les défenseurs acharnés de deux options dont tout le monde sait aujourd’hui qu’elles sont obsolètes : le libre-échange et l’euro. J’utiliserais volontiers, pour décrire l’état de ces concepts, une expression du sociologue allemand Ulrich Beck, celle de « concept zombie » : un concept mort mais que l’on croit vivant. Les gens comprennent que le libre-échange détruit leur vie. Ils ont très bien compris depuis les crises budgétaires européennes que le système monétaire actuel est victime d’un acharnement thérapeutique.
Les hommes de médias de ma génération ont aussi une responsabilité dans cette déroute des élites françaises, particulièrement Laurent Joffrin dont les aller-retour entre le Nouvel Observateur et Libération, en tant que directeur, ont significativement contribué à la paralysie idéologique de deux grands journaux de gauche très importants et contribué à la non prise en compte par la gauche des intérêts économiques des milieux populaires. L’UMP et le Parti socialiste, les dirigeants de grandes entreprises (ceux des PME ont compris) et les responsables des grands médias doivent être capables de penser en terme de protectionnisme économique, européen si possible. Les élites doivent accepter l’inévitabilité, si l’Allemagne refuse l’idée d’un protectionnisme européen, d’une sortie de l’euro.

Le passage sur Libération m’a rappelé l’épisode du Non au Traité européen de 2005. Je rappelle que les déterminants sociaux ont été très importants dans ce vote : le « non » a été très nettement majoritaire chez les employés (avec 60% des suffrages), les ouvriers (avec 81%) et les chômeurs (avec 79%), tandis que le « oui » ne l’a emporté que chez les cadres et professions libérales (avec 62% des suffrages) ; le « Non » recueille plus de 60% des suffrages chez les ménages gagnant moins de 2000 euro par mois.

Ces derniers jours, Libération a redécouvert comme à chaque élection, qu’une partie des classes populaires ne votait pas à gauche mais Front National, et s’est à nouveau demandé pourquoi, tout en poussant ses habituels grands cris inefficaces contre la xénophobie et le racisme.

Mais quelle avait été la réponse de Libé après ce vote des classes populaires en 2005 ? Je rappelle l’éditorial hallucinant de Serge July le lendemain du vote (ici), dont je ne reprends ici qu’un extrait : « Ce sont des cris de douleur, de peur, d’angoisse et de colère que l’électorat de gauche a poussés dans les urnes, à l’occasion du référendum, face à la course folle du monde et face à l’incurie des hommes qui nous dirigent depuis plus de deux décennies. Comme en pareil cas, il fallait des leaders d’occasion qui nourrissent ce désarroi national. Les uns ont surenchéri dans la maladresse, les autres dans les mensonges éhontés. A l’arrivée, un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité.(..) Entre le spectre turc qui désignait sans ambages les musulmans, et le malheureux plombier polonais, les étrangers ont été invités à rester chez eux. Le Pen xénophobe, c’est son fonds de commerce, mais que des dirigeants de gauche fassent campagne sur ce terrain comme Chirac en 2002 sur l’insécurité, on croyait cette xénophobie-là impensable…»

Cette accusation en règle des gens de gauche qui avaient soutenu le « Non », et qu’il traite de populistes et xénophobes parce qu’ils se sont opposés à la marche de cette Europe toujours plus libérale m’avait scandalisé, et personnellement, je n’ai plus jamais acheté Libé depuis ce jour. Plus largement, on en est toujours là dans une partie de cette gauche sociale-libérale, relayée par Libé et le Nouvel Obs, à « lepéniser » toute opposition à l’euro et au libre-échange, toute proposition alternative, à traiter de populistes ceux qui essaient de penser différemment (y compris Mélenchon d’ailleurs). En parallèle, à chaque élection, c’est le même étonnement (depuis 1984) sur le vote FN dans les classes populaires. Mais comment s’étonner que tous ceux qui ont voté Non en 2005, qui ont quand même eu droit eu Traité malgré leur vote majoritaire, puis à une crise du système et de l’Europe depuis 2008, ainsi qu’à des délocalisations incessantes, soient toujours et encore plus radicalement opposés à la mondialisation et l’Europe, et prêts à écouter les sirènes nationalistes de Le Pen ?

