Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 2/3)

Pour renforcer le message véhiculé par leurs éditorialistes et chroniqueurs, les médias font bien entendu appel à des experts neutres et objectifs, notamment des professeurs d’économie en blouse blanche, capables de nous expliquer brillamment depuis 2 ans pourquoi la rigueur et les réformes structurelles restent nécessaires, alors même que l’on constate que ça ne fonctionne pas, bien au contraire puisqu’une récession généralisée se met peu à peu en place.

2) Les experts et économistes

Acrimed que j’ai déjà cité, Serge Halimi dans « Les nouveaux chiens de garde » et le documentaire récent associé, l’économiste Jean Gadrey ou plus récemment le livre de Laurent Mauduit, ont à tour de rôle dénoncé cette vingtaine d’experts ou économistes ultramédiatiques, qui squattent tribunes et plateaux, pensent tous la même chose, se trompent quasiment tout le temps dans leurs analyses ou prévisions, et que les journalistes présentent toujours comme des intellectuels, des chercheurs ou des professeurs d’économie, en masquant le fait que la plupart d’entre eux travaillent dans des banques, fonds d’investissements, conseils d’administration, ou boîtes de conseil aux grands groupes. Voir notamment l’article « Les liaisons dangereuses » de Jean Gadrey pour connaître le CV des plus connus d’entre eux. Concernant l’omniprésence télévisuelle ou radiophonique de ces économistes de garde, Acrimed a fourni beaucoup d’analyses statistiques très précises (voir ici ou ici par exemple).

Pour m’amuser, j’ai mené moi-même une investigation très pointue (quelques clics sur internet en fait…) pour comparer, dans le journal Le Monde, le nombre de citations ou mentions d’économistes hétérodoxes ou intellectuels critiques que j’apprécie d’une part, et d’experts ou économistes médiatiques d’autre part. Le graphe ci-dessous présente le bilan depuis 1987, soit 25 ans de recul quand même.

Bien entendu, la comparaison n’est pas « scientifique », la mention d’une personne peut représenter une simple citation comme une tribune signée de sa plume. Mais je pense que ce graphe donne malgré tout les bons ordres de grandeur, une idée de l’ambiance idéologique dans laquelle baigne le lecteur du Monde et permet de visualiser la façon dont ce journal, dit de référence, encadre le débat économique et délimite le champ de la critique et de la pensée alternative. J’avais commencé les mêmes stats pour Libération, mais j’ai arrêté car les résultats étaient exactement les mêmes, avec les mêmes noms et les mêmes proportions.

Les deux grands vainqueurs sont de très loin Attali et Minc, qui à eux-seuls ont une présence dans les articles du Monde aussi importante que 25 économistes critiques, dont deux Prix Nobel comme Stiglitz et Krugman ! Côté économistes, pas de surprise non plus, on retrouve en tête les économistes habitués des plateaux télés et chroniques radio, dont les opinions se répartissent sur le spectre très étroit allant du centre-gauche libéral à une droite libérale modérée, avec dans tous les cas une position identique sur la rigueur, la les réformes nécessaires, l’euro et la mondialisation, ce qui leur permet d’être à peu près autant en phase avec Sarkozy qu’avec Hollande. Petit tour d’horizon de ce panel de haut niveau, pour vérifier si leurs analyses sont à la hauteur de leur notoriété.

- Jacques Attali

Il est l’expert parmi les experts, le prophète visionnaire capable, dans ses bouquins, de prévoir l’état du monde dans 100 ans. Cela dit, comme on ne sera pas là pour vérifier, nous sommes bien obligés de regarder plutôt ses prévisions à plus court terme comme en 1996, lorsqu’il déclarait : « L’Europe de Maastricht créera des millions d’emplois, lorsque le traité sera appliqué, il est évident qu’une très forte croissance en découlera car nous aurons un très vaste espace économique avec une monnaie unique. »                                                                                                                            Un livre entier ne suffirait pas à faire le tour de ses prophéties ratées, mais à titre d’exemple, Frédéric Lordon mentionnait, dans un article du Diplo, le fameux rapport sur la Libération de la croissance commandé à Attali par Sarkozy. Rapport qui en janvier 2008, quelques mois après le démarrage de ce qui allait être la crise financière du siècle, exhortait la France à se rallier au modèle capitaliste financiarisé à l’anglo-saxonne. Un extrait de l’article de Lordon : Dès la page 7, le modèle qui réussit est indiqué à l’imitation de la France : c’est le Royaume-Uni, qui « s’est engagé durablement dans la valorisation de son industrie financière ».  Il y a ainsi « des révolutions à ne pas manquer », celle des « secteurs porteurs » (p. 54) ; parmi eux, « la finance » (id.). C’est pourquoi « faire de Paris une place financière majeure » est l’« objectif »  majeur.

