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Songe d’une Nuit de printemps

Donner ou pas mon avis sur Nuit Debout, j’y pense depuis un mois, je tergiverse. Au début, je voulais surtout dire du bien de « Merci Patron », docu formidable dont on sort effectivement avec l’envie d’agir, réalisé par Ruffin dont je suis un grand fan depuis mes premières écoutes de « Là Bas si j’y suis » en 2005, au moment du Traité et du Non au référendum. Moment de bascule pour moi, et peut être pour d’autres, car Ruffin, comme Lordon que j’avais découvert au même moment, ou Halimi, m’ont fait évoluer politiquement, me faisant réaliser à  merci quel point les socialistes se moquaient de nous depuis les années 83, à quel point l’Europe était une machine à libéraliser, etc… Alors forcément, devant un mouvement comme Nuit Debout, initié puis soutenu par des personnes que j’apprécie autant, dont je me sens si proche sur le fond, j’ai eu envie très tôt de faire part de mon modeste soutien et de faire acte de candidature pour y contribuer d’une façon ou d’une autre. Puis, quelques jours plus tard, j’ai pu enfin me rendre Place de la République, et je dois avouer que ma première impression n’était pas positive, que je ne me retrouvais pas dans ces combats et revendications multiformes couvrant absolument tous les sujets, dans cette volonté absolue d’horizontalité, de démocratie pure et parfaite, qui par expérience vécue se transforme souvent en blocages sans fin, en discussions portant plus sur les règles que sur le fond. L’impression aussi qu’il n’y aurait jamais convergence, que les débats planaient trop loin de la réalité des gens, que les propositions esquissées brassaient trop larges, mélangeaient trop le social et le sociétal, que cette absence de direction allait finir dans le mur, et que décidément la gauche critique ne parviendrait jamais à proposer quelque chose de convaincant. Du coup, je voulais écrire pour parler de cette inquiétude, du besoin d’organisation, du fait que je soutenais la tentative réalisée à la bourse du travail le 20 avril par Ruffin, Lordon et Halimi de construire un projet, de lordondonner un horizon pour canaliser l’énergie qui se déploie soir après soir, de chercher les convergences avec ceux qui ne sont pas présents pour le moment. Mais certains l’ont très bien fait (Renaud Lambert, Pascale Fourier, Ludivine Bénard), donc je me suis abstenu. Je me suis marré quand certains ont commencé à parler de gourous pour Lordon et Ruffin, un peu inquiets quand même de voir que le mouvement se posait des questions de fond sur le cadre néolibéral de notre société et la façon d’en sortir, alors qu’ils espéraient un mouvement vaguement hippie qui squatterait juste quelques places pendant 2-3 mois. Je me suis dit aussi que quitte à chercher des convergences, il serait bon d’essayer d’en trouver aussi entre les différents intellectuels ou économistes qui de près ou de loin soutiennent le mouvement, et devraient être les artisans de la construction de ce nouveau cadre, de cette alternative au TINA dont on parle beaucoup, mais dont Georges Monbiot rappelle dans ce formidable papier qu’on attend toujours qu’elle soit couchée sur le papier, prête à servir à la prochaine crise du type 2007. Parce que si tout le monde est d’accord pour critiquer le cadre actuel ou les mesures du gouvernement qui en découlent, sur les réponses à apporter, on est loin d’un début de consensus. Une autre Europe, un euro social, une Europe à 6, avec ou sans l’Allemagne, une sortie de l’euro, une sortie de l’Europe ? Premier exemple, parmi beaucoup d’autres : protectionnisme, on en parle ou pas ? contrôle des capitaux ? nationalisations ? décroissance ? Vu l’ampleur de la tâche et des contradictions à lever, je ne suis malheureusement pas persuadé que la construction d’un projet alternatif pourra se faire en AG, par interventions de 2 mn. Et j’avoue que ces derniers jours, j’avais plutôt l’impression que l’énergie nuitdeboutformidable mobilisée depuis un mois allait juste se dissiper peu à peu dans une volonté trop grande de perfection démocratique et d’absence de hiérarchisation des sujets à traiter ou combats à mener. Et je commençais même à me dire que les tenants du système, qui du haut de leur position dominante se moquaient avec cynisme du manque d’organisation et de direction, de l’irréalisme, de la naïveté ou du manque de cohérence de certaines propositions, n’avaient peut-être pas complètement tort.

