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Entretien avec Coralie Delaume sur l’Europe, de Monnet à Draghi

A un mois des élections européennes, le débat semble un peu plus ouvert que lors des précédents scrutins. Des sujets autrefois tabous comme la monnaie unique ou le libre-échange se sont faits une (petite) place après 5 ans de crise de la zone euro et dans le cadre des négociations UE-USA sur le traité transatlantique europe_(TAFTA). L’allemand Martin Schulz, candidat de la « gauche » pour la Commission, a bien essayé de refermer le débat en qualifiant les critiques de l’UE de racistes et populistes qui veulent réveiller les démons du 20ème siècle, mais il n’y parviendra sans doute pas. Parmi ces va-t-en-guerre populistes se trouve en tout cas Coralie Delaume, responsable du blog « L’arène nue », que j’ai rencontrée pour discuter de son dernier essai passionnant « Europe, les Etats Désunis ». Dans ce livre très clair et pédagogique, elle nous rappelle que le projet européen visait dès le départ à écarter les peuples des prises de décision et abolir le cadre national, et en paie les conséquences aujourd’hui avec une montée des nationalismes extrémistes, et un rejet de plus en plus grand d’institutions européennes qu’elle dissèque par ailleurs avec précision. Pour éviter que les divergences politiques et économiques entre Europe du Sud et du Nord ne deviennent un gouffre, elle plaide pour une vraie remise en question du cadre européen et 4831321305797notamment de la monnaie unique, et veut croire que de nouvelles formes de coopération entre européens resteront possibles, à condition de respecter les souverainetés nationales et de sortir des politiques libérales et austéritaires. Elle refuse en tout cas de laisser le monopole de certaines réflexions et alternatives au Front National, ce qui me semble absolument indispensable. On a donc discuté de Monnet, de la Paix, de BCE, d’Europe sociale, d’Allemagne, de sortie de l’euro et de souveraineté, entre autres choses.

Nico : Vous parlez beaucoup d’Europe sur votre blog depuis 2011, vous venez de publier un essai « Europe, les Etats Désunis », pourquoi un tel intérêt pour ce sujet ? Continue reading

Entretien avec Gaël Giraud (1/3) : origine de la crise et perspectives

Chose promise, chose due, je viens de réaliser un entretien avec l’économiste Gaël Giraud sur la crise européenne et sur ses propositions pour en sortir. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, j’ai mis en fin d’article une vidéo du début de l’entretien dans laquelle il se présente et rappelle notamment son parcours atypique : il a d’abord travaillé sur les marchés de dérivés de crédit, avant de tout quitter pour devenir jésuite et chercheur en économie. Il se définit lui-même comme économiste critique et engagé, révolté par la situation actuelle en Europe et les politiques antisociales mises en œuvre dans certains pays, politiques qu’il juge par ailleurs totalement inefficaces. Pour faire une comparaison rapide avec d’autres économistes que j’apprécie et dont je parle régulièrement sur ce blog, ses idées présentent des similitudes avec celles de Frédéric Lordon sur la critique de la finance dérégulée, et celles de Sapir-Todd-Murer sur la démondialisation et les défauts structurels de la zone euro. Il travaille beaucoup également sur les questions de création monétaire, et estime notamment que la monnaie (crédit et liquidités) est un bien commun vital pour nos sociétés, dont la gestion ne doit pas être totalement privatisée comme c’est le cas aujourd’hui.

Au final, il s’attaque comme d’autres hétérodoxes au cadre structurel qui contraint nos politiques économiques et empêche toute vraie alternative, et que Lordon avait défini ainsi : le libre-échange, la politique monétaire européenne et la finance dérégulée. C’est sans doute pour cette raison qu’on le voit trop peu dans les médias traditionnels…Il agrandit même le cadre d’un dernier volet, qui me semble fondamental : la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales et énergétiques. Ceci le conduit à penser qu’il ne faut pas attendre notre salut d’un retour de la croissance et d’un remake des 30 Glorieuses. Il est proche en cela d’économistes comme Alain Grandjean et Jean Gadrey. Bref, j’étais  ravi de pouvoir discuter pour la première fois avec lui, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Illusion financière, que je recommande par ailleurs. Dans cette première partie de l’entretien, Gaël Giraud fait le point sur la situation en Europe, en rappelant comment on en est arrivé là et quelles sont les perspectives pour 2013 et les prochaines années, si les politiques actuelles sont poursuivies.