Evidemment, une fois la crise financière bien installée, Attali a écumé les plateaux et écrit plusieurs bouquins pour expliquer pourquoi il était évident qu’une telle crise allait se produire. Depuis 2010, il recommande les mêmes recettes que tous les autres, de la rigueur et des réformes structurelles, et comme Apathie, il est très fier d’avoir le courage de le faire !

Janvier 2010 : « Il faut au moins en France engager les réformes de structure qui permettront de retrouver les chemins d’une croissance forte. Encore faudrait-il avoir le courage de la vérité, seule justification de l’effort à fournir ! »

Juillet 2010, sur son blog :  :  « On ne peut pas continuer à  refuser de reconnaitre que  la rigueur s’impose, de façon urgente : Nos déficits sont abyssaux, tant ceux de l’Etat que  de la sécurité sociale, des collectivités locales et des autres services publics. Personne n’a le courage de dire tout cela. Dans notre pays, qui décline sans vouloir l’admettre, l’alliance des grosses fortunes héritées  et des  petits avantages acquis fonctionne à plein ;  la connivence des grands et petits  rentiers (docker, professeur, journaliste, chef de service à l’hôpital ou  chef d’entreprise),   impose sa loi à tous.  Tous ces gens là se liguent  avec succès pour éviter que la rigueur ne touche à leurs privilèges. » Imaginer des profs se liguant avec des grandes fortunes, il fallait effectivement du courage pour le faire !

Octobre 2010 : Nouveau rapport de sa Commission pour la libération de la croissance française qui propose une véritable « cure d’austérité ». 25 « propositions choc » sont listées : la moitié d’entre elles porte sur la maîtrise des dépenses publiques. « La première proposition est d’accomplir un ajustement de 75 milliards d’euros sur trois ans. » La commission suggère également de « geler le point d’indice pour les fonctionnaires » et de « prolonger et élargir la règle de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite aux collectivités locales et à la Sécurité sociale ».

2 ans après, l’échec des politiques de rigueur devenant un peu trop flagrant, il réalise enfin qu’il faut  « plus de croissance et moins d’austérité » le 15 mai dernier à Montréal. Il ajoute quand même qu’il craint les « puissances nostalgiques » – ces États qui retardent leur déclin en augmentant leur dette. « Plutôt que de réduire leurs dettes, ils les augmentent, comme des alcooliques qui se réuniraient pour cesser de boire et qui célébreraient l’événement en buvant », raille-t-il.

En parallèle, il dépense toute son énergie pour défendre un euro qu’il a contribué à construire et qui est sur le point de s’effondrer, et pourfend toujours le protectionnisme et le repli sur soi, «la principale menace à la croissance économique » selon lui. En parallèle, on peut imaginer qu’il rédige (ou fait rédiger) son prochain livre, « Pourquoi l’euro va exploser », qui sortira dès que la Grèce aura quitté l’euro, et qui lui donnera l’occasion d’être invité sur tous les plateaux pour nous expliquer qu’il avait toujours prédit que l’euro ne marcherait pas. On peut compter sur les journalistes qui le recevront pour lui ressortir alors ses nombreuses tribunes, dont celle-ci de 1997 : « L’Euro, une chance pour la France, une chance pour l’Europe ».

-  Minc, Artus, Cohen et les autres

Là encore, il faudrait faire un bilan complet des analyses, recommandations et prévisions de ces économistes vedettes, ce serait aussi rigolo que dramatique. Dramatique notamment parce que ces gens qui pensent tous la même chose et nous emmènent dans le mur, ne se contentent pas de le dire dans les journaux, ils sont très souvent conseillers des politiques, comme Minc avec Sarkozy ou Daniel et Elie Cohen avec Hollande. Ils font partie également des cercles d’analyse ou Think tank qui alimentent continuellement les ministres en rapports et préconisations.