 Je me suis couché dans cet état d’esprit-là hier soir, sans trop d’illusions, et puis j’ai fait un rêve. Dans ce rêve, j’arrive Place Vendôme, pour aller jeter un œil par curiosité à ce forum « Medef Debout » organisé depuis 10 jours et dont tout le monde parle. En arrivant, je vois un cordon de CRS sur place, sans doute pour éviter les débordements. En fait non, c’est juste pour éviter que des citoyens viennent de l’extérieur perturber le déroulement du forum, d’autant que Valls doit passer dire un mot en fin de soirée pour saluer le mouvement. Pour entrer, c’est select, faut faire partie grosso modo des 1% les plus riches, ils rigolent pas indexavec ça, après tu peux être banquier, patron, haut fonctionnaire, homme politique, peu importe. On est dans l’entre-soi et on entend bien le rester, même s’il y a des débats sur place pour savoir si les 0,1% ne sont pas un peu sur-représentés sur la Place, et comment s’assurer de toucher vraiment les 1%, histoire d’élargir la base et d’être plus costaud face aux revendications populaires. Je réussis quand même à m’incruster, et je tombe d’abord sur « Média debout », une tente assez luxueuse où se relaient au micro des journalistes ou éditorialistes avec l’objectif de lutter contre les médias traditionnels trop à gauche, et ce en tenant le micro 24h/24. C’est d’ailleurs Apathie qui vient de succéder à Barbier, et qui fait un point sur la rigueur nécessaire et le fardeau de la dette pour les générations futures. J’aperçois Yves Calvi dans les starting blocks pour interviewer ensuite Elie Cohen sur les réformes incontournables pour moderniser la France. « Radio debout », juste à côté, a organisé un débat entre Dominique Seux et Brice Couturier sur l’Europe, mais ce dernier menace de partir si je pose encore une question sur l’Europe Sociale. Je me fais discret et file à « Biblio debout » où des mecs proposent la série complète des 40 bouquins d’Alain Minc et Attali sur la crise. C’est un peu emploischer, du coup je prends plutôt le dernier livre de Gattaz qui est gratuit, avec un Pin’s « 1 million d’emplois » offert en prime. En parlant d’Attali, j’attaque ensuite les stands des diverses commissions thématiques, et ça commence par la commission du même nom qui propose un certain nombre de rapports clés en main de 200 pages, quel que soit le sujet qu’on évoque.  J’ai pas le courage d’écouter la lecture de celui sur les notaires, et enchaine sur le stand voisin de la Commission « Europe », qui se demande comment sauver l’Europe du péril démocratique. C’est un peu technique, avec en plus des participants qui viennent de plein de pays, donc je décroche assez vite pendant la lecture d’un texte référence de Trichet sur le sujet. Je repasserai plutôt pour mater le documentaire de Quatremer prévu dans une heure sur la fainéantise des grecs et les raisons de la crise de 2007, ce sera sûrement plus vivant. En parlant de docu, y a une tente à côté qui diffuse des reportages historiques intéressants sur l’Union Soviétique, ou la Corée du Nord, dans le but de rappeler quelles sont les alternatives au libéralisme. Une vieille dame pleure. Je zappe et je passe voir les stands plus ludiques mais un peu perchés, comme celui de la commission « Agriculture », avec des hurluberlus sponsorisés par Monsanto qui font des démonstrations de melons sans qu’il y ait besoin de terre, juste avec des engrais et des pesticides, et qui font rêver la foule avec des maquettes de fermes-usines pouvant contenir plus de 2000 vaches, et autres délires dans le genre. Je goute quand même un bout de melon insipide, avant de filer écouter la « Silicon » Commission, qui a fait venir des gourous américains qui promettent des taxis sans conducteurs, des usines sans travailleurs, des robots partout et des hommes génétiquement modifiés pour vivre 150 ans avec un revenu de base de 400 euros par mois pour compenser l’absence de boulot. Ok, ça fait un peu trop d’utopie pour moi, je reviens les pieds