Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3)

Dernier volet de ce tour d’horizon de la pensée unique concernant la réduction des déficits et les réformes structurelles. Après les journalistes et leurs fidèles économistes, il nous reste encore le monde de la finance, les technocrates européens ou internationaux et les dirigeants européens, ce qui commence à faire beaucoup. Et encore, je n’évoque même pas le MEDEF ou les grands patrons, qui préconisent bien entendu ces mêmes remèdes depuis toujours, ce qui paraît pour le coup plutôt logique donc moins intéressant à relever.

– le monde de la finance

J’avais évoqué longuement l’interview par François Ruffin de Nicolas Doisy chief economist chez Chevreux (voir sur le blog), qui avait le mérite de dire les choses sans langue de bois, en appelant un chat un chat, notamment à propos des fameuses réformes structurelles qu’il recommandait lui aussi : « C’est le package typique de réformes qui a été imposé à la Grèce, qui est demandé aussi à l’Italie, qui est demandé aussi à l’Espagne, et c’est, si vous voulez, si on fait référence aux années 80, c’est ce qu’on appelle l’économie de l’offre, c’est ce qu’avaient fait en leur temps Reagan et Thatcher. Quelles réformes ? J’y viens : couper dans les dépenses publiques et libéraliser le marché du travail. »

Toutes les grandes banques et grands investisseurs font des recommandations identiques, donc je ne vais citer à titre d’exemple que la Fédération Bancaire Française qui les réunit. Son président Frédéric Oudéa, le 22 mai dernier, disait ainsi : « pour redonner confiance il faut évidemment que chacun des pays conduise la réforme structurelle adaptée à chacune de ces situations, ça concerne les dépenses publiques évidemment, mais ça concerne aussi par exemple la compétitivité de ses entreprises et par exemple aussi la réforme du travail en Espagne, donc chaque pays doit faire son travail.»

Les agences de notation ne sont pas en reste bien sûr, et sanctionnent régulièrement les pays qui ne respectent pas leurs recommandations, ne font pas assez de réformes structurelles ou ne réduisent pas assez leurs déficits, par une baisse de la note de leur dette publique…ce qui contribue à aggraver leur situation et leur déficit. Pour la France, on peut citer le communiqué de Standards and Poors en début d’année : « Les notes attribuées à la France continuent de refléter notre point de vue sur son économie prospère, vigoureuse et riches et diversifiée, et sa main-d’œuvre hautement qualifiée et productive. Nous jugeons que ces forces sont partiellement contrebalancées par un niveau relativement élevé de dette publique en France, ainsi que ses rigidités du marché du travail. Nous prenons note que le gouvernement s’attaque à ces deux questions par une stratégie de consolidation de son budget et des réformes structurelles. »

– les banquiers centraux européens

Honneur à notre Jean Claude Trichet national, qui, bien que retraité de la BCE, poursuit dans les médias son combat pour la rigueur, comme le 4 mai dernier, à l’occasion du symposium de Saint-Gall en Suisse, lorsqu’il a affirmé que « la rigueur était le tremplin de la croissance ».                                       Je ne vois pas pourquoi on ne lui ferait pas confiance puisqu’en juillet 2010, dans l’Express, il écartait tout risque de récession et affirmait que selon lui, «au niveau mondial, il est clair que nous sommes en phase de reprise, confirmée particulièrement dans le monde émergent, mais aussi dans le monde industrialisé». Toutefois, « cela dépend de la capacité des pays industrialisés à renforcer la confiance», ce qui passait par «de la bonne gestion budgétaire, une gestion évidemment rigoureuse», que l’on pouvait selon lui aussi appeler «austérité» ou «rigueur». Et il avait assuré que « la simultanéité des différents plans d’austérité européens ne risquait pas de nuire à la reprise En parallèle, tous les quinze jours, il intervient pour appeler les différents pays à des réformes structurelles, comme ici en 2011 pour la France : «La France n’a pas fait assez de réformes structurelles et aurait un potentiel de croissance supérieur à ce qu’il est aujourd’hui si elle les avait entreprises» ou pour l’Italie.

