Tag Archives: Réformes structurelles

Doisy, Hollande et le retour des alternatives

Il y a exactement un an, j’avais commenté sur ce blog la passionnante interview du financier Nicolas Doisy, Chief economist chez Chevreux, par François Ruffin, journaliste à France Inter et Fakir. Un mois avant l’élection, avec un cynisme et une franchise inhabituels, Doisy expliquait à quel point il n’était pas angoissdoisy06-300x187é par la probable élection de Hollande. Selon lui, sous la pression des marchés et de l’Europe, Hollande n’hésiterait pas une seconde une fois élu à trahir ses électeurs de gauche et à revenir sur ses maigres promesses, pour appliquer la seule politique possible : baisser les dépenses publiques et flexibiliser le marché du travail. J’avais donc envie de réaliser un rapide bilan un an après, mais comme je l’ai déjà en partie fait (notamment dans cette vidéo) et que c’est vraiment déprimant, je ne souhaitais pas non plus en rester là et, à l’inverse, tenter de voir dans certains évènements récents, notamment à Chypre, les premières fissures dans ce TINA (There Is No Alternative) popularisé par Margareth Thatcher. Symboliquement d’ailleurs, peut-être que sa disparition récente coïncidera au final avec un début de remise en question de cette doxa libérale, qui espérons-le s’amplifiera dans les prochains mois pour aboutir à renversement complet du cadre actuel des politiques économiques. Evidemment, quand on entend Harlem Désir expliquer récemment que la politique du gouvernement n’est pas la seule Les-Unes-des-journaux-britanniques-consacrees-au-deces-de-Margaret-Thatcher-le-9-avril-2013-a-Londres_univers-grandepossible, mais tout simplement la meilleure possible, on se dit qu’on en est encore loin et que le PS est en train de nous inventer le TIBA : This Is the Best Alternative… Mais les grands retournements de l’histoire sont très largement imprévisibles, et qui sait si l’affaire Cahuzac ne jouera pas au bout du compte le rôle de l’étincelle conduisant à l’explosion d’un mécontentement populaire retenu depuis trop longtemps. A suivre dans les prochains mois… Continue reading

Entretien avec J.Sapir (2/2) : Pas de sortie de crise sans sortie de l’Euro

Comme promis, voici la deuxième partie de mon entretien avec l’économiste Jacques Sapir, réalisé le 26 mars dernier, au cours de laquelle nous avons quitté l’actualité chypriote du moment pour revenir de façon plus large sur l’un de ses thèmes de prédilection, l’Euro. Pour Sapir, la mise en place de l’Euro en 2002 est l’une des raisons majeures des difficultés économiques traversées par la zone euro depuis cette date, longtemps masquées par un endettement public ou privé élevé, et son maintien coûte que coûte explique en grande partie que nous n’arrivions pas à sortir de la crise depuis 2008. Il ne prétend pas pourFaut-il-sortir-de-lEuro-Jacques-Sapir autant que l’Euro est l’unique cause des problèmes européens, et j’aurais aimé évoquer par exemple avec lui le thème de la démondialisation dont il a été l’un des promoteurs. Mais, actualité aidant, nous sommes restés sur l’Euro, et j’ai été notamment marqué par la façon dont il montre qu’en soutenant cette monnaie, les dirigeants et technocrates européens mènent en réalité une lutte de classes qui ne dit pas son nom, et qui conduit à sacrifier les salariés au profit des rentiers. Il fait donc de la sortie de l’Euro l’une des mesures indispensables de tout programme de gauche qui voudrait réellement changer la donne, et s’emportait encore récemment (voir ici) contre la position floue du Front de gauche sur le sujet. J’ai quand même envie d’être plus positif que lui sur les déclarations de Mélenchon au dernier Congrès du Parti de Gauche, car en off, il semblait prêt à faire le pas de la remise en question de l’Euro (voir ici) même si ses discours officiels sont restés plus confus sur le sujet. L’important en tout cas est que ça commence à faire débat à gauche, car dès que l’on creuse le sujet, il devient difficile je trouve de penser que l’on pourra à la fois sortir de la crise et garder l’Euro, même si au départ et sur le principe, on était plutôt pour.

Nico : Si on fait le bilan après 3 ans de mesures exigées par la Troïka en contrepartie de plans d’aide, il semble que la situation économique et sociale des pays du sud de l’Europe ne cesse de se dégrader ?