En particulier, je ferai peut-être un jour un article complet sur Alain Minc, riche conseiller des puissants qui réclame des efforts aux Français depuis 1983 et ne se les applique jamais à lui-même, et se plante dans les grandes largeurs avec une constance digne d’un Joffrin. Je rappelle juste deux petites vidéos parmi des dizaines possibles :

- Dans le documentaire « Les nouveaux chiens de garde », on voit Minc et deux économistes (De Boissieu et Daniel Cohen) se réjouir de la fin de la crise financière…en janvier 2008.

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- Plus récemment, lors du tournant de la rigueur de mi-2010, il nous rassurait sur le fait que la Grèce n’exploserait pas, et en profitait, avec le ton odieux et satisfait qui le caractérise, pour relativiser les supposés effets de la rigueur sur des grecs qui de toute façon travaillent tous au noir.

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Dans la catégorie des omniprésents, Patrick Artus de la banque Natixis se classe très bien, et recommande depuis longtemps les mêmes solutions pour réformer un capitalisme qui va mal selon lui. Par exemple en 2006, dans le livre « Comment nous avons ruiné nos enfants », il proposait « une réforme rapide de l’administration, afin de diminuer la pression fiscale ». Il suggérait également « la mise en place d’un impôt négatif pour inciter les RMIstes à reprendre un emploi » et « la flexibilisation du marché du travail.» Cerise sur le gâteau, il citait en modèle les mesures libérales prises par le Premier Ministre espagnol Zapatero : baisse des impôts et des cotisations sociales, responsabilisation financière des organismes de sécurité sociale et des collectivités territoriales, flexibilisation du marché du travail. Un modèle espagnol, construit en fait sur une énorme bulle immobilière, qui démontre effectivement toute sa pertinence aujourd’hui.

Allez, je vais arrêter là, même si c’est pas l’envie qui manque, de parler par exemple de Daniel Cohen, qui après avoir annoncé en 2008 que la crise financière était finie, nous a annoncé plusieurs fois que l’Europe était sauvée, grâce aux plans de sauvetage et aux mesures imposées (comme ici en 2010).

J’aurais bien parlé aussi d’Elie Cohen, star de la télé  et des conseils d’administration de grands groupes, qui le 17 août 2007 nous expliquait : « Dans quelques semaines, le marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant », avant de livrer sa vision des crises financières : « Il faut s’habituer à l’idée qu’elles ne constituent pas des cataclysmes mais des méthodes de régulation d’une économie mondiale qu’on n’arrive pas vraiment à encadrer par des lois ou des politiques.»

Une telle constance dans l’erreur associée à une telle omniprésence médiatique me désolent bien entendu, et m’énervent bien souvent. Je constate autour de moi les effets d’une telle musique répétée en boucle, cette musique de la résignation devant le seul modèle possible. Beaucoup de gens sont fondamentalement contre ces préconisations libérales et le modèle de société auquel elles conduisent, mais à force de les entendre au quotidien, relayées par des économistes, ils finissent par se dire qu’il n’y a sans doute pas vraiment le choix. Or des points de vue alternatifs existent, mais cela demande un vrai investissement pour y accéder, notamment avec Internet, et tout le monde n’a pas le temps ou l’opportunité de le faire. Ces points de vue critiques sont d’ailleurs très variés, au sein des économistes critiques on trouve beaucoup de nuances, d’options différentes, beaucoup de désaccords aussi, entre un Denis Clerc d’Alternative Economiques pour le fédéralisme européen et un Sapir pour la sortie de l’euro par exemple, ou entre les tenants d’un protectionnisme européen comme Todd et Giraud et les économistes d’ATTAC. Mais c’est cette variété de points de vue alternatifs qui mériterait d’être analysée, débattue, critiquée, précisée, afin de trouver de vraies solutions pour sortir d’une crise dramatique qui ne fait que s’approfondir, et proposer un projet de société pour les prochaines générations.