Là encore, comment ne pas lui faire confiance puisqu’en 2006, un an avant la crise, constatant des résultats économiques décevants dans la zone euro, il nous indiquait (voir ici) que « l’insuffisance des réformes structurelles en Europe est l’une des causes principales de l’écart de croissance économique entre la zone euro et les États-Unis. » Il nous donnait déjà à l’époque le même catalogue de solutions : « favoriser la flexibilité des salaires », « le renforcement de la concurrence« , ou encore « libérer le potentiel des entreprises« . Il faut quand même rappeler que toutes ces mesures étaient déjà mises en oeuvre depuis les années 80-90 en Europe, avec des degrés différents entre pays, et un approfondissement depuis 2000, dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne voulue par l’Union européenne (et ratifiée par Jospin…). Celle-ci visait notamment un chômage à 4% et une croissance de 3% pour l’Europe en 2010…Faisant le bilan à mi-parcours de cette stratégie, Trichet expliquait que « des progrès en matière de réformes structurelles ont été réalisés dans certains domaines. Mais globalement, les réformes engagées sont insuffisantes et de nombreuses mesures restent à mettre en oeuvre. » Visionnaire, il concluait avec optimisme : « Dans l’ensemble, la stratégie économique de l’Europe est sur la bonne voie« , et tout ça grâce à ce beau programme de réformes : « Plus sa mise en oeuvre sera rapide, plus l’activité économique, l’emploi et l’innovation en Europe pourront être portés rapidement à un niveau plus élevé ». Une crise et six ans plus tard, on voit donc qu’il n’a rien perdu de son optimisme et de sa foi en la réussite certaine (mais pour quand ?) des fameuses réformes structurelles. Pour finir sur Trichet, je rappelle son interview passionnante par François Ruffin dont j’ai parlé sur le blog.

Je ne sais pas si son successeur Mario Draghi pourra atteindre un tel niveau d’analyse, mais en tout cas il essaie. Début mai, il a indiqué qu’il ne voyait «absolument pas de contradiction entre pacte de croissance et pacte budgétaire». Il a même formulé une mise en garde : «Arrêter le redressement budgétaire ne serait pas d’une grande aide». Il exclut par ailleurs une relance par la dépense publique des Etats mais préconise d’«accroître la flexibilité, accroître la mobilité». Je rappelle aussi son envolée dans le Wall Street Journal en mars où il annonçait notamment la fin du modèle social européen (voir sur le blog). Pour le plaisir, je rappelle ce passage particulièrement marquant de l’interview : « Il n’y avait pas d’alternative à l’assainissement budgétaire, et nous ne devrions pas nier que c’est récessif à court terme. À l’avenir, il y aura ce que l’on appelle la voie de confiance, qui va réactiver la croissance, mais ce n’est pas quelque chose qui se produit immédiatement, et c’est pourquoi les réformes structurelles sont si importantes, parce que la contraction à court terme ne sera remplacée par une croissance durable à long terme que si ces réformes sont en place. » Aie confianssssss…

– la Commission européenne

Barroso avait déjà rappelé plusieurs fois son attachement à la rigueur et aux réformes du marché du travail, comme le 17 mai dernier à New York où il a affirmé que les pays de l’UE « ne devaient pas relâcher leurs efforts de stabilité » budgétaire. Il a incité les pays de l’Union à « créer les conditions de la croissance par des réformes structurelles et des investissements ciblés ».

Plus officiellement, la Commission européenne vient de remettre un rapport d’observation sur la France, qui pointe les handicaps de notre économie et préconise des remèdes…on imagine déjà lesquels…

* la commission souligne les problèmes du coût du travail en France et le manque de flexibilité du marché du travail,

* la concurrence est jugée sous optimale dans le commerce de détail, les services, et les industries de réseau, comme l’électricité, et le transport ferroviaire,                                                                                                                             

* les licenciements économiques devraient être rendus possibles pour améliorer la rentabilité des entreprises, et leur compétitivité.                     

* enfin, la consolidation budgétaire reste un défi politique important en France, et la correction du déficit excessif pourra requérir des efforts additionnels pour l’an prochain. Des coupes supplémentaires dans les dépenses de santé sont préconisées pour tenir le cap.

Un beau programme ultralibéral très original donc…et en plus la Commission n’hésite pas à menacer la France de « sanctions » si ses recommandations ne sont pas appliquées ! On croît rêver. Je signale la réaction virulente de Jean Luc Mélenchon sur son blog face à ces recommandations : voir ici.