Si la gauche en Europe ne porte pas ces sujets, ce sont les partis d’extrême droite  qui vont en tirer profit, comme cela a déjà été le cas en France, mais en Grêce les élections de dimanche promettent également d’être dramatiques, avec une extrême droite bien plus violente et radicalisée que le FN qui monte sans arrêt dans les sondages. Et je pense que Mélenchon aurait peut être dû passer plus de temps à approfondir son analyse et son discours sur le protectionnisme européen, pour proposer des réponses alternatives strcturées et précises, plutôt que de consacrer autant de temps et d’énergie à traiter Marine le Pen de démente et à taper sur le Front national.

Moi en tout cas, à ma petite échelle, je continuerai à parler de protectionnisme européen, social et écologique, à creuser la question d’une éventuelle sortie de l’euro pour en peser le pour et le contre, à faire connaître des économistes ou intellectuels qui pensent des alternatives concrètes, ou à relayer les dirigeants politiques du PS ou du Front de gauche qui reprendront ces thèmes là. Je refuse de laisser ces sujets là à Marine Le Pen.

Je conclue avec cette citation de Lordon qui va dans le même sens : « Du problème en question, il est sans doute utile de commencer par déblayer la situation politique – entendre la dépolluer du Front national. On n’abandonnera donc pas le débat de la démondialisation sous prétexte que le FN qui a senti la bonne affaire s’y vautre avec délice ! Avant de déserter le terrain, on pourrait en effet au moins avoir le réflexe d’objecter que nul ne s’inquiétait dans les années 1980-1990 que le FN campe sur les idées économiques libérales du RPR-UDF, et nul n’allait soumettre la droite dite « républicaine » à la question de cette embarrassante proximité. Curieusement les proximités ne deviennent embarrassantes que lorsqu’il est question d’en finir avec la finance libéralisée et le libre-échange. On pourrait donc, par un préalable de bonne méthode, décider d’ignorer les gesticulations récupératrices du FN, de cesser d’en faire l’arbitre intempestif et pollueur de nos débats, et de continuer de discuter des sujets qui nous intéressent. »

9 Responses to Quelques réflexions d’entre-deux-tours sur le débat Hollande – Sarkozy, et le score du FN

  1. Le PS, malheureusement, a aussi tenté de draguer les électeurs du FN. Un peu trop grossièrement avec la sortie de Montebourg en début de semaine (il est pas un peu foufou lui quand même ? tantôt à al gauche de la gauche, tantôt à la droite du centre…). Mais bon, c’est peut-être aussi le jeu si on veut gagner pour pouvoir appliquer une politique qu’on souhaite… Et puis ça n’a rien à voir avec Sarko, qui sombre. D’ailleurs, à mon avis, le débat de mercredi, malgré la pujadasité des présentateurs (lol), va surement tourner à la gesticulation de Sarko face à Hollande qui restera muet comme une tombe. Une sorte de Sarko-Sego mais dans l’autre sens.

  2. En fait, tout d’un coup, c’est drôle comme les choses m’apparaissent très clairement ! TOD a complètement raison lorsqu’il parle de « concepts zombies » à propos de l’euro et du libre-échange. Et nos élites actuelles étant incapables pour diverses raisons de se désengluer de ces « grandes idées » qui ont fait long feu, il a aussi raison de penser et de dire qu’il faut, devant la complexité et l’ampleur de la tâche qui est devant nous si on veut changer les choses, qu’une nouvelle génération d’élites (eh oui ceux qui sont sortis de nos plus grandes écoles, j’en connais quelques-uns) se penchent sérieusement sur ces problèmes. Car enfin, peut-on imaginer une Martine Aubry « tuant le père Delors » ou un François Hollande reniant son père spirituel, François Mitterand ? Non, je ne pense pas. Hélas, la question du renouvellement des classes dirigeantes est un vieux serpent de mer et c’est vraiment ce qui me gêne en politique. Faut-il attendre patiemment que ces veilles générations de politiques, de journalistes, d’intellectuels, d’économistes soient devenus complètement séniles pour espérer qu’enfin, une nouvelle génération, lucide et éclairée, arrive « aux affaires » pour mener des politiques complètements différentes qui nous sortent du gouffre ? J’espère que non car je sens comme un souffle nouveau (surtout quand je lis les articles remarquables de ce blog) qui lève une certaine espérance en évoquant de nouvelles pistes à explorer ! Si nico se présente, je vote pour lui…