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L’euro, stop ou encore ? (5/5) Entretien avec Philippe Murer

Pour clore cette série sur l’euro, qui en appellera certainement d’autres, je vais m’appuyer sur un entretien exclusif réalisé avec Philippe Murer, le 30 août dernier. Cette discussion a été l’occasion d‘approfondir certains sujets évoqués dans le précédent article : divergence de compétitivité due à l’euro, désindustrialisation du sud de l’Europe, compétition sur les salaires comme seule option envisageable. Philippe Murer revient aussi sur la politique allemande, assez longuement, en critiquant d’une part le fameux «modèle allemand» mis en œuvre depuis Schröder en 2000, et d’autre part la position intransigeante de Merkel depuis 2010 en faveur de la rigueur budgétaire et des plans d’austérité, qui conduit la zone euro dans la récession. Cela permet de faire le lien avec l’actualité du moment : l’acceptation par Hollande du TSCG qui va graver l’austérité dans le marbre, et le revirement récent de la BCE prête à racheter des dettes publiques en échange de l’application stricte de ces plans de rigueur. Pour conclure, Murer explique pourquoi la voie du fédéralisme et des transferts budgétaires ne lui paraît ni réaliste ni souhaitable, et préconise une sortie coordonnée de l’euro, avec mise en place d’une monnaie commune, politique de relance industrielle et protectionnisme européen. Il reste malgré tout pessimiste sur la faisabilité d’une telle sortie concertée, vu la situation dramatique actuelle et les tensions de plus en plus fortes entre pays.

J’ai découpé l’interview en 3 parties pour en faciliter la lecture, et je vais résumer les thèmes qui sont évoqués dans chacune d’elle en y apportant de légers compléments. Pour ceux qui préfèrent l’option audio, le fichier MP3 de l’interview complète est à télécharger ici :

Partie 1 : Les déséquilibres créés par l’introduction de l’euro, le modèle allemand et le fédéralisme

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L’euro, stop ou encore ? Article 3/5 sur Maastricht et le lancement de l’euro

 

 Après avoir évoqué le Système Monétaire Européen, je poursuis le retour en arrière avec cette fois le passage à  la monnaie unique, et les  promesses qui l’ont accompagné.  Alors qu’au sein du SME, l’Allemagne imposait sa politique monétaire aux autres pays, le passage à une politique monétaire unique librement choisie par les Etats membres a été perçu à l’époque comme une grande avancée. Mais cela a suscité également des interrogations, notamment sur la façon de définir une politique unique pour des pays si différents structurellement, ou sur le fait qu’à terme, un fédéralisme budgétaire serait nécessaire pour faire fonctionner une telle zone monétaire. Quand on relit ce qui se disait en 1992 pour le référendum de Maastricht, ou lors du lancement de l’euro en 1999 et 2002, on se rend vite compte que les doutes avaient été balayés ou rendus inaudibles par des médias enthousiastes, les avantages de l’euro exagérés, et l’hétérogénéité des économies nationales largement sous estimée. Il aura fallu attendre 20 ans et la crise sans précédent que traverse la zone euro pour que ces thèmes soient de nouveau évoqués, sans pour autant faire l’objet d’un grand débat public. Après avoir été occulté dans les débats en 92, le passage au fédéralisme (sous sa forme technocratique et disciplinaire) est désormais présenté sous l’angle de l’évidence et de la nécessité, sous peine d’explosion de la zone et de chaos. A quand un vrai débat, intéressant sur le fond d’ailleurs, dans 20 ans ? Continue reading

Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3)

Dernier volet de ce tour d’horizon de la pensée unique concernant la réduction des déficits et les réformes structurelles. Après les journalistes et leurs fidèles économistes, il nous reste encore le monde de la finance, les technocrates européens ou internationaux et les dirigeants européens, ce qui commence à faire beaucoup. Et encore, je n’évoque même pas le MEDEF ou les grands patrons, qui préconisent bien entendu ces mêmes remèdes depuis toujours, ce qui paraît pour le coup plutôt logique donc moins intéressant à relever. Continue reading

Circus Politicus, un livre passionnant sur l’architecture du pouvoir

Pour changer un peu, je voudrais cette semaine recommander le livre Circus Politicus, sorti en ce début d’année, et que j’ai trouvé vraiment passionnant. Il est écrit par deux journalistes français connus pour leur goût pour l’enquête et l’investigation, Christophe Dubois et Christophe Deloire.

1) De quoi parle ce bouquin ?

Pendant plus de deux ans, ces deux journalistes ont mené une enquête approfondie en France, en Europe et dans le monde, dans un grand nombre de lieux de pouvoir que nous connaissons très mal (ou pas du tout), et sur lesquels les citoyens et leurs élus ont de moins en moins de moyens de contrôle démocratique. Continue reading

MES : le mot de la fin (provisoire) par Mario Draghi

Je cherchais une façon de conclure cette série sur  le Mécanisme Européen de Stabilité et le Traité budgétaire associé, quand je suis tombé sur cette interview édifiante de Mario Draghi dans le Wall Street Journal (voir ici en anglais).

