Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 1/3)

Après 3 semaines de Hollandisme, je dois avouer que je n’ai pas encore vu, lors des premiers grands rendez vous européens et internationaux, en quoi la donne avait changé par rapport à la position de Sarkozy. Comme prévu, il n’est plus question de renégocier le pacte budgétaire européen, la règle d’or et l’austérité qui l’accompagne seront donc de mise, et comme prévu Hollande s’est démené comme un beau diable pour que tout le monde reconnaisse qu’il faut aussi de la croissance…un beau combat, salué comme il se doit par le président de la Bundesbank, pour qui «être favorable à la croissance, c’est comme être partisan de la paix dans le monde». Concernant les moyens de faire de la croissance évidemment c’est plus flou, une dose d’investissements et des eurobonds semblent être les remèdes envisagés par Hollande, remèdes bien légers ou utopiques face à la détérioration rapide de la situation espagnole et à une sortie grecque de l’euro de plus en plus proche.

Comme circonstance atténuante de ce début de mandat peu révolutionnaire, on pourrait quand même reconnaître que Hollande trouve face à lui les tenants d’une idéologie libérale qui, malgré l’échec avéré des mesures préconisées, mettent tout leur poids dans la balance et à tous les niveaux pour cadrer le débat et éviter l’émergence toute solution alternative : journalistes, experts, économistes, banquiers, technocrates européens, dirigeants européens, tous continuent à dire exactement la même chose : « il faut de la rigueur budgétaire bien sûr, et mener des réformes structurelles impopulaires et dures, mais nécessaires, tout en retrouvant la croissance évidemment, et tout cela sans réfléchir sur l’euro et la mondialisation sous peine d’apocalypse et de guerre. »

Comme circonstance aggravante, on pourrait dire qu’Hollande a contribué avec une partie du PS à construire cette idéologie pendant 30 ans, et que 10 ans d’opposition et une crise financière et européenne plus tard, rien n’indique pour l’instant la moindre velléité de retour critique sur le social-libéralisme et l’Europe, et encore moins de changement de cap.

Bref, faisons un petit tour d’horizon actualisé de l’uniformité de la pensée des classes dominantes et médiatiques sur le thème de la rigueur nécessaire et des réformes structurelles indispensables…uniformité qui se maintient (voire se renforce) depuis 2 ans, malgré l’échec patent de ces réformes dans les pays qui les ont mises en œuvre, notamment la Grèce et l’Espagne, au bord de l’explosion. Je reviendrai dans de prochains articles sur l’uniformité intellectuelle absolument identique concernant l’euro et la croissance.

1) Les journalistes

Un article d’Acrimed fait un bilan très intéressant des éditoriaux publiés au lendemain de la victoire de Hollande. On y retrouve toutes nos grandes plumes du centre ou de droite dresser exactement la même feuille de route pour Hollande : réduire les déficits, mener les réformes structurelles dures et impopulaires mais indispensables (ils ne prennent souvent même plus la peine de les citer) et renoncer à ses (faibles) promesses sociales de campagne. Quelques extraits :                                                                                                   

Etienne Mougeotte  (Le Figaro) : pour Hollande, « il n’y a pas une minute à perdre pour réaffirmer la volonté de la France de respecter le pacte de stabilité européen » et surtout pour « accepter les réformes de structure nécessaires ».

Dans La Croix, pour Dominique Quinio, il s’agit de mettre en place «une politique économique qui sache manier rigueur et perspectives de croissance», et de demander « des efforts d’austérité », naturellement « répartis le plus équitablement possible ».

Dans Ouest-France, François Régis Huti  s’adresse à Hollande : « Nous comptons sur vous pour susciter le dynamisme de tous les Français, pour qu’ils fassent les réformes de structures nécessaires.»                                                                                  

Dans L’Express, Christophe Barbier : « L’État est en faillite, les spéculateurs sont en embuscade, le monde vous regarde. Il ne s’agit pas de dépenser moins, il s’agit de dépenser beaucoup moins, et vite. »

Pierre-Antoine Delhommais (ex Le Monde) dans Le Point : « Il devra commencer par la rigueur avant de pouvoir se montrer généreux. Ce qui veut dire qu’il devra mener d’emblée une politique économique résolument impopulaire, plus tournée vers les entreprises et la compétitivité que vers les ménages et le pouvoir d’achat. »

Dans l’éditorial du Monde, Erik Izraelewicz réécrit l’Histoire à sa manière : « Il lui faut néanmoins tirer les leçons des années 1980 et s’émanciper de François Mitterrand. Pour négocier avec le reste de l’Europe, la France doit faire rapidement preuve de sa volonté et de sa capacité à réduire sa dette et ses déficits. »

Heureusement il y a des éditorialistes de gauche en France…comme le révolutionnaire Laurent Joffrin (ex Libération) qui se démarque très nettement dans Le Nouvel Observateur de ses adversaires de droite : « il faudra bien rendre l’État plus efficace et moins coûteux, sauf à succomber sous le poids de la dette ; il faudra bien encourager l’entreprise, qui crée les emplois ; il faudra bien fluidifier le marché du travail, qui protège les protégés et humilie les exclus de l’emploi. Dans l’urgence, les tabous de la gauche doivent céder autant que les préjugés de la droite. »