sur terre en filant à la Commission « Pédagogie libérale », animée par François Lenglet, qui est venu avec plein de courbes et de jeux ludiques pour comprendre le poids des charges en France, ou l’ampleur de la dette par personne. Assez bP3qlwlinteractif, il y a un jeu marrant où chacun peut essayer de réduire le déficit des retraites en jouant sur la baisse des prestations ou le recul du départ à la retraite. Il fait aussi participer le public pour trouver des slogans mobilisateurs. On entend « libérer la croissance »,  je propose « pas d’embauches sans licenciement », quelqu’un crie « trop d’impôt tue l’impôt », un autre «se réformer ou disparaitre ». Sympa, mais toutes ces discussions manquent un peu de peps, et un patron propose d’ailleurs de monter des actions coup de poing pour aller soutenir des patrons harcelés par des grèves ou des revendications insupportables. Je propose pour déconner de tomber la chemise en hommage au directeur d’Air France, mais les mecs sont d’accord et certains commencent à le faire. Je dis les mecs parce qu’ils sont 95% sur la place, je demande si c’est par volonté de non mixité permettant de mieux dire ce qu’on a sur le cœur, mais non, c’est juste comme ça, personne s’est vraiment posé la question. Bon, il est temps d’aller jeter un œil au centre de la place, où se tient l’AG. Alors en terme de fonctionnement, ils ont retenu le modèle de la démocratie actionnariale, t’as droit à plus de temps de parole en fonction de tes moyens. Il y a quand même des votes sur certains sujets, mais si besoin on s’assoit sur le résultat du vote et on décide l’inverse. Ca fait en tout cas une heure que Bernard Arnaud, venu en guest, explique comment il a aidé les ouvriers polonais et asiatiques à sortir de la pauvreté en implantant des usines chez eux. Il a d’ailleurs ses fans dans la foule, qui arborent un tee shirt Merci Patron en ruffinhommage, avec sa tête dessus, et qui secouent des sacs Louis Vuitton quand ils sont d’accord. Je crois que c’est pour se moquer mais non, ils sont sérieux. L’assemblée sort d’ailleurs de sa bienveillance 5mn quand un certain Ruffin essaie de s’incruster au micro pour parler des usines fermées du Nord, il se fait dégager illico et sous les crachats par une bande d’actionnaires furieux aidés par des CRS. Ensuite l’AG reprend, et un débat est lancé pour savoir s’il faut baisser les dépenses publiques de 100 ou 200 Mds pour sauver la France. Un peu déprimant, du coup je vais me remonter le moral chez « Avocat Debout » qui accueille d’autres gens un peu sur les nerfs après les Panama et Lux leaks, et leur propose presque gratuitement des options alternatives plus sécurisées pour leurs placements. Un peu trop technique pour moi, je poursuis ma visite, je refuse pour la 10ème fois d’acheter un poster de Reagan et Thatcher, je zappe les extrémistes de la Commission « Temps de Travail » qui proposent des semaines de 48h et la fin de la pause dominicale,  j’écoute juste 5 mn le PDG de Total qui anime la Commission « Climat et totalenvironnement », et propose une croissance infinie mais verte pour sauver la planète. Juste à côté une tente fermée et très protégée, impossible d’y entrer, apparemment c’est la Commission « Libre échange » qui réfléchit en huis clos sur les prochains Traités. Avant de partir, je repasse une tête à l’AG où le débat porte maintenant sur la façon d’influencer ce gouvernement beaucoup trop à gauche, pour qu’il assume une fois pour toute son libéralisme et aide les patrons à sortir la tête de l’eau. Je propose de loin un slogan, « hé ho la gauche libérale », mais ça fait un bide. Ils décident plutôt d’envoyer un groupe d’ex haut-fonctionnaires faire du lobbying à en marcheBercy, et 3-4 mecs en costume se mettent En marche illico. C’est trop pour moi, heureusement je me réveille au moment où l’AG proposait de réfléchir à la suite du mouvement, avec l’idée de lancer des Bruxelles Debout, Wall street Debout et autres Panama Debout.