– le FMI et l’OCDE

Les grands organismes internationaux ne sont pas en reste, et leurs cohortes d’experts et d’économistes brillants arrivent eux-aussi à la conclusion que rigueur et réformes structurelles sont la voie du salut.

Pour le FMI, ce n’est pas la peine de développer longuement, les Programmes d’ajustement structurel sont sa marque de fabrique et sa raison d’être depuis les années 80, avec le succès que l’on connait en Argentine, dans les pays de l’est ou en Afrique. Après avoir essuyé beaucoup de critiques et le refus de beaucoup de pays sud-américains de faire appel à ses prêts, le FMI traversait une crise existencielle en 2005-2008, lorsque la crise européenne est venue lui redonner une nouvelle jeunesse. Partie-prenante de la Troïka, le FMI préconise donc aux pays européens les remèdes qui ont si bien marché dans les pays du sud, aux côtés de la Commission européenne et de la BCE, qui, comme on vient de le voir, sont exactement sur la même longueur d’onde.  Mesures qui sont exigées avec une grande compassion pour les peuples qui souffrent de l’austérité, du chômage, des baisses de salaires ou de retraites, notamment en Grèce, comme en témoigne la dernière sortie de Christine Lagarde, qui a fait du bruit la semaine dernière (voir sur le site de Berruyer notamment). Dans une interview au Guardian, elle déclare en effet aux grecs «C’est l’heure de rembourser : n’attendez aucune sympathie de notre part ». Interrogée sur le fait de savoir si elle était à même d’imaginer les mères incapables d’obtenir l’accès aux sages-femmes ou les patients incapables d’obtenir des médicaments indispensables à leur survie, Lagarde a répondu qu’elle « pensait plus aux petits enfants d’un village au Niger qui reçoivent deux heures de cours par jour, qui se partagent une chaise à trois et qui sont heureux d’aller à école. Je pense à eux tout le temps. Parce que je pense qu’ils ont plus besoin d’aide que les gens d’Athènes. ». Elle a ensuite fustigé « tous ces gens en Grèce qui essaient d’échapper à l’impôt tout le temps. » Ce mépris se passe de commentaires, mais Berruyer rappelle quand même que la Grèce se classe dans la moyenne européenne en terme de recettes fiscales / PIB, et que  Lagarde, qui se permet de donner de grandes leçons est la fonctionnaire la mieux payée au monde avec un salaire de 550 000 $/an, sur lequel elle ne paie aucune impôt. Enfin, puisqu’elle fait la comparaison avec le Niger, qui apparemment lui arrache des larmes, un article du site Basta rappelle la situation de ce pays, « deuxième pays le plus pauvre du monde, embourbé depuis vingt ans dans une situation désastreuse à cause des plans d’ajustement structurels, qui y ont notamment détruit l’école publique ». Une tribune dans le Monde s’interroge aussi sur ce soi-disant intérêt du FMI pour les peuples africains.

Avec l’OCDE, qui possède les banques de données statistiques, économiques et sociales comparables les plus importantes du monde, et les meilleurs experts et économistes mondiaux, on pourrait espérer une analyse plus fine et des solutions plus originales que celles préconisées par Apathie et Alain Minc…et bien ce n’est pas tout à fait le cas. A longueur d’énormes rapports, truffés de stats et de courbes, l’OCDE délivre elle-aussi le même catéchisme, à base de libéralisation, dérèglementation et flexibilisation. En 2000, par exemple, ce sont, d’après l’OCDE, les conditions favorables traversées à l’époque par la zone euro qui « offrent la possibilité d’accélérer ou de mettre en oeuvre de vastes réformes structurelles du marché du travail et des services ». L’exemple des USA est là encore pris en modèle, moins d’un an avant l’explosion de la bulle internet. Autre exemple, en novembre 2007, le Secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurría, apporte ses lumières à notre fameuse Commission pour la Libération de la Croissance de Jacques Attali…Devant une assemblée certainement conquise, il y présente un certain nombre de recommandations qu’il compilera ensuite dans un livre : Réformer le marché du travail pour stimuler la croissance et l’emploi ; Améliorer l’efficacité de l’administration publique ; Renforcer la concurrence  ; Supprimer les obstacles au commerce.