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  5. Merci pour ce nouveau post très éclairant. Je suis très sensible à l’intervention de Lordon que tu as mise à la fin. J’ai lu pas mal de témoignages de gens qui votent FN dans les journaux au lendemain du premier tour. Une sorte de marronnier de la presse, c’est vrai malheureusement… Comme tu dis, depuis les années 80, on s’étonne toujours du score du FN au lendemain des élections alors qu’on ne fait rien entre deux votes pour enrayer les choses. C’est pourquoi il est urgent de parler différemment à ces électeurs. Il est peut-être plus facile aujourd’hui de cerner la population qui vote FN car ces électeurs ne se cachent plus beaucoup : plus ils sont nombreux, moins ils ont honte d’affirmer leur choix… Logique. Leurs arguments sont parfois simplistes et donc désarmants, mais il est aussi intéressant de constater que beaucoup revendiquent le fait de ne pas être racistes ni xénophobes. Et les éléments « économiques » du programme de la Marine nationale sont souvent mis en avant : justement démondialisation, Europe tortionnaire, etc. Tu as donc raison de suggérer ce nouvel angle d’attaque pour parler aux électeurs du FN et ouvrir un débat sur l’Europe économique et politique où les « pro » et les « anti » de tous bords puissent s’exprimer sans être stigmatisés, comme l’a honteusement fait Serge July (à sa décharge, il est toujours difficile d’avoir du recul le lendemain d’un vote : le coup de l’émotion d’un « ouiiste », j’espère pour lui… il s’en mord peut-être les doigts aujourd’hui). En tous cas, de l’eau a tout de même coulé sous les ponts depuis 1999, il faudrait en tenir compte…
    Pour info, un collectif qui s’est monté récemment et qui parle de ces sujets : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/30/nous-ne-voulons-pas-mourir-dans-les-decombres-du-neoliberalisme_1693201_3232.html#xtor=EPR-32280229-NL_Titresdujour-20120501-titres
    Je ne suis pas sûre que la comparaison avec Roosevelt soit particulièrement pertinente, surtout mise en titre ainsi (comme toute référence historique, c’est toujours un peu bancal, je trouve), mais ça a le mérite d’exister et de proposer quelques trucs au prochain président.

  6. Un pote de pote...

    Quand quelqu’un tape sur Joffrin et soutient Lordon, je ne peux qu’acquiescer.
    Excellent document d’analyse politique comme à l’accoutumé et comme l’espère mimosa, il ne reste plus qu’à déployer ce talent d’écriture à l’oral en vous lancant dans le grand monde politique (je sais en lisant votre introduction que vous ne vous tromperez pas de terrier ;) ).
    La connaissance n’a d’intérêt que si on la partage au plus grand nombre non ?
    Un bémol cependant, l’acharnement de Todd à appeler à voter Hollande n’est pas assez rapelé au lecteur, ca me rend personnelement très distant de ces analyses (excepté du côté de l’anthropologie).
    Joli rattrapage sur le taillage de Joli et du Nouvel Obs par contre.
    Pour terminer, je ne partage pas votre point de vue sur le contenu de l’électorat FN, qui pour moi est majoritairement historiquement de droite, et non plus sur l’erreur du Front de Gauche concernant une nécessaire dose de protectionnisme aux frontières européenes (très souvent mentionné par JLM en début de campagne).
    Au plaisir d’en discuter un jour du côté de Vert Saint Denis ou ailleurs. ;-)

    Ps: +1 pour Djoules sur l’issue du débat stérile de ce soir. Je prédis aussi un Sarko en mode arrogant et combattif (cf Sego) versus Hollande, « au dessus » de la mêlée comme le clament trop souvent – pour cacher le vide intellectuel du personnage ? – les médias autorisés.

  7. Un pote de pote...

    Quelques liens qui devraient interessés certains ici :
    Le nouveau billet de Lordon (c’est tellement rare…) qui fait écho à ce billet en plus :
    http://blog.mondediplo.net/2012-05-02-Front-national-memes-causes-memes-effets
    Comme quoi, nationaliser est possible :
    http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/05/02/ree-repsol-et-apres_1694291_3234.html
    L’histoire se fait actuellement en Amerique du Sud…

    • Merci pour les liens, j’avais aussi repéré l’article de Lordon dont j’ai parlé dans l’article suivant du coup.
      Je parlerai certainement de l’Amérique du sud prochainement aussi, car effectivement, ce qui s’y passe est intéressant en terme de politique économique, et notamment de protectionnisme.