En me réveillant, je me dis que finalement, la folie, l’utopie, l’irréalisme, l’entre soi, et même la violence, elle est au coeur de ce système dans lequel on baigne depuis 35 ans. C’est ce système qui nous emmène dans le mur et qui ne sait pas faire autrement, malgré l’expertise et le côté raisonnable dont il ne cesse de se prévaloir.  Et je me dis que ce mouvement Nuit Debout encore balbutiant, hétéroclite certes, utopiste, manquant d’organisation, de cohérence, de représentativité, il est là, il a le mérite d’exister, de durer depuis un mois, de proposer des pistes, de tâtonner autour de la réappropriation indispensable de la souveraineté populaire, et que d’une façon ou d’une autre, il mérite d’être soutenu, même avec un regard critique et exigeant. Parce que cette fichue alternative, on l’attend depuis des dizaines d’année, alors on peut attendre encore quelques mois que des éléments plus constructifs émergent, et qu’un projet d’autre société se dessine peu à peu.

Là-dessus, je décide de me lever, c’est l’heure.

Lordon, Piketty ou les deux ?

C’est avec grand plaisir que j’ai regardé il y a 3 semaines le débat entre Lordon et Piketty chez Taddéi, l’une des dernières émissions (télé et radio confondues depuis l’arrêt de « Là-bas si j’y suis ») dans laquelle on peut encore entendre des intellectuels et économistes qui pensent en dehors du cadre et de la doxa. J’en ai extrait un court passage sur l’Europe et l’Allemagne, qui est selon moi le plus intéressant, et sur lequel je reviendrai.

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De retour…

Je dois bien admettre qu’il ne s’était plus passé grand-chose sur ce blog depuis les élections européennes et cette dernière vidéo sur l’Europe sociale, et j’avoue que ces derniers mois, j’ai un peu hésité à poursuivre l’aventure. Peut-être une forme de lassitude classique du blogueur qui a l’impression de radoter depuis 3 100138608_oans sur l’Europe, la mondialisation, la critique des choix du gouvernement, etc…Et puis continuer à taper sur Hollande et ses renoncements, quand d’une part on n’avait pas cru à ses promesses de 2012 (cf article d’avril 2012), et quand d’autre part tout le monde se met à lui taper dessus, ne me semblait pas forcément utile ou indispensable. Constater enfin que cette vidéo sur l’Europe sociale avait beaucoup mieux marché sur les sites d’extrême-droite qu’à la gauche du PS m’avait mis mal à l’aise, avec le sentiment que le FN avait décidément une stratégie redoutable de récupération de certaines critiques et alternatives portées pourtant depuis longtemps par la gauche critique au sens large, et que 2017 s’annonçait vraiment mal.

Mais le drame de Charlie Hebdo m’a secoué et fait réfléchir, et je me suis dit que la liberté d’expression devait certes être défendue dans son principe même, mais qu’elle devait aussi et surtout être utilisée, et qu’après tout, j’avais peut-être encore certaines colères à partager, ou certaines alternatives portées par des intellectuels que j’apprécie à relayer. J’avais d’ailleurs été choqué en septembre de la disparition de l’émission « Là-bas si j’y suis » de la grille de France inter, émission dont j’ai si souvent parlé ici et qui m’a permis, à partir du débat sur le référendum de 2005, de réfléchir autrement et de construire peu à peu ma pensée critique. J’y repensais d’ailleurs pendant le drame, parce qu’avant de 4427697_11-1-752460290_545x460_autocropdécouvrir Là bas si j’y suis, c’est Bernard Maris qui avait été l’un des premiers à me faire réfléchir différemment sur la gauche, les socialistes, la libéralisme, la financiarisation de l’économie. Je l’avais moins suivi ces dernières années, trouvant qu’il s’était un peu adouci et édulcoré en devenant plus médiatique, et que ses propositions manquaient de clarté sur l’euro ou la mondialisation par rapport à d’autres comme Lordon, Sapir, Todd, etc… Mais je trouvais encore du plaisir à lire certains de ses textes et sa disparition m’a évidemment énormément touché. Continue reading

Lordon parle de la crise et de l’euro chez Laure Adler

Frédéric Lordon sur France Culture ? C’est tellement rare que j’ai décidé de retranscrire une partie de son entretien avec Laure Adler, en laissant de côté le début de l’émission qui traite du Lordon38dernier livre de Lordon « La société des affects ». C’est d’ailleurs principalement pour discuter de philosophie et de Spinoza que Laure Adler avait invité Lordon. Mais à partir d’une réflexion autour de l’absence de révolte des peuples européens aujourd’hui, malgré la crise et la violence des mesures prises par la Troïka dans certains pays, la discussion bascule vers l’économie, les marchés financiers et l’échange devient particulièrement savoureux quand on en vient à l’euro et à l’éventualitéfrancecu1 d’un retour aux monnaies nationales. Laure Adler se met alors à paniquer et à dérouler un catalogue d’idées reçues absolument caractéristique des médias traditionnels, avec notamment le classique renvoi au Front National et les caricatures sur le repli sur soi, la fermeture des frontières, etc… Mais l’intérêt de ce passage est que, très posément, sans s’énerver alors qu’il doit bouillir intérieurement, Lordon parvient à placer quelques idées intéressantes permettant de démonter ces idées préconçJEU@REI@P02@LAURE_ADLER_1.jpgues, montrant ainsi qu’on peut tenir un discours de gauche sur la souveraineté populaire et la sortie de l’euro, sans être pour autant anti-européen. Sur le fond, et en résumé, il ne croit pas aux solutions comme le Front de gauche ou plus récemment Nouvelle Donne que l’on peut espérer changer l’Europe simplement en tapant du point su1446665-gfr la table de négociation avec nos voisins et sans en passer au moins transitoirement par une sortie de l’euro. Bien sûr, il n’a pas réellement le temps d’argumenter dans l’émission, mais je pense qu’en seulement quelques minutes il a pu faire réfléchir des auditeurs peu habitués à ce type de discours, et qui auront peut-être envie d’en savoir plus sur lui et ses arguments. Et je regrette donc, même si je comprends en partie ses raisons, qu’il refuse lui-même parfois les (rares) invitations de médias traditionnels. J’y reviens à la fin de l’article.