En mars 2008, l’OCDE et le FMI réunissent des grands noms à Paris pour une conférence intitulée « Les réformes structurelles en Europe », sous l’égide de notre DSK national. Le texte de présentation de la conférence est très clair : « En dépit des nets progrès accomplis à ce jour, il convient de poursuivre les réformes structurelles sur les marchés du travail et des produits pour améliorer l’emploi, la productivité et la prospérité en Europe ». 4 ans plus tard, la crise étant passée par là, l’analyse se fait plus fine dans un rapport intitulé cette fois « Des réformes structurelles pour équilibrer la croissance et corriger les déséquilibres » : « Il est nécessaire de mener des réformes structurelles pour restaurer une croissance durable et équilibrée dans la zone euro. » Conclusion sur ces réformes structurelles par le secrétaire général Angel Gurria, très récemment : « C’est un remède à court terme avec des résultats très positifs à moyen et long terme». C’est le moins qu’on puisse dire…

Conclusion :  Hollande face à cette hégémonie libérale

Face à cette idéologie libérale qui ne faiblit pas malgré la crise, et dont on a vu la puissance politique, économique et médiatique haullucinante, voici donc venir notre président « normal », élu par des électeurs de gauche qui espèrent encore, au moins pour une partie d’entre eux, qu’il est possible de faire autre chose, de refuser ce programme d’austérité et de réformes structurelles que toutes nos élites cherchent à imposer. Les élites que j’ai évoquées dans ces articles, mais également les autres dirigeants européens, puisque Hollande se retrouve face à des dirigeants européens quasiment tous de droite, qui appliquent déjà ces mesures depuis des années et qui verraient d’un mauvais oeil qu’un pays essaie de s’y soustraire.

Hollande paraît donc bien seul, mais il aurait quand même un énorme atout dans sa manche, s’il souhaitait réellement changer de cap : la réalité. La réalité  est le meilleur antidote à cette idéologie, car il suffit de regarder les chiffres récents pour mesurer l’ampleur du désastre après deux à trois ans d’austérité. Dans Marianne par exemple, Philippe Cohen fait le bilan : « La récession sera de 1,3% en Italie selon les prévisions de Bruxelles; l’Espagne replonge au premier trimestre 2012 avec -0,3%; le taux de chômage, proche de 25% et la faillite de la banque Bankia, que l’Etat doit refinancer à hauteur de 23 milliards vont peser sur les taux d’intérêt de la dette espagnole qui dépasse les 6%; les Pays Bas, autrefois de bons élèves de la rigueur, vont à leur tour connaître une récession de 0,5% en 2012; le Portugal prévoit – 3%; quant à l’Irlande, considérée naguère comme un dragon européen, elle a connu la pire récession de toute l’Europe depuis la guerre : – 11,6% en deux ans ! Et ne parlons pas de la Grèce… »

Hollande dispose également d’un deuxième atout, la révolte grandissante des peuples européens, qui manifestent de plus en plus en Espagne, en Italie, voire même en Allemagne, et qui par ailleurs sanctionnent leurs gouvernements lors de toutes les élections, locales ou nationales, qui se présentent (voir cet article qui en parle). Le cas le plus emblématique étant bien entendu celui de la Grèce, avec une nouvelle élection le 17 juin, et un parti de gauche favori qui voudrait rester dans l’euro mais refuse l’austérité…et à qui l’on demande de prendre les deux ou de sortir de l’euro. Une injonction parfois très virulente, comme dans cet éditorial du Monde« Aux Grecs de choisir. En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans état d’âme.«  Ou de façon encore plus violente, comme dans cette tribune lamentable d’un économiste français Jacques Delpla, du fameux Cercle des économistes, qui prédit l’apocalypse aux grecs en cas de refus de l’austérité et de sortie de l’euro, et notamment une invasion par la Turquie : Comme je le dis à mes amis grecs : « Si vous faites défaut sauvagement sur les créances de la France, nous vous abandonnerons aux Turcs ; à vous de choisir. » Voir ici la réaction scandalisée de Berruyer.