Je rappelle juste que Mario Draghi est devenu président de la Banque Centrale Européenne en novembre, succédant ainsi à notre cher et bien-aimé Jean Claude Trichet. Je ne reviens pas sur son parcours personnel, qui avait été très commenté lors de sa prise de poste, notamment parce qu’il sortait de Goldman Sachs chez qui, apparemment, il avait été associé au maquillage des comptes de la Grèce…voir cet article notamment. Continue reading

Vidéos du week end : la crise grecque

Depuis le début de l’année, et sans surprise puisque rien n’avait été réglé en 2011, la question de la crise grecque est revenue sur le devant de la scène, avec son lot d’images d’émeutes, de reportages sur la difficulté de la vie sur place, de clichés sur les grecs paresseux, et en parallèle toujours la seule et même « solution » mise en avant, la rigueur, toujours plus de rigueur, malgré l’échec absolu de cette stratégie et le mur dans lequel elle est en train de mener la Grèce puis l’Europe toute entière.

Du coup, j’avais prévu de faire une petite revue de presse d’articles de la semaine sur le sujet, et puis je suis tombé sur une vidéo d’un économiste que je ne connaissais pas, Gaël Giraud, qui intervenait en décembre 2011 dans un colloque et j’ai trouvé ça vraiment très intéressant et pédagogique.

Cet économiste, que je suis ravi de découvrir,  a un parcours atypique : chercheur en économie au CNRS, il a pendant quelques temps travaillé pour une banque d’investissement, puis est devenu jésuite (pour s’en repentir ?) et a développé ensuite des analyses sur la réforme du système financier et bancaire, ainsi que des réflexions sur le protectionnisme européen.

Dans cette intervention, il présente de façon très claire et argumentée la situation gravissime que traverse l’Europe depuis 2 ans, l’échec des solutions mises en oeuvre, les intérêts ou raisons qui conduisent à ce blocage (aveuglement idéologique des responsables européens, refus de l’Allemagne de monétiser les dettes et d’être solidaire des pays du sud, poids du lobby bancaire), ses recommandations à court terme pour stopper cette spirale récessionniste (défauts sur une grande partie des dettes, monétisation)  et  également ses propositions pour relancer l’Europe à plus long terme (financement par la BCE de la transition écologique et énergétique, dans le cadre d’un protectionnisme européen).

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C’est clair non ? Plus largement, ce que je trouve complètement fou, c’est qu’après deux ans de politiques de rigueur qui se traduisent (comme prévu…) par des récessions de plus en plus fortes Continue reading

Jean-Claude Trichet, 10 ans au service des plus démunis ?

François Ruffin est journaliste sur France Inter, notamment pour l’émission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet.  Pour le présenter, je dirais que c’est un peu un Mickaël Moore à la française, sans la casquette Nike et le verre de Coca XL. Mais lui aussi manie l’humour et l’ironie, et il se donne un style faussement naïf qui permet de poser les questions qui fâchent.

Bref, j’aime beaucoup ce qu’il fait et là, en fin d’année dernière, il avait réalisé une série de reportages passionnants à Francfort, sur la Banque Centrale Européenne.   Une BCE que l’on connaissait assez mal je trouve, malgré son importance et les pouvoirs dont elle dispose, jusqu’à la crise financière puis européenne de 2008. Elle s’est retrouvée depuis sur le devant de la scène, d’abord lors du sauvetage des banques, puis pour préconiser (et imposer) des plans de rigueur aux populations européennes.

J’ai extrait de ce reportage de Ruffin l’un des moments forts, son interview de Jean Claude Trichet, quelques jours avant la fin de son mandat de président de la BCE. Ruffin récapitule d’abord le parcours de Trichet depuis 30 ans, du cabinet de Giscard à Francfort, en passant par Bérégovoy et Balladur :

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L’entretien en lui-même est ici :

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C’est vraiment un entretien passionnant, d’abord parce que l’on n’entend pas si souvent Trichet, encore moins se faire secouer par un journaliste, mais surtout parce qu’il est le technocrate européen par excellence, encensé aussi bien par la gauche que par la droite depuis le début de son mandat. Soi-disant  apolitique, il prétend se contenter de remplir une mission de maintien de la stabilité des prix au bénéfice de tous, dans le seul but de retrouver la croissance, diminuer le chômage, etc…Or Ruffin veut justement montrer le contraire : que sous couvert d’indépendance et de neutralité, de mesures techniques sur les taux d’intérêts que pas grand monde ne comprend,  en fait pendant 10 ans, crise ou pas crise, il a mené lui-même ou préconisé aux gouvernements des réformes structurelles d’inspiration clairement néolibérale : privatisations, stagnation des salaires (mais pas des profits financiers…) pour éviter l’inflation, dérèglementation financière, baisse des charges sociales pour les entreprises, flexibilisation du marché du travail, etc… D’ailleurs, Trichet ne s’en défend même pas dans l’interview, Continue reading