Pour écouter l’émission radio complète : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-frederic-lordon-2013-11-26 Continue reading

Doisy, Hollande et le retour des alternatives

Il y a exactement un an, j’avais commenté sur ce blog la passionnante interview du financier Nicolas Doisy, Chief economist chez Chevreux, par François Ruffin, journaliste à France Inter et Fakir. Un mois avant l’élection, avec un cynisme et une franchise inhabituels, Doisy expliquait à quel point il n’était pas angoissdoisy06-300x187é par la probable élection de Hollande. Selon lui, sous la pression des marchés et de l’Europe, Hollande n’hésiterait pas une seconde une fois élu à trahir ses électeurs de gauche et à revenir sur ses maigres promesses, pour appliquer la seule politique possible : baisser les dépenses publiques et flexibiliser le marché du travail. J’avais donc envie de réaliser un rapide bilan un an après, mais comme je l’ai déjà en partie fait (notamment dans cette vidéo) et que c’est vraiment déprimant, je ne souhaitais pas non plus en rester là et, à l’inverse, tenter de voir dans certains évènements récents, notamment à Chypre, les premières fissures dans ce TINA (There Is No Alternative) popularisé par Margareth Thatcher. Symboliquement d’ailleurs, peut-être que sa disparition récente coïncidera au final avec un début de remise en question de cette doxa libérale, qui espérons-le s’amplifiera dans les prochains mois pour aboutir à renversement complet du cadre actuel des politiques économiques. Evidemment, quand on entend Harlem Désir expliquer récemment que la politique du gouvernement n’est pas la seule Les-Unes-des-journaux-britanniques-consacrees-au-deces-de-Margaret-Thatcher-le-9-avril-2013-a-Londres_univers-grandepossible, mais tout simplement la meilleure possible, on se dit qu’on en est encore loin et que le PS est en train de nous inventer le TIBA : This Is the Best Alternative… Mais les grands retournements de l’histoire sont très largement imprévisibles, et qui sait si l’affaire Cahuzac ne jouera pas au bout du compte le rôle de l’étincelle conduisant à l’explosion d’un mécontentement populaire retenu depuis trop longtemps. A suivre dans les prochains mois… Continue reading

La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 2/2 sur la dépolitisation

Comme promis, voici la deuxième partie de l’analyse de la décennie 80 et de son impact sur le monde qui est le nôtre aujourd’hui, autour de l’excellent bouquin de François Cusset, « La décennie, le grand cauchemar des Années 80», et de la passionnante série d’émissions de « Là-Bas Si J’y Suis », au cours desquelles Daniel Mermet avait invité Cusset, Lordon et Halimi  pour 09-ALIRE-LaDecenie-3adc4en discuter. La première partie s’était focalisée sur le tournant libéral et financier de politique économique intervenu en France à partir de 83, et de façon plus générale dans le monde au cours de cette décennie. Dans cette deuxième partie, j’ai regroupé certains sujets évoqués par ces trois intervenants autour d’une thématique générale qui est celle de la dépolitisation, constitutive elle aussi des années 80. Le contournement du politique par le caritatif, l’humanitaire, la morale d’un côté, et la technocratie européenne de l’autre, vise en effet, et sous des formes en apparence très diverses, à limiter autant que possible le rôle et l’envergure de l’Etat, sous couvert bien entendu de le moderniser et de le réformer, pour laisser libre cours au marché.images
Couronnées par la chute du mur et du contre-modèle communiste, ces années 80 donnent donc naissance à cette petite musique de la pensée unique, qui proclame la fin des alternatives voire même de l’Histoire,  et rêve d’une République gouvernée au centre, dans laquelle les polarités politiques ou sociales n’ont plus lieu d’être puisque le capitalisme est devenu l’horizon indépassable de l’humanité…petite musique qui nous est encore bien familière aujourd’hui malheureusement.