L’Irlande, de son côté, et malgré la récession, vient de se prononcer par referendum pour le Pacte budgétaire, après une campagne où la plupart des médias ont promis là encore les pires conséquences à la population en cas de vote négatif. Comme l’explique cet éditorial de l’Irish Independent, il s’agit d’un choix d’un pays désenchanté et résigné  : Loin d’être un vote de confiance à l’égard de l’Europe, ou même du gouvernement, ce oui maussade obtenu des électeurs à leur corps défendant était davantage un acte de désespoir. Et c’est d’un pas pesant que l’électorat a donné “son consentement formel” à la ratification du pacte budgétaire européen. Pour autant, il serait présomptueux de croire qu’un peuple menacé d’une austérité “immédiate et terrible” ait donné son consentement “en toute liberté”.

En tout cas, pour l’instant, on ne peut pas dire que Hollande ait profité de ses premiers sommets du G8 ou européens  pour faire entendre immédiatement une différence nette, en profitant de sa légitimité de nouveau président et de circonstances historiques rares offertes par la crise profonde d’un capitalisme néolibéral et financiarisé mis en oeuvre depuis 30 ans. Il a simplement, et comme prévu, parlé de croissance, beaucoup moins de moyens concrets pour la créer, ce qui a engendré beaucoup d’agitation dans les médias qui ont mis en scène (comme prévu aussi) un pseudo-affrontement avec Merkel, tout le monde se réconciliant finalement pour dire qu’il faut bien sûr de la rigueur mais aussi de la relance. Pour l’instant, on en reste donc au même niveau conceptuel que la fameuse « rilance » inventée par Lagarde en 2010, avec le succès que l’on sait.

Dans le même temps, aux injonctions ultra-libérales de la Commission européenne, dont j’ai cité quelques exemples, Moscovici a répondu avec fermeté (voir ici) qu’il était « tout à fait en accord avec l’analyse de la Commission sur la situation française« , et a ajouté « Nous partageons les mêmes fins – équilibre budgétaire et compétitivité. » On ne peut pas vraiment appeler cela une rupture de gauche…Pour être honnête, il a quand même indiqué que la France trouverait sa propre voie pour atteindre les objectifs qu’elle partage avec la Commission, et ne souhaitait pas en passer par l’austérité. Là encore, ça reste très flou, même si sur la question de la réduction des déficits, une réforme fiscale significative avait été annoncée pendant la campagne et reste d’actualité.

Dernier point à signaler, Hollande a nommé comme secrétaire général adjoint de l’Elysée, le jeune et talentueux Emmanuel Macron, banquier d’affaires, qui avait déjà participé à l’élaboration du programme économique du PS, en alternance avec son boulot à la Banque Rothschild, et aux côtés d’économistes comme Elie Cohen, Fitoussi ou Lorenzi…nous voilà peu rassurés sur la volonté de changement de Hollande, d’autant que cet Emmanuel Macron s’y connaît en croissance, puisqu’il était le rapporteur de la Commission visant sa Libération dirigée par notre cher Jacques Attali… la boucle est bouclée !

Bref, il est évidemment trop tôt pour juger Hollande, les législatives n’ont même pas eu lieu, et l’importance du Front de gauche à l’Assemblée pourrait aider à infléchir la politique du gouvernement vers la gauche. On peut aussi lui accorder une première mesure symbolique sur le plafonnement des salaires des grands patrons du public, et par ailleurs Montebourg tente de prendre les choses en main face aux multiples plans sociaux…avec malheureusement peu d’éléments concrets à proposer tant que le cadre européen et libre-échangiste actuel n’est pas remis en question, ce que Montebourg sait mieux que quiconque pour l’avoir dit et écrit souvent. J’essaie de rester positif mais pour l’instant, rien ne permet d’envisager la moindre volonté de rupture réelle et de fond sur le plan économique avec Sarkozy. A suivre donc dans les prochains jours, notamment en fonction du résultat des élections grecques et des bouleversements qui pourraient en découler.