Sapir : Oui, mais cela était tout à fait prévisible. Les mesures de la Troïka sont des mesures qui visent notamment à garantir les intérêts des prêteurs, et en particulier de l’Allemagne. Continue reading

Entretien avec Gaël Giraud (1/3) : origine de la crise et perspectives

Chose promise, chose due, je viens de réaliser un entretien avec l’économiste Gaël Giraud sur la crise européenne et sur ses propositions pour en sortir. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, j’ai mis en fin d’article une vidéo du début de l’entretien dans laquelle il se présente et rappelle notamment son parcours atypique : il a d’abord travaillé sur les marchés de dérivés de crédit, avant de tout quitter pour devenir jésuite et chercheur en économie. Il se définit lui-même comme économiste critique et engagé, révolté par la situation actuelle en Europe et les politiques antisociales mises en œuvre dans certains pays, politiques qu’il juge par ailleurs totalement inefficaces. Pour faire une comparaison rapide avec d’autres économistes que j’apprécie et dont je parle régulièrement sur ce blog, ses idées présentent des similitudes avec celles de Frédéric Lordon sur la critique de la finance dérégulée, et celles de Sapir-Todd-Murer sur la démondialisation et les défauts structurels de la zone euro. Il travaille beaucoup également sur les questions de création monétaire, et estime notamment que la monnaie (crédit et liquidités) est un bien commun vital pour nos sociétés, dont la gestion ne doit pas être totalement privatisée comme c’est le cas aujourd’hui.

Au final, il s’attaque comme d’autres hétérodoxes au cadre structurel qui contraint nos politiques économiques et empêche toute vraie alternative, et que Lordon avait défini ainsi : le libre-échange, la politique monétaire européenne et la finance dérégulée. C’est sans doute pour cette raison qu’on le voit trop peu dans les médias traditionnels…Il agrandit même le cadre d’un dernier volet, qui me semble fondamental : la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales et énergétiques. Ceci le conduit à penser qu’il ne faut pas attendre notre salut d’un retour de la croissance et d’un remake des 30 Glorieuses. Il est proche en cela d’économistes comme Alain Grandjean et Jean Gadrey. Bref, j’étais  ravi de pouvoir discuter pour la première fois avec lui, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Illusion financière, que je recommande par ailleurs. Dans cette première partie de l’entretien, Gaël Giraud fait le point sur la situation en Europe, en rappelant comment on en est arrivé là et quelles sont les perspectives pour 2013 et les prochaines années, si les politiques actuelles sont poursuivies.

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Le TSCG, la crise et les socialistes

La semaine prochaine, l’Assemblée va, sauf énorme surprise, voter très majoritairement la ratification du TSCG, le fameux Pacte budgétaire. Ce nouveau Traité durcit les critères de Maastricht et grave dans le marbre les politiques actuelles qui mènent  l’Europe au chaos. Malgré l’importance de l’enjeu, malgré les voix qui s’y opposent (Front de gauche, Verts, certains socialistes, Debout la République, associations, syndicats), et malgré l’importante manifestation de dimanche dernier, le sujet n’occupe qu’une place limitée dans le débat public et médiatique. Le gouvernement y est pour beaucoup puisqu’il a refusé tout débat de fond, et appelé les députés PS à voter massivement pour soutenir le Président. Une fois de plus (de trop ?), le PS vote donc avec la droite un traité qui renforce les politiques libérales, tout en disant qu’il ne l’aime pas vraiment, mais que l’important ce sera de réorienter ensuite l’Europe dans une autre direction. Personnellement, je négocie un contrat qui m’est défavorable avant de le signer, mais peut être que la stratégie du PS est plus subtile et qu’elle m’échappe.

Bref, je voulais écrire un long article pour dire à quel point tout cela me met en colère, mais j’ai préféré le faire sous forme de vidéo, pour changer !

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L’euro, stop ou encore ? (5/5) Entretien avec Philippe Murer

Pour clore cette série sur l’euro, qui en appellera certainement d’autres, je vais m’appuyer sur un entretien exclusif réalisé avec Philippe Murer, le 30 août dernier. Cette discussion a été l’occasion d‘approfondir certains sujets évoqués dans le précédent article : divergence de compétitivité due à l’euro, désindustrialisation du sud de l’Europe, compétition sur les salaires comme seule option envisageable. Philippe Murer revient aussi sur la politique allemande, assez longuement, en critiquant d’une part le fameux «modèle allemand» mis en œuvre depuis Schröder en 2000, et d’autre part la position intransigeante de Merkel depuis 2010 en faveur de la rigueur budgétaire et des plans d’austérité, qui conduit la zone euro dans la récession. Cela permet de faire le lien avec l’actualité du moment : l’acceptation par Hollande du TSCG qui va graver l’austérité dans le marbre, et le revirement récent de la BCE prête à racheter des dettes publiques en échange de l’application stricte de ces plans de rigueur. Pour conclure, Murer explique pourquoi la voie du fédéralisme et des transferts budgétaires ne lui paraît ni réaliste ni souhaitable, et préconise une sortie coordonnée de l’euro, avec mise en place d’une monnaie commune, politique de relance industrielle et protectionnisme européen. Il reste malgré tout pessimiste sur la faisabilité d’une telle sortie concertée, vu la situation dramatique actuelle et les tensions de plus en plus fortes entre pays.