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La décennie 80, le grand cauchemar ? Partie 1/2 sur le tournant libéral

Pour commencer l’année, je propose de prendre un peu de recul sur l’actualité et de se replonger 09-ALIRE-LaDecenie-3adc4 dans les années 80, avec François Cusset, historien des idées et auteur d’un livre passionnant, « La décennie, le grand cauchemar des Années 80». Ce livre avait donné lieu en 2007 à une série d’émissions de Là Bas Si J’y Suis, sur France Inter, au cours desquelles Daniel Mermet avait invité Cusset mais aussi Frédéric Lordon (économiste) et Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) pour commenter les évènements marquants de cette décennie. Cette série d’émissions m’avait passionné parce que je suis né avec l’arrivée de Thatcher et Reagan, j’ai grandi Mermetgif-ededf2-c0c3e-1c95fsous Mitterrand (et dans une ambiance pro-Mitterrand d’ailleurs), et j’ai mis beaucoup de temps à comprendre tout ce qui s’était joué dans cette période, et en quoi cela avait une influence importante sur l’époque actuelle. Lor3a963ddd43e1978b4874249fbec7f397__14_Cussetsque l’on écoute cette émission, on a parfois l’impression que rien n’a changé en 25-30 ans, que les mêmes sujets, les mêmes controverses, les mêmes acteurs occupent toujours le devant de la scène. On y entend parler de rigueur, de restaurer la compétitivité des entreprises, de montée du chômage, de Front National, de vote SONY DSCutile, de Traités européens, de virage social-libéral assumé ou pas, de réconcilier les français et l’entreprise, de marchés financiers qui imposent leur politique, de crise financière, de Minc, BHL et Attali, de pensée unique et de fin des alternatives, etc…C’est presque vertigineux !

Je recommande vraiment l’écoute de l’ensemble de ces 7 émissions, mais je me suis permis d’en extraire un certain nombre de passages, et d’en faire un montage en deux grandes parties : la première chronologique sur le tournant économique, et la deuxième sur le thème de la fin de la politiSergeHalimiarton568que et des alternatives. Je commence dans cet article par le tournant libéral intervenu au cours de ces années 80, réalisé avec brutalité par Thatcher et Reagan, et de façon pédagogique par le PS en France, qui va expliquer à partir de 83 que l’on n’a pas le choix. Je résume ci-dessous les commentaires des trois intervenants mais je recommande plutôt d’écouter le montage audio qui est plus complet (1h10) et agrémenté de documents sonores de l’époque. Le fichier Mp3 est téléchargeable ici : Continue reading

Entretien avec Gaël Giraud (3/3) : La transition écologique et son financement

Dernière partie de cet entretien avec l’économiste Gaël Giraud, et pas la moins importante puisqu’elle touche à un sujet qui me tient à cœur, à savoir l’environnement et la transition écologique. C’est le deuxième thème important de son livre « Illusion financière » avec la question de la régulation financière, et il définit cette transition comme étant le processus par lequel nos sociétés pourraient évoluer d’une organisation économique centrée sur la consommation d’énergies fossiles vers une économie de moins en moins énergétivore et polluante. Pour Gaël Giraud, il s’agit d’une nouvelle révolution industrielle à mettre en œuvre, pourvoyeuse d’énormément d’emplois en France mais aussi en Europe. Car Gaël Giraud voit dans cette transition écologique une possibilité de redonner du sens à un projet collectif européen complètement dévoyé  par le libéralisme et la financiarisation, et plus largement des perspectives à une jeune génération à qui l’on promet seulement l’austérité et le déclin. Bien sûr, pas de transition sans financement, et si Gaël Giraud n’abandonne pas l’idée d’une grande réforme fiscale, il propose dans ce livre de se réapproprier la création monétaire, aujourd’hui confisquée par les banques commerciales et les banques centrales indépendantes, pour la mettre au service de cette transition. Au passage, il s’interroge sur ce que devrait devenir l’Europe pour mener à bien un tel projet, et faisant le deuil d’une Europe fédérale (et donc notamment d’une monnaie unique) impossible à mettre en place et rejetée par les peuples, il propose plutôt d’avancer vers des institutions européennes hybrides, permettant de gérer collectivement et démocratiquement certains biens communs, dont la monnaie.