Bonus : Je voulais juste dire qu’en faisant les stats sur Le Monde, j’ai quand même été scotché de voir qu’un Jacques Attali était mentionné environ 1900 fois en 25 ans, contre une quarantaine pour Frédéric Lordon. Du coup, pour poursuivre une tentative de rééquilibrage à ma petite échelle, je vais citer un article que je viens de relire de Lordon, « En route vers la Grande Dépression ? », qui date de mai 2010, époque à laquelle s’est fait en Europe le passage de la relance post-crise financière à des plans de rigueur généralisés. J’ai donné des exemples d’analyses d’Attali à l’époque, qui avait évidemment applaudi des deux mains. Je conseille de comparer avec cet article de Lordon, qui pour le coup, de bout en bout, est parfaitement visionnaire, décrit l’enchainement qui va suivre ces plans de rigueur coordonnés, et annonce une situation dramatique dans les deux ans.  C’est limpide, et je ne peux que recommander à François Hollande, s’il veut réellement redonner un avenir à la France, de dissoudre tous les Cercles d’analyse économique actuels, et d’en recréer en y mettant des gens comme Lordon. Je cite ci-dessous quelques extraits, mais je conseille l’article entier, car Lordon ne se contentait pas de critiquer mais proposait aussi des options radicalement différentes.

Je recommande également son dernier article, Euro, terminus ?, sur lequel je reviendrai.

Le plan grec est donc voué à l’échec, c’est-à-dire, dans le pire des cas, à une aggravation du déficit, les recettes fiscales chutant plus vite que ne s’opère l’ajustement budgétaire du fait de l’effet récessionniste du plan même, et, dans le meilleur, à une réduction du déficit si lente qu’elle condamnera de fait la Grèce à une décennie d’austérité…

L’annonce du plan européen « de stabilisation » à 750 milliards d’euros a été suivie à quelques jours de distance, mais dans un mouvement visiblement coordonné, par une rafale d’annonces de plans de rigueur nationaux. (..) C’est donc une gigantesque synergie négative qui est en train de se mettre en place à l’échelle européenne, chacun contribuant à créer pour les autres un effet dépressionnaire supplémentaire et tous s’entraînant mutuellement dans la pente. Pas besoin d’être prophète pour annoncer que ce ralentissement organisé, d’une extension et d’une intensité inouïes dans l’histoire européenne, va avoir des conséquences récessionnistes comme on n’en a jamais vues. Comme toujours, il va falloir du temps pour qu’elles se matérialisent pleinement – le pire des effets peut être attendu à partir d’un horizon de deux ans, et entre-temps ce sera une longue et irrésistible descente.

La période ne pouvait manquer de faire surgir la tentation du parallèle avec la crise des années 1930. A bien des égards, la comparaison était légitime. A bien des égards mais pas à tous. Il est en effet un domaine décisif au moins qui rend impossible de donner les deux époques pour parfaitement rabattables l’une sur l’autre : les structures du marché du travail et les mécanismes de formations des salaires. Le marché du travail des années 1920 et 1930 est hautement concurrentiel et peu réglementé. Il l’est tellement que les salaires y sont très flexibles et enregistrent pleinement les effets des fluctuations conjoncturelles. Ce sera là la plaie du régime de croissance de l’époque. Car, dès lors que survient un choc conjoncturel violent, comme celui qui suit le krach de 1929, le ralentissement de la croissance tourne très rapidement à l’effondrement cumulatif, puisque les premières montées de chômage font baisser les salaires nominaux, donc la consommation [3], puis la demande, et la récession ne cesse ainsi de s’approfondir de son propre mouvement dès lors qu’il n’existe aucun mécanisme contracyclique capable de venir en contrarier la tendance. C’est là l’enchaînement fatal qui va conduire à la Grande Dépression – au plus profond de la crise, le taux de chômage étasunien atteindra les 25%.

Des années 1930 à la période contemporaine, l’une des différences fondamentales tient aux transformations profondes des structures du marché de l’emploi et des mécanismes de formation de la rémunération du travail. Les conventions collectives, les statuts, notamment le contrat à durée indéterminée (CDI), la montée des revenus de transferts (allocations sociales) sont autant d’éléments ayant conduit à une déconnexion assez poussée du revenu salarial global et de la conjoncture – d’où a résulté d’excellentes propriétés stabilisatrices et notamment de faire oublier les effondrements cumulatifs de l’époque pré-fordienne. La politique économique de régulation keynésienne du cycle a fait le reste. Ce sont ces deux éléments que les divers plans européens sont en train de faire sauter.