J’ai découpé l’interview en 3 parties pour en faciliter la lecture, et je vais résumer les thèmes qui sont évoqués dans chacune d’elle en y apportant de légers compléments. Pour ceux qui préfèrent l’option audio, le fichier MP3 de l’interview complète est à télécharger ici :

Partie 1 : Les déséquilibres créés par l’introduction de l’euro, le modèle allemand et le fédéralisme

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Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 3/3)

Dernier volet de ce tour d’horizon de la pensée unique concernant la réduction des déficits et les réformes structurelles. Après les journalistes et leurs fidèles économistes, il nous reste encore le monde de la finance, les technocrates européens ou internationaux et les dirigeants européens, ce qui commence à faire beaucoup. Et encore, je n’évoque même pas le MEDEF ou les grands patrons, qui préconisent bien entendu ces mêmes remèdes depuis toujours, ce qui paraît pour le coup plutôt logique donc moins intéressant à relever. Continue reading

Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 2/3)

Pour renforcer le message véhiculé par leurs éditorialistes et chroniqueurs, les médias font bien entendu appel à des experts neutres et objectifs, notamment des professeurs d’économie en blouse blanche, capables de nous expliquer brillamment depuis 2 ans pourquoi la rigueur et les réformes structurelles restent nécessaires, alors même que l’on constate que ça ne fonctionne pas, bien au contraire puisqu’une récession généralisée se met peu à peu en place.

2) Les experts et économistes

Acrimed que j’ai déjà cité, Serge Halimi dans « Les nouveaux chiens de garde » et le documentaire récent associé, l’économiste Jean Gadrey ou plus récemment le livre de Laurent Mauduit, ont à tour de rôle dénoncé cette vingtaine d’experts ou économistes ultramédiatiques, qui squattent tribunes et plateaux, pensent tous la même chose, se trompent quasiment tout le temps dans leurs analyses ou prévisions, et que les journalistes présentent toujours comme des intellectuels, des chercheurs ou des professeurs d’économie, en masquant le fait que la plupart d’entre eux travaillent dans des banques, fonds d’investissements, conseils d’administration, ou boîtes de conseil aux grands groupes. Voir notamment l’article « Les liaisons dangereuses » de Jean Gadrey pour connaître le CV des plus connus d’entre eux. Concernant l’omniprésence télévisuelle ou radiophonique de ces économistes de garde, Acrimed a fourni beaucoup d’analyses statistiques très précises (voir ici ou ici par exemple).

Pour m’amuser, j’ai mené moi-même une investigation très pointue (quelques clics sur internet en fait…) pour comparer, dans le journal Le Monde, le nombre de citations ou mentions d’économistes hétérodoxes ou intellectuels critiques que j’apprécie d’une part, et d’experts ou économistes médiatiques d’autre part. Le graphe ci-dessous présente le bilan depuis 1987, soit 25 ans de recul quand même.

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Rigueur et réformes structurelles : Hollande face à la pensée unique (article 1/3)

Après 3 semaines de Hollandisme, je dois avouer que je n’ai pas encore vu, lors des premiers grands rendez vous européens et internationaux, en quoi la donne avait changé par rapport à la position de Sarkozy. Comme prévu, il n’est plus question de renégocier le pacte budgétaire européen, la règle d’or et l’austérité qui l’accompagne seront donc de mise, et comme prévu Hollande s’est démené comme un beau diable pour que tout le monde reconnaisse qu’il faut aussi de la croissance…un beau combat, salué comme il se doit par le président de la Bundesbank, pour qui «être favorable à la croissance, c’est comme être partisan de la paix dans le monde». Concernant les moyens de faire de la croissance évidemment c’est plus flou, une dose d’investissements et des eurobonds semblent être les remèdes envisagés par Hollande, remèdes bien légers ou utopiques face à la détérioration rapide de la situation espagnole et à une sortie grecque de l’euro de plus en plus proche. Continue reading

Les marchés et l’Europe ou une politique de gauche ? ( article 1/2)

Le premier tour approche, les bons scores de Mélenchon au premier tour et de Hollande au second se confirment, même si rien n’est fait je pense, il peut encore y avoir des surprises dans les deux cas. Je voulais quand même reparler d’Europe avant ce vote de dimanche, pas pour faire un comparatif serré de tous les programmes comme certains lecteurs le souhaitaient (désolé !), mais pour reparler de la difficulté qu’aurait un éventuel président de gauche à mener une politique de gauche, voir même à juste préserver le modèle social actuel, sous la pression conjointe de l’Europe et des marchés. Continue reading