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Comme pour les parties précédentes, un résumé succinct de l’entretien  ci-dessous : Continue reading

Intermède : discours de Séguin en 92 sur l’Europe, l’euro, la souveraineté

Petite parenthèse dans cette série sur l’euro, qui fait suite à l’article sur le référendum de Maastricht, dans lequel j’évoquais le discours tenu le 5 mai 1992 à l’Assemblée Nationale par Philippe Séguin. Ce discours dure deux heures et mérite vraiment d’être lu en entier (ici), mais pour le rendre plus accessible, j’en cite ci-dessous de larges extraits, que je me suis permis d’organiser en grandes parties sur la souveraineté, la démocratie, la monnaie unique et enfin l’Europe alternative envisagée par Séguin. Il me semble en effet qu’au moment où, après avoir renoncé à notre souveraineté monétaire en 1999, le transfert de souveraineté budgétaire à des technocrates européens ultralibéraux s’organise en catimini (voir ici) sous prétexte de solidarité et de sauvetage de la zone euro, il est absolument nécessaire de réfléchir à la question de la souveraineté des peuples et du niveau auquel elle doit (ou peut) s’exercer. Quand je vois le ministre du Budget Jérôme Cahuzac nous expliquer que «Ce qui est en perspective, dans les discussions que François Hollande a avec Madame Merkel, c’est une solidarité budgétaire en Europe qui suppose que le budget de la France soit d’une certaine manière soumis pour une appréciation à l’ensemble de nos partenaires. Ce n’est pas un abandon de souveraineté. C’est un partage de souveraineté » ça m’inquiète vraiment, et ça fait écho à certaines mises en garde de ce discours qui a pourtant 20 ans. Continue reading

L’euro, stop ou encore ? Article 3/5 sur Maastricht et le lancement de l’euro

 

 Après avoir évoqué le Système Monétaire Européen, je poursuis le retour en arrière avec cette fois le passage à  la monnaie unique, et les  promesses qui l’ont accompagné.  Alors qu’au sein du SME, l’Allemagne imposait sa politique monétaire aux autres pays, le passage à une politique monétaire unique librement choisie par les Etats membres a été perçu à l’époque comme une grande avancée. Mais cela a suscité également des interrogations, notamment sur la façon de définir une politique unique pour des pays si différents structurellement, ou sur le fait qu’à terme, un fédéralisme budgétaire serait nécessaire pour faire fonctionner une telle zone monétaire. Quand on relit ce qui se disait en 1992 pour le référendum de Maastricht, ou lors du lancement de l’euro en 1999 et 2002, on se rend vite compte que les doutes avaient été balayés ou rendus inaudibles par des médias enthousiastes, les avantages de l’euro exagérés, et l’hétérogénéité des économies nationales largement sous estimée. Il aura fallu attendre 20 ans et la crise sans précédent que traverse la zone euro pour que ces thèmes soient de nouveau évoqués, sans pour autant faire l’objet d’un grand débat public. Après avoir été occulté dans les débats en 92, le passage au fédéralisme (sous sa forme technocratique et disciplinaire) est désormais présenté sous l’angle de l’évidence et de la nécessité, sous peine d’explosion de la zone et de chaos. A quand un vrai débat, intéressant sur le fond d’ailleurs, dans 20 ans ? Continue reading

L’euro, stop ou encore ? Article 2/5 sur le SME, ancêtre de la monnaie unique

Avant de faire un bilan de l’euro, puis un tour d’horizon des différentes voies de sortie de la crise qu’il traverse, je souhaitais revenir sur l’époque de sa création, au début des années 90, en commençant par évoquer ce à quoi il succédait. Les débats d’aujourd’hui, en pleine crise (terminale ?) de la zone euro, résonnent différemment quand on prend le temps de se rappeler de la fin du Système Monétaire Européen par exemple. L’intransigeance allemande, l’alignement des pays du « sud » sur une monnaie trop forte pour leurs besoins, l’impossibilité de dévaluer, les divergences structurelles entre pays de la zone, la spéculation sur les taux, tous ces sujets étaient déjà présents dans les années 80 et 90.  J’ai donc voulu faire ce petit rappel, trop succinct bien sûr pour refléter la complexité des sujets, l’ambiance de l’époque, la diversité des points de vue, mais qui permettra quand même j’espère de prendre un peu de recul sur le débat actuel. Continue reading

Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 2/3)

Pour renforcer le message véhiculé par leurs éditorialistes et chroniqueurs, les médias font bien entendu appel à des experts neutres et objectifs, notamment des professeurs d’économie en blouse blanche, capables de nous expliquer brillamment depuis 2 ans pourquoi la rigueur et les réformes structurelles restent nécessaires, alors même que l’on constate que ça ne fonctionne pas, bien au contraire puisqu’une récession généralisée se met peu à peu en place.