Sans doute les politiques structurelles néolibérales s’étaient-elles mises à la tâche de longue date. Mais la bête s’est montrée plus coriace que prévu, et, quoique les démanteleurs remettent périodiquement le couvert, l’improprement nommé « marché du travail » n’a, précisément, pas encore été ramené à l’état de marché pur. Cette récalcitrance fait le désespoir des libéraux. Elle fait également notre salut, car les mécanismes de formation des salaires viendraient-ils à être parfaitement « marchéisés », avec un chômage à 10% nous serions déjà pris dans la lessiveuse de l’effondrement cumulatif : choc initial → hausse du chômage → baisse des salaires → baisse de la consommation → baisse de la demande → hausse du chômage, etc.

Le grand paradoxe de la période présente tient alors à ce fait que ce que des décennies d’ajustement structurel néolibéral ne sont pas parvenues à faire, ce sont les Etats qui s’en chargent en direct, et au pire moment possible. Voilà donc l’Etat, normalement l’instance des régulations contracycliques, occupé à démanteler son propre pouvoir de stabilisation et à reconstituer par ses propres moyens une configuration « années trente » là où il a hérité d’un agencement institutionnel qui lui permettait précisément d’en éviter toutes les tares macroéconomiques – on admirera la clairvoyance de la manœuvre…

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9 Responses to Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 2/3)

  1. Bonjour,
    Tout cela est vrai. Cela continue à fonctionner aussi du fait de notre invraisemblable inculture économique, celle des classes moyennes intellectuelles en France, qui continuent à gober tout cela de bonne foi, tout en ayant un doute. L’émission économique de France Culture de Colombani le samedi « la rumeur du monde » a été souvent pour moi l’occasion de crises de rage incomprises de mes amis (on est quand même dans une sorte de guerre, non? En tout cas il y a des vraies victimes derrière tous ces chiffres). Ah… entendre Lorenzi et autres palabrer avec une lenteur caractéristique, celle de celui qui tout à la fois pèse ses mots et prend son temps, ce temps médiatique d’habitude toujours bousculé, parce qu’il sait qu’il est sur le plateau comme chez lui… ce ton toujours policé parce qu’on est entre gens de bonne compagnie avec des désaccords mineurs juste pour mettre un peu d’ambiance…
    J’allais en cure de désintox sur internet écouter Lordon (merveilleux maniement du langage, longues périodes percutantes et drôles comme des verres d’eau fraîche), Todd (en imprécateur jubilant, plein d’auto-ironie, avec quelque chose d’une part d’enfance préservée), Sapir (expert avant tout, mais partisan de l’héroïsme en politique, avec cette saine maxime empruntée à Napoléon: « ils sont cinq mille nous sommes cinq cent, encerclons-les »!)
    Je trouve pourtant que l’on est à un tournant.
    François Lenglet, en figure médiatique montante, est un cas intéressant. C’est un chien de garde, il sait quand se taire et quand parler (interview de Sarko). Stupeur de l’entendre tranquillement dire récemment, sur BFM je crois, que Hollande serait, nécessairement, le président du retour au franc… à écouter et goûter aussi comme un vengeance longuement attendue, ce « matin » de France Culture avec Lenglet et Guillaume Duval en invités. http://www.dailymotion.com/video/xr0zty_les-matins-la-crise-bancaire-et-la-grece_news#from=embediframe
    Juste pour entendre la déconfiture de Brice Teinturier, pour qui les coupable de la crise, ce sont encore « les professions protégées en Grèce » (le taxi grec notamment). Il faut entendre le mépris de Lenglet et Guillaume Duval à son égard, à peine dissimulé, et le désarroi de Teinturier, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, pour mesurer le temps qui passe, les temps qui changent.
    Il faut lire aussi les réactions en ligne à la tribune de Sapir publiée (!!!) dans le Monde http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/24/il-faut-relancer-l-economie-grecque-dut-l-euro-en-perir_1706862_3232.html.
    Surgissement… beaucoup d’incrédulité et de disqualification, du genre « qui est ce monsieur pour s’autoriser à parler ainsi? » Oui, il semble pourtant bien que la parole de Sapir soit devenue une « parole autorisée ».
    Arrêt sur image avait dit en forme de blague à l’automne que le jour où Sapir serait invité au J.T. de France 2, il faudrait retirer son argent de sa banque! Et bien, le service économique de France 2 s’y est collé (bon ils ont quand même gardé Daniel Cohen, on se rassure).
    http://www.francetv.fr/info/video-sortir-de-l-euro-est-ce-bon-ou-mouvais-pour-la-grece-et-pour-l-europe_100235.html