Bon, pour Joffrin, en même temps, on peut au moins lui reconnaître une constance sur 30 ans dans son combat contre l’Etat, pour le marché, et pour faire sauter les tabous d’une gauche jamais assez libérale à son goût : « Il n’y a pas d’autre moyen de rénover enfin la culture politique de la gauche que d’y injecter massivement les valeurs du marché. En ce sens, le capitalisme est l’avenir de la gauche. » Voilà le remède qu’il prescrivait en 1984, dans son ouvrage La Gauche en voie de disparition : Comment changer sans trahir ? Contre l’« État boursouflé [qui] étouffe et pressure la société civile », contre « le service public qui indispose de plus en plus le public » lui choisissait la rupture : « La gauche a beaucoup fait pour libérer la société française de ses tabous. Elle doit faire encore un peu pour s’affranchir du tabou de l’argent. Camarade, encore un effort pour devenir capitaliste !».

Les avis de nos éditorialistes à succès sont évidemment partagé par leurs homologues télévisuels (type Apathie ou Mazerolle) ou radiophoniques, qui à longueur de chroniques préconisent les mêmes remèdes. Cette similitude d’analyse tient aussi au fait que la plupart des éditorialistes de la presse écrite tiennent des chroniques à la radio ou à la télé, comme Christophe Barbier qui par exemple squatte en permanence  le plateau de « C dans l’air », grande émission de débat démocratique sur la 5. Au sujet de cette émission, deux articles intéressants à signaler :

– Sur le blog Enquêtes et Débats, des statistiques sur les invités de Calvi en 2010, avec un Christophe Barbier largement en tête (39 passages), et une vingtaine d’invités qui sont là toute l’année pour dire la même chose, ce qui les rend interchangeables

– sur le blog l’Espoir, sur une vingtaine d’émissions récentes, on voit que 87% des intervenants sont classés au centre ou à droite, et que la gauche se résumé quasiment à Renaud Dely, journaliste de centre gauche. Une belle pluralité d’opinions !

Le roi de ces chroniqueurs de la pensée unique est bien entendu Jean Michel Apathie ! Le 7 mai, fidèle à lui-même sur son blog et en grande forme, il souhaite bonne chance à Hollande, mais en s’empressant de se servir de la crise espagnole et des élections grecques pour lui expliquer que « ce contexte-là comprime jusqu’à les supprimer les très maigres marges de manœuvres du nouveau pouvoir français. » Evidemment, cela le bouleverse  de devoir recommander l’abandon de toutes les promesses de gauche, et on a presque de la peine pour lui d’ailleurs : « Ceci n’est pas écrit de gaieté de cœur. Ceci est même écrit avec une peine infinie. »
Une fois remis de sa tristesse, il nous explique une fois de plus qu’il n’y a pas d’alternative à la rigueur budgétaire, ou plus exactement une seule, la fuite en avant :
« Existe-t-il une autre politique ? Personnellement, je n’en connais qu’une. Poursuivre la fuite qui est la nôtre depuis trente ans, par la nôtre entendez celle des pays occidentaux, pas seulement la France, procéder comme nous l’avons si souvent fait par une addition d’emprunts nouveaux avec l’espoir chimérique d’une relance qui ne vient jamais et prendre ainsi le risque de détourner définitivement de nous ce monde honni de la finance sans lequel nous nous serions écroulés depuis longtemps. »
Pas facile de défendre le monde de la finance, alors que spontanément on a plutôt l’impression que les peuples paient les pots cassés de la crise financière de 2007…Apathie l’ose en tout cas, et plus largement, il est d’ailleurs très fier d’avoir le courage de dire ce qu’il dit : « Ecrire ceci n’est ni populaire, ni majoritaire. C’est aussi désagréable à écrire que cela l’est probablement à lire. C’est inutile, pour une large part, car trop de personnes, de citoyens, de journalistes, de responsables politiques, se détournent de la réalité qui nous environne. »

C’est intéressant parce que c’est une constante des tenants de la pensée unique, qui occupent 99% de l’espace médiatique et disent tous la même chose, mais se vivent toujours comme des gens minoritaires qui se battent courageusement (contre qui, on se demande…) pour pouvoir nous révéler la réalité, qui est qu’il faut toujours plus de libéralisme, plus d’efforts pour les gens et moins de dépenses publiques. Mais qui exactement, parmi les journalistes notamment, se détourne de cette « réalité que personne ne veut voir » ?  Pas les éditorialistes et chroniqueurs en tout cas, on vient de le voir, et pas non plus les experts et économistes médiatiques qui les accompagnent dans leur dur combat pour faire éclater la vérité depuis 30 ans.

A lire aussi sur le blog :

Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 2/3)

Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3)