2) Les experts et économistes

Acrimed que j’ai déjà cité, Serge Halimi dans « Les nouveaux chiens de garde » et le documentaire récent associé, l’économiste Jean Gadrey ou plus récemment le livre de Laurent Mauduit, ont à tour de rôle dénoncé cette vingtaine d’experts ou économistes ultramédiatiques, qui squattent tribunes et plateaux, pensent tous la même chose, se trompent quasiment tout le temps dans leurs analyses ou prévisions, et que les journalistes présentent toujours comme des intellectuels, des chercheurs ou des professeurs d’économie, en masquant le fait que la plupart d’entre eux travaillent dans des banques, fonds d’investissements, conseils d’administration, ou boîtes de conseil aux grands groupes. Voir notamment l’article « Les liaisons dangereuses » de Jean Gadrey pour connaître le CV des plus connus d’entre eux. Concernant l’omniprésence télévisuelle ou radiophonique de ces économistes de garde, Acrimed a fourni beaucoup d’analyses statistiques très précises (voir ici ou ici par exemple).

Pour m’amuser, j’ai mené moi-même une investigation très pointue (quelques clics sur internet en fait…) pour comparer, dans le journal Le Monde, le nombre de citations ou mentions d’économistes hétérodoxes ou intellectuels critiques que j’apprécie d’une part, et d’experts ou économistes médiatiques d’autre part. Le graphe ci-dessous présente le bilan depuis 1987, soit 25 ans de recul quand même.

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Montebourg ou Lamy, Hollande doit choisir !

Je disais dans l’article précédent que le positionnement de Hollande dans la gestion de la crise grecque, permettrait de sentir très vite l’orientation qui sera donnée à ce quinquennat, entre un social-libéralisme à l’ancienne, ou un Hollande se transformant en Roosevelt devant la crise historique qu’il va devoir affronter. Avant cela, je pense aussi que la composition du gouvernement pourra donner une première indication non négligeable, et j’avoue que j’étais plutôt satisfait de voir que Montebourg, que j’ai soutenu pendant les primaires parce qu’il abordait les questions de fond de l’Europe et de la mondialisation, pourrait obtenir un grand Ministère de la Production. Ceci étant dit, sa discrétion pendant la campagne, y compris sur des sujets clés comme le MES, m’avait déçu, et je me méfie donc d’un éventuel renoncement à ses idées au profit d’un beau portefeuille ministériel, mais bon, j’ai envie d’y croire (au moins dans un premier temps). Continue reading

L’après-débat Hollande-Sarkozy, et derniers commentaires sur le premier tour

Je ne pensais pas écrire après le débat et certainement pas le commenter, mais finalement la lecture d’un éditorial du Monde m’a donné envie d’en dire un mot quand même. Sur la forme, je trouve que Hollande s’en est plutôt bien sorti, bien mieux que prévu par certains, face à un Sarkozy accablé par son bilan.

Sur le fond, je trouve que c’était un débat sympathique entre un centre modéré et une droite dure, mais personnellement, je me suis demandé tout le long si la gauche était vraiment qualifiée pour le deuxième tour. J’ai trouvé du coup complètement logique que, dans la foulée, Bayrou se prononce pour le PS au second tour, parce que franchement, il aurait pu remplacer Hollande sans qu’on n’y voit la moindre différence. Bon en même temps, je ne m’attendais pas à être bouleversé par les propos de Hollande, mais plus largement, j’ai surtout trouvé que les discussions étaient complètement en décalage avec le monde dans lequel on vit, les grandes crises qu’il traverse et les conséquences que cela a déjà ou aura dans les prochaines années pour notre société, pour les gens, des classes populaires aux classes moyennes : Continue reading

Quelques réflexions d’entre-deux-tours sur le débat Hollande – Sarkozy, et le score du FN

Pas facile de rebondir après ce premier tour un peu décevant en ce qui me concerne, parce que j’espérais quand même mieux pour le Front de gauche, afin qu’en cas de victoire de Hollande il puisse peser plus sur les orientations qui seront prises. Décevant aussi, bien sûr, de voir qu’énormément de gens dans les classes populaires ont encore voté Front National ou Sarkozy plutôt qu’à gauche, mais j’y reviendrai plus loin. Pas facile enfin de se motiver pendant ces deux semaines d’entre-deux-tours, surtout quand, en plein redémarrage espagnol de la crise européenne, les débats de fonds nécessaires sur cette question centrale pour notre avenir sont quasi inexistants, ou se résument à des odes à la croissance, et qu’à la place Sarkozy se lance dans une course lamentable à la récupération des voix de Marine Le Pen. Continue reading