Pour conclure sur ce tour d’horizon de la pensée unique (un peu épuisant et déprimant à vrai dire), je dois avouer qu’une telle uniformité de pensée dans tous les lieux de pouvoirs ou d’influences  a encore réussi à me surprendre, alors que pourtant j’en suis conscient depuis des années. Je trouve quand même incroyable que la réalité n’ait aucune prise sur ces discours, répétés à l’identique pendant des dizaines d’années, que l’on soit en pleine crise ou dans une période de relative croissance. Quand la situation est plutôt « bonne » économiquement (il faudrait évidemment préciser pour qui elle est bonne, à qui profitent les bonnes périodes), il faut surtout poursuivre voire accélérer les réformes structurelles, sous peine de faire retomber l’embellie. Quand, après avoir dérégulé et libéralisé, une crise arrive et entraîne une période de récession, il faut absolument mettre en oeuvre des réformes structurelles pour retrouver la confiance qui redonnera la croissance…Bref, ça marche à tous les coups, mais dans les deux cas, ça profite à une extrême minorité et précarise une majorité de plus en plus grande de gens. Et ça empêche par ailleurs la présence dans le débat public de projets alternatifs, de propositions radicalement différentes, qui seraient pourtant bien utiles pour tenter de sortir de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Concernant la construction européenne, le journaliste Pierre Rimbert avait inventé le Théorème de Guetta pour parler d’un choniqueur ultra-européiste de France Inter, Bernard Guetta. Je le cite : « Sitôt qu’un événement — diplomatique, économique, voire sismique — implique l’Union européenne, l’interprétation qu’en donne Bernard Guetta sur France Inter se rapporte à coup sûr à l’une de ces trois propositions : toute réussite s’explique par l’Europe ; tout échec est imputable au manque d’Europe ; toute réussite et tout échec appellent davantage d’Europe ». On peut voir que beaucoup plus largement, ce théorème fonctionne pour 95% de nos élites médiatiques, économiques ou politiques, et sur d’autres sujets que l’Europe, comme les réformes structurelles, la baisse des dépenses publiques, le libre échange ou encore la croissance, sur laquelle il faudrait pourtant s’interroger dans un monde fini aux ressources limitées. J’y reviendrai dans un prochain article, mais je signale quand même ce graphe (concernant la France, mais la tendance est similaire ailleurs), illustrant une interview avec l’économiste Jean Gadrey, dans laquelle il explique que, pour des raisons essentiellement physiques, la croissance ne reviendra plus !
Finissons sur une note plus optimiste avec Emmanuel Todd qui pense que la crise peut être l’occasion d’un grand coup de balai parmi ces élites décrédibilisées !

Plus le naufrage idéologique et intellectuel de la société est évident, plus les gens d’en haut s’enivrent de leur discours de domination, plus ils exigent la mise en vente des biens publics et la baisse des salaires. Et le pouvoir se réfugie dans une sorte de déni munichois : non contents d’avoir mis en place un système stupide, des gens supposés être modérés et compétents nous laissent en état d’impréparation pour gérer son effondrement. Ne nous laissons pas intimider, une société développée, dotée d’un haut niveau éducatif et technologique, est parfaitement capable de s’adapter après un effondrement systémique de cet ordre. Nous traverserons une année très difficile, mais très vite la libération des énergies et des ressources permettra un nouvel avenir. La délégitimation d’élites médiocres et corrompues sera une nouvelle jeunesse pour notre pays, un coup de balai moins douloureux que celui de 1940, un coup de balai sans la Wehrmacht !

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4 responses to “Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3)

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  4. Très bonne série d’articles, comme d’habitude… Particulièrement aimé le passage qui remet en place Lagarde, ça fait du bien de lire ce que le FMI fait réellment pour le Niger. Je partage donc sur FB.
    C’est vrai que c’est déprimant, ce tour d’horizon de la pensée unique. Comme tu le dis, « c’est (la) variété de points de vue alternatifs qui mériterait d’être analysée, débattue, critiquée, précisée, afin de trouver de vraies solutions pour sortir d’une crise dramatique qui ne fait que s’approfondir, et proposer un projet de société pour les prochaines générations. » Donc je te suggère de faire cette analyse comparative dans un prochain post, en pesant le pour et le contre des issues possibles dont tu parles aussi souvent : protectionnisme, sortie de l’euro, régulation, encadrement des loyers, etc.
    La note optimiste, c’est bien sûr « la révolte grandissante des peuples européens », et pas seulement… On n’en parle peu en France apparemment, mais le Canada compte aussi de nombreux manifestants depuis quelques mois. En clin d’œil à ton « Bref, j’ai rêvé que Sarkozy était au Front de gauche », un petit résumé, certes partisan, mais qui donne quand même quelques infos qui donnent envie d’en savoir plus sur ce qui se passe au Canada : http://www.youtube.com/watch?v=wgnJHKtuUVE