    Bonne journée

    • Merci pour ces compléments et liens très intéressants. Je suis d’accord avec vous sur le fait qu’on peut noter quelques évolutions récentes positives. Effectivement, en pleine crise de l’euro, un Sapir parvient enfin à se frayer une petite place médiatique, un Todd est invité plus souvent et pas seulement chez Taddéi, de même que « grâce » à la crise financière de 2008, quelques médias ont découvert qu’un Lordon existait et décrivait très précisément les structures du capitalisme financier depuis des années, et que c’était un tout petit peu plus intéressant que les chroniques de Jean Marc Sylvestre. Malheureusement, à l’inverse, je suis toujours épaté (ou effaré) de la capacité de retournement de veste de ces éditorialistes et de leurs économistes attitrés, capables d’encenser la finance comme étant notre avenir et le summum de la modernité pendant 15 ans, puis de traiter les traders de talibans comme Joffrin en 2008, pour ensuite entonner le couplet de la rigueur 2 ans après. Je ne doute pas trop du fait que les mêmes seront là, fidèles au poste, pour expliquer la fin de l’euro si jamais elle arrive. D’un autre côté, Internet progresse, les sources d’information évoluent peu à peu, les contradictions des uns et des autres sont de plus en plus mises en lumière, les sons de cloche intéressants mais peu audibles y trouvent des moyens de se faire entendre malgré tout…alors j’essaie de rester optimiste quand même, tout en m’énervant chaque fois que je tombe sur une chronique d’Apathie ou d’Elie Cohen.

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  4. Excellent article!
    Tres interessant le graphique avec le nombre de citations de certains economistes dans les grands journaux, et leur CV est tres instructif aussi. Les conflits d interets ont la vie dure…

    • A noter sur le même sujet un article intéressant dans le Monde diplomatique, qui montre que les choses bougent aux Etats Unis depuis 2008, et suite notamment au documentaire Inside Job qui mettait l’accent sur ces conflits d’intérêts. Ils doivent être de plus en plus signalés, dans les articles publiés dans des revues économiques mais aussi par les médias qui font appel à des économistes. On en est encore loin en France malheureusement, mais il ne faut pas désespérer.

  5. Sophie Wauquier

    Merci ces deux articles. Très intéressants. Je sais évidemment tout cela mais la mise en perspective et la synthèse sont éclairantes et pédagogiques. Les rapports de force sont clairs et je n’ai depuis longtemps plus d’illusions au sujet des socialistes (farnçais et européens). Mais petite piqure de rappel qui énerve mais sui redonne du punch. J’attends le 3/ avec impatience.

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  7. Excellent ce large tour d’horizon sur la pensée unique, particulièrement fouillé et documenté…Peut-être pourra-t’on un jour laissé effectivement plus de place à d’autres idées, d’autres conceptions, bref…d’autres personnes ou personnalités moins préoccupés par leurs intérêts personnels ou leur job …Peut-être acceptera-t’on des débats sur des sujets tabous mais qui feraient sans doute avancer…Tout cela devient de plus en plus urgent face à une détérioration constatée jour après jour ….même si on semble jongler avec les milliards – qu’on trouve je ne sais comment- pour sauver tel ou tel Etat ou système bancaire…Pourquoi pas alors les utiliser en prévention plutôt qu’en remède d’urgence…
    Quant à Hollande, ses premières interventions lors de sommets notamment , me semblent malgré tout changer un peu de ce qu’on nous a servi pendant ces dernières années….la tâche n’est pas aisée dans un environnement pas vraiment favorable…attendons de voir.